Un rêve de lune au FACC

Au Festival des arts contemporains, qui s’est tenu du 29 mai au 2 juin 2014, Soeuf Elbadawi présentait Pays de lune I Un rêve brisé, son dernier projet. Une installation sur quarante années d’histoire comorienne. Un dispositif mêlant les disciplines, littérature, photographie, vidéo, théâtre, musique et performance, promenant le public (entre autres) dans la médina de Moroni.

Entre installation d’images, spectacle vivant, interrogations textuelles et sonores, Pays de lune I Un rêve brisé de Soeuf Elbadawi propose une réflexion politique et poétique sur quarante années d’histoire d’archipel. L’occasion pour l’artiste de questionner la fragilité d’un Etat moribond dans le récit encore en cours d’écriture d’un pays, dit-il, « encore debout ». Une création inattendue pour le public du festival, promenant le visiteur, d’abord à travers trois vieilles maisons de la médina moronienne, du côté du Traleni Village, au quartier Badjanani, durant deux jours, ensuite sur une place publique de la ville, et, le conviant, pour finir, dans une projection avec vernissage à rebours au Muzdalifa House, son lieu de travail dans la capitale comorienne.

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Le dispositif se présentait de manière originale, puisque le spectateur devait s’inscrire sur une liste, recevoir un ticket l’autorisant à passer de volet en volet, selon un timing rigoureusement dressé. C’est le spectateur qui décidait, une fois passé les trois premiers volets, de poursuivre ou non la visite, jusqu’au dernier. La performance, qui fut le quatrième rendez-vous, eut lieu sur la Place de France, place mythique s’il en est, avec un chœur de chants soufis, à la suite duquel Cheikh Abdou Youssouf, compagnon de route de l’artiste, annonça la pose de la première pierre d’une tombe symbolique, en hommage aux milliers de victimes du Visa Balladur, visa inique instauré dans l’archipel par la France depuis 1995, et divisant un « même pays en deux rives ennemies ». Soeuf Elbadawi reçoit le soutien de la Mairie de Moroni pour la mise en place de cette stèle. Un fait assez rare pour être signalé, les autorités comoriennes ayant jusque-là été très réticentes, à l’idée d’honorer ces morts.

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Le cinquième rendez-vous de Pays de lune I Un rêve brisé a permis de redonner la parole à l’une des figures les plus symboliques des années de lutte pour l’indépendance comorienne, Abdou Bakari Boina. « Un homme que l’histoire officielle a longtemps relégué aux oubliettes » selon Soeuf Elbadawi. « Lorsqu’on s’interroge sur la question de la domination aux Comores, on se rend vite compte qu’elle a souvent été transmise par des usurpateurs et des bonimenteurs. Dans l’entretien, qu’il nous a accordé et qui conclut le cinquième volet du projet, il pose la question de nos propres responsabilités face à la déconfiture annoncée. Tout en rappelant que l’espoir n’est pas mort de sa belle mort, qu’il n’est de soleil qui ne se couche un jour, il rappelle le rôle de la France dans la déconstruction de l’archipel et se refuse à l’idée du pays sombrant tel un boutre ». Un éclairage inespéré que les visiteurs comoriens de l’installation ont trouvé nécessaire pour saisir la complexité d’un vécu insulaire très peu enseigné. Histoire d’un pays souverain, pourtant toujours occupé dans son espace, « et dans les consciences », par une puissance maintes fois condamnée aux Nations Unies. « Le droit international, comme la notion que nous avons de l’indépendance, finissent par n’exister qu’au travers du verbe. Ils ne sont pas effectifs dans cet espace géographique » .

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Pays de lune I Un rêve brisé est un projet au caractère multiforme, initié il y a deux ans par Soeuf Elbadawi, à la suite d’une demande faite à l’artiste par le journal français L’Humanité, à l’occasion du cinquantenaire des indépendances africaines, en 2010. « Ils m’avaient demandé un texte, et je m’étais alors promis de prolonger ma réflexion, en produisant un objet de partage, lors de la commémoration des quarante années d’indépendance des Comores. Il y a deux ans, j’ai entrepris sérieusement d’écrire, en n’usant des multiples possibilités dont je dispose, la photo, la vidéo, le texte, la musique, le théâtre, la performance, afin d’interroger ce pan d’histoire comorienne ». Un beau challenge, qui fut un moment très apprécié de la 2ème biennale des arts contemporains aux Comores. L’artiste, poursuivant son processus de réflexion, promet un livre pour la commémoration de l’indépendance comorienne, l’an prochain. « Nous avons un vécu spécifique dans l’histoire des occupations françaises dans le monde. Nous aimerions pouvoir le mettre en partage, au nom d’une humanité qui rassemble. Mon principal questionnement repose sur la possibilité d’un récit, qui renouvèlerait notre relation au monde, à un moment de l’histoire où l’on nous donne pour mort. Dans La Lézarde de Glissant, sans cesse mis en exergue dans ce projet, il y a ces trois phrases, qui me semblent toutes indiquées. « N’oublie pas de dire que nous n’avions pas raison, que c’est le pays qui a raison ». Et la seconde qui dit : «ils ont étendu sur nous le manteau de la mort ». Et enfin il y a cette troisième : « Je veux dire des vérités que l’on ne peut que deviner » Cela explique beaucoup de choses dans le cheminement de ma réflexion, et dans la manière dont le ciel se dérobe sous nos pieds ».

MB

1. PDF de l’affiche offerte aux visiteurs de l’installation Pays de lune I Un rêve brisé : PDL14.

2. Le projet de Soeuf Elbadawi a permis, entre autres choses, de découvrir la parole de quatre jeunes auteurs issus de la 2nde d’excellence du lycée de Mutsamudu. Il a également permis de redécouvrir le travail musical de Mwinyi Mmadi sous un jour nouveau, ainsi que le patrimoine soufi avec des muridés venus de Mvuni.

3. Une version de l’entretien accordé par Abdou Bakari Boina à Soeuf Elbadawi pour ce projet est en ligne sur Vimeo : Uhuru na igabuo est le titre sur lequel vous pouvez cliquer ici. Vous pouvez aussi lire l’article correspondant, sur notre blog, en cliquant ici.

4. Lire l’article du site Africultures sur le festival : Comores ouverture du festival d’arts contemporains.

5. Lire l’article de Mercedes Sayagues dans le Mail & Guardian : Comoros The crazy remote art biennale that rocks.

6. Ecouter le reportage Guillaume Thibault sur RFI : un archipel en quête d’histoire et d’identité.