Au festival du Jamais Lu

« Quelque chose se passe. Mais nous ne savons pas quoi » disait Papy Maurice Mbwiti, en septembre 2014, lors des 30ème Francophonies du Limousin. Nous y étions pour une soirée-manifeste des écritures francophones. Neuf auteurs du Burkina Faso, du Congo, du Québec, de Suisse et des Comores, se tenant la main pour un festin des lettres. Un plaisir renouvelé au festival du Jamais Lu à Montréal, en ce mois de mai 2014.

Un projet initié l’an dernier au festival des Francophonies en Limousin, coordonné par Marcelle Dubois, auteure, metteure en scène et co-directrice du Théâtre des Ecuries, à Montréal. L’occasion pour certains auteurs de venir rappeler ce pourquoi ils écrivent encore en leurs pays, d’évoquer ce qui fonde leurs imaginaires respectifs, de partager un zeste d’insolence et de liberté de parole, en compagnie d’auteurs, paraissant si lointains, mais si proches, avec qui ils tordent une langue, la verbalisent, la font valser, la remplissent d’espérances.

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Comme le suggère Veronica Mabardi, de la Belgique, la francophonie n’est jouissive que lorsqu’elle s’ouvre au monde : « La francophonie m’explose le crâne quand elle se replie, se revendique ou se centralise, dit-elle. Elle m’embarque quand je pense à toutes les francophonies de la planète. Quand Sony Labou Tansi ou Marcel Moreau lui font un enfant. Je la hais quand je croise un adulte primo-arrivant qui me dit que le français est trop difficile à écrire. Je n’aime pas quand elle me parle de territoire, je préfère penser à la langue. Ce mouvement qu’on a en commun, dans nos cellules, cet anti-cancer. Non exclusive. Ouverte. Où il n’est pas nécessaire de demander l’asile pour y faire son nid, sa pièce, son livre. Et dont on a le droit de sortir si on le désire, pour se rendre en Arabie, par exemple, en Flamandie, en Anglophonie. »

La soirée-manifeste des auteurs francophones est un prétexte en or pour une fratrie d’auteurs voulant se raconter de manière inédite. Tous y débarquent, au nom d’un collectif d’auteurs-pays ou d’un lieu. Une expérience reprise avec succès le 2 mai 2014, sous le nom de Soirée des manifestes 2.0, par le 13ème festival du Jamais Lu au Québec. Marcelle Dubois, également coresponsable de la programmation de ce festival montréalais, y a convié 16 auteurs des Caraïbes francophones, de la Belgique, de la France, des Comores, du Congo, de la Suisse, des Caraïbes francophones, de l’Acadie et du Québec. Certains étaient dans le Limousin, en septembre dernier pour la première rencontre. D’autres intègrent nouvellement le projet, qui donnait à entendre une autre parole francophone au public montréalais.

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Un festin de mots dans un monde où la poésie devient une nécessité impérieuse. A la question de savoir pourquoi la littérature, Marc-Antoine Cyr, auteur du Québec, résidant en France, répondait : « Convaincre des gens, je ne sais pas comment.Faire des enfants, je ne sais pas comment.Donner des conseils, je ne sais pas comment.Donner généreusement, je ne sais pas comment.Creuser des puits, je ne sais pas comment.Franchir des seuils de maisons, serrer des mains, je ne sais pas comment.Porter l’étendard, le fardeau de la preuve, la mission, la cruche d’eau, le levier, l’outil, l’uniforme, la craie à tableau, le fusil, le drapeau, le caddie ou le traité de paix, je ne sais pas comment. Alors j’écris. J’aligne des mots tremblants. »

Présent à cette soirée, le Muzdalifa House, représenté par Soeuf Elbadawi, y a rappelé « qu’il est des endroits en ce monde où rêver avec les siens semble encore possible. Des espaces où nos imaginaires, à force, deviennent des instants de partage, des endroits de cousinage, à plein régime. Des lieux où la parole offre à chacun cette capacité de croire en un vivre-ensemble… des écritures francophones, par exemple. Ce soir, c’est le cas, grâce au festival du Jamais Lu. Car qu’y a-t-il de commun, en effet, entre un auteur francophone d’ici et un auteur francophone dit de là-bas, si ce n’est cette possibilité d’un soir, qui en appelle à d’autres ? Une simple interrogation pour dire – bien sûr – que cette rêverie d’un soir n’est pas que flash mob pour des oiseaux migrants… » Reste donc à imaginer le prolongement de cette soirée montréalaise, à présent.

MB