Le miracle du shungu à l’heure de la déconfiture

Comme nombre de pays inscrits dans la tourmente des économies en dérive, les Comores traversent une crise profonde, structurelle, culturelle, politique. Pays fracturé de toutes parts, consciences assoupies, précarisation citoyenne, fragilisation du socle commun, désarroi livré au kilo. La liste est longue de nos manquements au réel.

Mais cette crise révèle l’inédit des mutations de notre société insulaire. Elle traduit surtout l’urgence et la nécessité de réinventer le shungu, cette utopie du cercle, héritée du passé. Histoire d’un pacte autorisant hommes et femmes venus de tous les coins du grand océan, pirates, aventuriers, guerriers en déroute ou égarés de la première heure, à s’imaginer un être-ensemble sur une terre en apparence éclatée et ingrate. A l’origine, ils furent les transfuges d’un récit décharné, entamé ailleurs, sur d’autres rives. A l’arrivée, ils pensèrent, sans calcul, à panser leurs plaies et à écrire une page du dictionnaire des humanités vécues. Les Comores comme « endroit fabuleux du repli ». Cette histoire nous ramène, bien sûr, jusqu’à 3000 ans avant J.C.

Toutefois, les descendants directs de cette grande fratrie, surgie des décombres de la bague sulfureuse de Bilqis  virent un jour l’utopie s’écrouler, avec l’avènement d’un prédateur, au 19ème siècle. Pour la première fois, un homme vint sur cette terre, non pas pour y bâtir refuge, mais pour y trouver richesse et repartir avec. La démocratie du coucoude feue Louise Michel, rejouée en version matri-lunaire, avec ses maîtres et ses valets. Au passage, nous perdîmes la foi en l’autre, la croyance en un peuple et la certitude d’un récit de vie trois fois millénaire. Voilà pourquoi la crise prend ce caractère culturel inédit. Car l’utopie du cercle relevait d’une culture d’individus au destin précarisé, réconciliés avec leur passé, par le biais de la main tendue à l’autre, l’étranger, nouveau venu.

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Peut-être que le temps est venu de se pencher durablement sur la manière singulière dont s’est construite cette société. Les consciences encore debout de l’archipel ont le devoir d’interroger le legs. La réponse à nos déboires pourrait se nicher au cœur même de ce shungu actuellement en implosion dans l’imaginaire social. Nos légendes laissent entendre à tous que les Comores furent ce pays où il fit bon vivre au sens digne de l’ « être collectif », bien avant que le groupe ne devienne un fardeau pour beaucoup, et bien avant la marchandisation de la relation avec l’autre, notre semblable. Les Comores incarnèrent alors une sorte de undroni 2 que des hommes et des femmes arrivèrent à se falakater 3, en trafiquant des imaginaires improbables, en les entremêlant et en les soumettant aux lois insaisissables de ce que la pensée glissantienne attribue au Tout-Monde.

Vouées au néant, ces îles, de nos jours, donnent l’impression de se renier en permanence et de rejeter leur propre chair en mer, voir de la vomir. C’est ainsi que les bouts de bois de Dieu se confondent peu à peu avec des âmes fugitives, des êtres qui fuient leurs ombres en plein midi, soleil au zénith. Y aura-t-il moyen, quelque part, d’interrompre la saignée en cours ? Sans doute ! Si des hommes et des femmes de bonne volonté essaient à nouveau de renouer avec cette fameuse utopie. Ce qui revient à s’armer contre toutes formes de prédation. Une réponse à la déconfiture annoncée est donc à trouver, en allant puiser dans le rêve brisé du shungu, et en se débarrassant du déni et du mensonge démocratisé à outrance. De fait, le politique et l’économie ne seront que les instruments utiles à ce processus. En tous les cas, elles ne devront jamais passer avant le bien-être de l’homme.

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Je termine, en disant ceci : nous n’avons qu’un pays, pas deux, et nous ne pouvons lui tourner le dos, à moins de choisir de nous inscrire à nouveau dans l’errance d’une fratrie aux ancrages fantasques et soumis. Ce à quoi nos ancêtres ont voulu s’attaquer, en forgeant le miracle du shungu à mains nues, à même la lave éconduite. A chaque époque, sa révolution. Nous ne pouvons tous être les enfants de la défection, du renoncement ou de la reddition.

Soeuf Elbadawi, auteur et artiste


[1] La démocratie du coucou selon Louise Michel, 1878 : « Nous vivions paisiblement dans une maison entourée d’un jardin fertile ; sur une partie caillouteuse, éloignée de la maison, une cabane où nous remisions les outils. 
Un jour, deux étrangers frappèrent à notre porte. Comme de coutume nous offrîmes l’hospitalité.
 Dès le lendemain, ils nous réunirent et déclarèrent : « Nous vivrons désormais ici ». Ils avaient des armes à la main, nous dûmes nous soumettre. Quelque temps après, un des nôtres protesta contre l’intrusion. Ils le tuèrent.
Ils firent venir des leurs, prirent pour domestiques des hommes de pays voisins.
 Alors, ils nous expliquèrent : « La cohabitation n’est plus souhaitable, vous ne vivez pas comme nous, et de toute façon la maison n’est pas assez grande… La cabane, au fond du jardin, reste inutilisée, vous vous y installerez ! » 
Plusieurs années s’écoulèrent. Nous décidâmes de ne plus supporter cette situation. 
Nous allâmes réclamer justice auprès des autorités du pays. « Qu’à cela ne tienne, nous répondit-on, nous organiserons un vote de tous les résidents de ce domaine… » 
La voix du pouvoir ajouta : « un vote dans le respect de la démocratie : un homme, une voix. »
 Dans la cabane, avec les enfants, nous étions sept. Dans la maison, avec les domestiques, Ils étaient 10. 
Nous étions, nous sommes Kanaks. »

[2] “Là où l’on est bien”.

[3] A se bricoler.