« Nous avons échoué »

Ce vendredi 28 novembre 2014 s’est tenue une rencontre au Muzdalifa House avec Idriss Mohamed Chanfi, auteur d’un premier livre aux éditions Coelecanthe sur une expérience révolutionnaire singulière aux Comores, celle du msomo wa nyumeni et du Front démocratique, son parti. Un témoignage qui interroge les limites d’un mouvement, ayant profondément marqué le paysage politique de ces 30 dernières années aux Comores. Entretien express.

Vous venez de publier un livre aux Editions Cœlacanthe sur votre « parcours de révolutionnaire comorien» à travers le mouvement du Msomo wa nyumeni, Qu’est ce qui vous a poussé à faire ce travail?

Je voudrais que mon expérience personnelle serve, que les jeunes comoriens, en particulier, en tirent le meilleur parti.

On perçoit une certaine déception dans votre manière de décrire cette époque. Qu’est ce qui l’explique ?

Je pense que nous avons échoué. Ce qui ne signifie pas que tout a été négatif, loin de là. Je suis donc déçu.

Est-ce qu’on peut dire que votre projet révolutionnaire est resté sans lendemain ?

Je ne le crois pas. La révolution comorienne est un processus. On peut le faire débuter avec la résistance des Mtsala au colonialisme jusqu’à nos jours. Ce processus implique tous ceux qui travaillent pour la révolution. Et il connait des hauts et des bas.

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Que répondez-vous à ceux qui disent que cette révolution n’a jamais eu lieu ?

Ce qu’on peut dire, à mon avis, c’est que cette révolution n’a jamais triomphé ou n’est jamais parvenue à se hisser au pouvoir.

Dans ce livre, vous êtes très critique envers la révolution soilihiste. Votre opinion semble aller à contre-courant. Les comoriens regrettent Ali Soilih de nos jours…

C’est mon analyse des faits. Je crois qu’il y a un débat très enrichissant à mener sur cette expérience, sans passion. Maintenant, je pense que les militants soilihistes font partie de la révolution comorienne.

Vous avez fait à peine plus de 1% lors d’une élection importante au niveau des iles en 2007. Est-ce le signe d’un échec patent de la part d’un « révolutionnaire » aguerri ?

Ma participation très tardive à cette élection reflétait les luttes qui se menaient au sein du FD. A quelques semaines de la fermeture du dépôt des candidatures, j’ai estimé qu’il me fallait y aller pour « être conséquent » avec mes positions. Je n’y étais pas préparé. Pas d’équipe, pas de fonds, etc. Ceci dit, on peut considérer que ce fut un échec.

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Comment expliquez-vous qu’aucun des acteurs-phares de ce mouvement, à part vous, n’ait écrit sur cette histoire ?

C’est une question de culture à mon avis. Si j’ai écrit, c’est principalement par souci de verser mon expérience dans le patrimoine commun. Et puis je ne voulais pas laisser croire que notre engagement n’était qu’une illusion de jeunesse comme l’a écrit le Dr Ouled.

Votre positionnement au sein du Comité Maore serait-il une suite de vos anciens engagements ?

Bien sûr. Depuis 1975, nous (l’ASEC, puis le FD) considérons la question de l’île comorienne de Mayotte comme centrale pour la révolution comorienne. C’est le point clé de notre indépendance et de notre capacité à bâtir notre pays. Si nous ne parvenons pas à enrayer les ingérences françaises dans nos affaires intérieures, le pays continuera à tituber.

Propos recueillis par Fouad Ahamada Tadjiri

« Fragments d’Expérience. Parcours d’un révolutionnaire comorien » de Idriss Mohamed Chanfi est paru aux éditions Coelecanthe (2014).

Le mouvement du Msomo wa nyumeni a marqué plus d’une génération d’acteurs culturels et politiques dans l’archipel des Comores, dès le début des années 1970. Le Front Démocratique (FD), dont Idriss Mohamed Chanfi, fut l’un des principaux animateurs, est le parti qui en a dérivé. L’ASEC, association étudiante, également utilisée pour défendre les idées du mouvement en France, a cessé d’exister. Deux ouvrages, consacrés par Ahmed Mohamed Wadaane (Autopsie des Comores) et par Ahmed Ouledi (L’ASEC Rêves et illusions d’une génération) ont déjà été consacrés au mouvement lui-même. Idriss Mohamed Chanfi, lui, revient sur son expérience personnelle au sein de ce mouvement. Transfuge du FD, il se consacre à d’autres luttes citoyennes, aujourd’hui, au sein du Comité Maore notamment.