Uhuru na igabuo le film

Quarante années d’histoire politique passées au crible. Un récit de la situation d’indépendance tronquée dans l’archipel. Ce film a été réalisé dans le cadre de l’installation Pays de lune I Un rêve brisé, présenté par Soeuf Elbadawi, lors de la seconde biennale des arts contemporains (FACC) à Moroni, en juin dernier. Il s’agit d’un entretien accordé par Abdou Bakari Boina, l’un des fondateurs du Molinaco, le parti mythique des années de lutte pour l’indépendance des Comores.

Un regard aiguisé sur quarante années de domination, post indépendance. Les Comores, pays dont la souveraineté devient « une fable de maître » d’après Soeuf Elbadawi, sont encore loin du chemin tracé par Abdou Bakari Boina et ses amis depuis Zanzibar, dans les années 1960. L’indépendance « par le verbe » évoqué par ce dernier n’a fait que donner à voir cette manière avec laquelle des usurpateurs de tous bords ont su se plier à la puissance des maîtres de la place pour se maintenir au pouvoir. Le père autoproclamé de l’indépendance comorienne, Ahmed Abdallah, ne fut, en réalité, qu’un « commis » de l’Etat français, jusqu’à la fin de sa vie. Mais le film, intitulé Uhuru na igabuo, actuellement en ligne sur le net, semble parler d’autre chose…

Car Abdou Bakari Boina, en grand témoin de l’histoire, insiste pour dire que ce qui a manqué au tableau durant les quarante dernières années, c’est plutôt un projet. Le pays a été desservi par l’absence d’un projet clair, portant les aspirations d’un peuple. Ali Soilih a été une exception, tout comme Sambi fut une énigme, lors de son premier règne. A l’époque du Molinaco, il y avait un concept, une métaphore. On comparait le pouvoir accordé par les colons aux représentants de l’autonomie comorienne à un petit morceau de tabac, igabuo, concédé par les possesseurs d’une corde de tabac, mkabaya wa msi, synonyme du vrai pouvoir. L’impression que rien n’a changé depuis, puisque que les responsables de l’Etat comorien continuent à fonder leur existence sur une forme d’assujettissement par rapport à la puissance française aux Comores.

Abdou Bakari Boina, qui n’a pas perdu l’espoir de voir son peuple retrouver sa dignité un jour, est un homme que l’on voit très rarement dans les parades politiques des régimes en place, et dont l’historiographie existante parle peu, alors qu’il représente tout un pan de l’utopie de libération nationale dans l’archipel. Dans ce petit film, l’homme se livre sur l’essentiel : les élites nationales et leurs limites, la violence du maître et le silence entretenu autour, la question de la souveraineté.

«D’une certaine manière, nous le sommes… Nous sommes indépendants. Mais nos objectifs ou devrais-je dire la gestion de notre Etat ne dépend pas de nous.  Ce sont nos ennemis qui mènent le jeu » confie-t-il. Les Comores vont commémorer le 40ème anniversaire de leur indépendance, l’an prochain, sans le moindre débat sur ces questions. La parole de cet homme, au passé héroïque dans les consciences politiques encore en éveil de ces îles, sonne comme celle d’un homme debout, préférant sa liberté à l’idée de mourir « esclave et soumis ». Abdou Bakari Boina, qui a entamé son combat depuis Zanzibar dans les années 1960, on le rappelle, demeure un acteur incontesté de la lutte pour l’indépendance comorienne.

MB

1. Uhuru na igabuo est un fragment de Pays de lune I Un rêve brisé, interrogation, mêlant les disciplines, de la vidéo à la littérature, de la photographie au théâtre et à la musique, réalisé lors du FACC 2014. Monté par Comoriano Moud, le film, sorti à l’occasion du FACC, est visible en ligne sur Vimeo,  à quelques  jours notamment de la 39ème commémoration de l’indépendance comorienne, le 6 juillet prochain. Uhuru na igabuo est la pièce maîtresse qui clôturait le projet de Soeuf Elbadawi.

2. Durée du film : 16’25.

3. Plus d’informations sur le projet Pays de lune I Un rêve brisé, lire notre article : Un rêve de lune au FACC.