Pour que rugisse le cri

Nouvelle intéressante ! L’Etat comorien institue une « journée », le 8 juin, en faveur de la jeunesse comorienne. L’occasion pour nous de rappeler le travail initié au Muzdalifa House en 2011, autour de la situation des jeunes dans un pays, aujourd’hui, en proie aux incertitudes. Nous avions alors convié des jeunes à réfléchir ensemble, à échanger et à s’exprimer sur leurs réalités du moment et à leurs attentes par rapport à l’avenir. Ce travail continue encore, aujourd’hui. Il est même question de publication, prochainement. Mais Soeuf Elbadawi, auteur et artiste, avait, à l’époque, pondu un appel, une adresse à la jeunesse assise sur les bancs de l’université, pour que cette jeunesse saisisse le taureau par les cornes et change, enfin, la donne. Cet appel, nous le publions, à l’occasion des promesses faites par l’actuel chef de l’Etat, M. Ikililou Dhoinine, lors d’un grand raout, le 13 juin, au stade de Moroni : « Jeunes, j’ai entendu votre appel ».

La jeunesse comorienne est présente dans tous les tableaux de chasse de nos dirigeants élus. Elle a porté les plus ambitieux d’entre eux au pouvoir, a servi à propager les discours les plus inattendus dans les quartiers populaires et constitue une réserve de militants à bon prix à longueur d’élections. La crise économique produisant son effet sur des centaines et des centaines de jeunes chômeurs sans horizon, corrompre les forces les plus vives de l’archipel semble aisé pour le plus ballot de nos hommes politiques. Il suffit de promettre. Une intervention pour un visa, une bourse pour une formation, un stage sans perspectives dans une société d’Etat, un poste de fonctionnaire dans une administration surpeuplée, désormais en rupture de ban avec les lois de l’économie pérenne. Que ne promet-on aux plus jeunes pour les embarquer dans des fictions sans issue où le droit d’aînesse devient synonyme de manipulation, d’instrumentalisation ou de mise au pas ?

???????????????????????????????

Le président s’adressant à la jeunesse au 13 juin 2013  (Ph. Al-Watwan)

En son temps, Ali Soilihi avait su faire sensation, en positionnant une certaine jeunesse aux postes clés de la révolution. Tirait-il leçon de la révolte des jeunes lycéens que l’on date de janvier 1968 ? Peut-être n’en retenait-il que l’essentiel, à savoir que tôt ou tard cette jeunesse comorienne allait finir par mordre dans la toge du notable sans sommations. Une vieille histoire qui ne trouve plus son écho dans la dramaturgie sociétale actuelle. De fait, les jeunes des années 2000 ressemblent à un pays déconstruit, où le citoyen n’est plus qu’un consommateur servile. Conscients de l’incapacité accusée par leurs aînés face aux réalités oppressantes du quotidien, les jeunes connaissent bien ce dont ils disposent, en vrac. Ils possèdent l’intelligence nécessaire pour se voiler la face, mentir à autrui, voler le bien de l’Etat, camper l’hypocrisie collective, vivre au-dessus de leurs moyens, comme leurs aînés au pouvoir. Ils rêvent de 4×4 rutilants, de villas mal-fagotées, de mariages faciles, de voyages impossibles, à l’image de ces mêmes aînés. Ils s’imaginent intégrant le cercle des nouveaux oligarques, profitant de la désespérance revendue au kilo, sur les marchés de Volo Volo ou de Mamoudzou. Nul besoin de diplôme pour être du clan des fossoyeurs…

Plus grave ! Ces jeunes se remplissent le ventre, mais s’interdissent de penser leur monde. La poétique, cet exercice consistant selon le poète Glissant à établir notre rapport au monde, leur paraît chose compliquée, en cette période pleine de désillusions. Les jeunes se contentent de se servir, quand ils le peuvent, en jouant aux loups affamés dans un désert de lave. En comparaison, la jeunesse comorienne des années 1970 semblait mieux armée intellectuellement. Elle avait une assez bonne culture politique, le sens de l’appartenance à une terre, également. Elle savait l’effort à fournir pour se raccrocher au monde en ébullition. La jeunesse d’aujourd’hui, bien qu’elle ait bénéficié de plus d’opportunités, se vit, elle, dans l’inculture la plus totale. Elle s’agite dans l’incuriosité et se construit dans l’effacement des traces du passé. C’est une jeunesse dite pvenya n’renge, qui prend appui sur la fameuse « théorie du banc d’école instruit ». La sagesse populaire dit en effet que s’il suffisait d’aller à l’école pour finir moins idiot, les bancs seraient tous des génies, vu qu’ils sont les premiers à s’y installer. Il n’empêche que quelques jeunes arrivent encore à s’inquiéter de ce qui leur arrive, sans se laisser prendre au piège de cette parole à bout tranchant. Ils sont vendeurs ambulants sur brouette, jouisseur de samedi soir aux poches vides, enfants de miséreux en quête d’avenir. N’étant pas assez outillés pour se refuser à l’effritement social, ils n’hésitent pas à regarder du côté de leurs camarades instruits.

Jeuns2

Lors de la rencontre sur la jeunesse au Muzdalifa House en mars 2011

Ceux qui les interpellent le plus sont ceux qui sortent de la fac sans travail ou qui y traînent encore. Ils se disent que ces études pourraient leur apporter certaines réponses. De quoi articuler une colère en masse dans les rues, par exemple. Ailleurs, dans le monde, les étudiants sont porteurs d’espérance, dès lors qu’il s’agit de débattre des idées. Leurs enseignants en sont souvent le moteur. Néanmoins, ce sont toujours les étudiants qui finissent par tordre le taureau par les cornes, lorsque survient la tempête. Alors qu’ici, l’université préfère s’enliser dans des querelles de pouvoir. Ahmed Ali Amir, alors rédacteur en chef du journal Al-Watwan, soulignait un jour, dans un texte sur le rôle des intellectuels, qu’à « l’université des Comores (…) des éminences grises se bousculent, têtes baissées, préoccupées à éviter les guets-apens qu’elles se dressent entre elles, dans la conquête des postes de doyens ». Les enseignants, prétendument chercheurs de vérité, y sont en quête de position sociale, de privilèges sans noms et n’ont même plus le recul nécessaire pour imaginer une autre société.

Le pire, c’est que leurs étudiants donnent tous cette impression de vouloir leur ressembler. Un jour, il nous faudra interroger le caractère inutile d’une université par rapport à laquelle l’Etat se désengage sans cesse et au sein de laquelle les enseignants ne savent jamais comment soutenir leur président dans une réflexion active en faveur de leurs missions respectives. Souvenez-vous de la taxe ponctionnée sur le riz afin de soutenir les efforts d’un projet initialement chargé de promesses. Il a suffi qu’une petite chefferie de parlementaires décide un jour de ne plus soutenir la jeunesse universitaire de ce pays pour que tout s’arrête. La taxe du riz est alors passée à la poubelle, avec pertes et profits, et sans qu’aucun parent ne s’en émeuve ou qu’aucun étudiant ne descende manifester sa colère dans la rue. A croire que finalement cette institution ne sert qu’à parquer les gamins qui ne peuvent partir à l’extérieur, un peu comme on le ferait d’un bétail en attente du moment de l’abattage.

Jeuns3

Le 22 mars 2011 lors de la rencontre des jeunes au Muzdalifa House

L’université comorienne se meurt ainsi dans son coin, en étant complètement déconnectée de la réalité environnante. Dans son article, Ahmed Ali Amir s’étonnait de voir que « les enseignants [de cette université] pensent qu’il suffit de déballer leurs cours académiques pour en faire une université de référence ». Il ajoutait qu’à la longue ils « risquent, et ils le savent, de former une génération d’automates, qui ne trouveront aucun emploi digne ». Il rappelait aussitôt qu’elle « est loin, très loin, l’Ecole nationale supérieure de Mvuni, qui a envahi les rues de Moroni en 1989 pour exiger le départ de Bob Denard, après l’assassinat du président Abdallah ». Pourrait-on imaginer qu’un jour une poignée de jeunes étudiants soit capable de colère et d’invention pour tourner ses fundi en dérision, dans l’espoir de susciter un débat salvateur sur la nécessité ou non d’une telle institution dans notre jeune république ?

Si tel est le cas, nombre d’autres jeunes seront à leurs côtés. Parmi eux se retrouveront les exclus, nombreux. L’université comorienne doit pouvoir donner le ton de la révolte à venir. J’attire donc l’attention de nos jeunes étudiants sur le fait qu’une énorme responsabilité pèse, mine de rien, sur leurs frêles épaules. Il y eut 1968, 1973, 1975, 1989. Des dates rappelant que notre jeunesse a parfois eu le bon mot, la bonne colère et la bonne réaction face à l’oppression coloniale, à la dictature des féodaux ou contre les mercenaires. S’agissant de son avenir immédiat, il serait temps que les cerveaux se remettent à fonctionner à l’endroit. Les jeunes de Ngo’shawo ou des Watwania de Magudju, quoi que disséminés pour certains dans des universités étrangères, annonçaient déjà une couleur à l’horizon. Une promesse d’avenir et de révolte ! Que ceux qui ont eu la chance de passer les portes de l’université nous montrent la manière dont ils comptent se prendre en charge demain, eux et leurs camarades exclus du système. Ils doivent pouvoir bousculer nos consciences endormies. Pour que rugisse enfin le cri de milliers et de milliers de jeunes comoriens sacrifiés à l’autel du mensonge.

Soeuf Elbadawi I Auteur et artiste

En écho au rendez-vous du président avec la jeunesse, on pouvait lire ces mots, dans le journal La gazette des Comores, signés Gondet: « Le chef de l’Etat, qui a inauguré le mois dernier la Maison de l’emploi, s’est encore une fois engagé à soutenir toute initiative visant à la promotion de la jeunesse et à son « émancipation physique et morale », et surtout sa participation au développement du pays. Les dernières statistiques disponibles révèlent pourtant qu’un jeune sur deux en âge de travailler se trouve sans emploi. Une politique nationale de l’emploi élaborée par son gouvernement, à travers sa feuille de route de 2012, tarde à se mettre en application. Pour rafraichir la mémoire, au Palais du Peuple de Moroni, le colonel Azali avait organisé une rencontre similaire, à l’occasion de la Journée Mondiale de la Jeunesse (Jmj). Mais, il était le seul à avoir parlé. Aujourd’hui, 28e édition de cet événement international, ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont exprimé leur douleur. Une jeunesse en proie à toutes les formes de délinquance et de violence ». Le journaliste Gondet cite un enseignant présent à la cérémonie : « Je pense que c’est une manœuvre politique. Le spectre d’un prochain remaniement ministériel a poussé certains à encourager et financer cette rencontre, afin de se faire des éloges ». Dans un autre article publié par le journal Al-Watwan, l’auteur, Faiza Soulé, cite le directeur de l’Agence d’insertion des jeunes, à l’origine de ce raout du 13 juin : « Quiconque ne connait pas sa date de naissance ne peut établir le bilan de sa vie. Aujourd’hui, la jeunesse a désormais sa date de naissance et c’est le 8 juin ».

Dans un texte publié par Al-Watwan au 28 avril 2011, texte daté du 25 avril, signé par un collectif d’étudiants de l’Université des Comores, nous pouvions lire ceci: « Les problèmes de l’université des Comores sont nombreux mais ne sont pas assez connus de l’opinion. Notre désintérêt manifeste l’explique en partie. Notre incapacité à porter la parole sur la place publique, aussi. Nous semblons avoir une conscience limitée face aux questions posées. Nos arguments manquent de pertinence. Nous avons du mal à nous positionner de façon critique. La situation de l’université n’est ni stable, ni confortable. Les étudiants sont l’avenir de ce pays et ils sont les plus mal lotis. Au sein de l’université elle-même, l’étudiant se sent fragilisé. Comment peut-on l’expliquer? Les enseignants sont affamés de pouvoir et de titres sociaux, oubliant le “pourquoi“ de leur présence en cette institution. En cette période de crise, l’université se doit d’être présente dans la cité. Mais nos enseignants, chercheurs et intellectuels prétendus, passent leur temps à se prendre la tête pour bénéficier ou non d’une place de doyen ou de chef de département ».