FUKA Fest. IIème

Le FUKA festival, bien que le nom soit récent, se tient pour la seconde année consécutive à Ndzuani. Il a débuté au mois de février, sous le haut patronage du gouverneur de l’île, et compte se terminer le 02 mai prochain. Avec un programme éclectique, alliant le dessin à la littérature, la performance théâtrale au sport, notamment. La plupart des établissements scolaires y participent, de Moya à Mutsamudu, en passant par Bandrani, Ouani, Liwara et Domoni. Entretien avec la commissaire à l’éducation, Mme Zaitoune Mounir autour de ce projet inédit.

Qu’est-ce qui a été à l’origine de ce projet ?

Ce festival est né l’an dernier, dans l’idée d’animer nos établissements scolaires. Nos élèves vont à l’école, puis repartent à la maison, sans pouvoir s’identifier à l’institution. Nous aimerions que nos élèves se rendent compte. L’école est un espace d’existence, qui lui permet de s’épanouir, de se construire. Il faut qu’il se réapproprie cet espace. Nous avons donc imaginé un programme, mêlant civisme et culture, de manière à ce que l’enfant puisse s’y retrouver, trouver des repères, des éléments de son identité. Le festival est aussi un lieu d’émulation pour ces jeunes, qui ont du talent et qui doivent pouvoir le mettre en valeur.

Un projet phare pour la jeunesse à Anjouan ?

Nous l’avons mis en place pour rassembler, pour que nos jeunes se connaissent, apprennent à être ensemble. Il y est question de cohésion sociale. Il est aussi question de défendre notre culture. Les enfants doivent apprendre qui ils sont, pour savoir ce qu’ils seront demain. Qu’est-ce qui fait d’eux des Comoriens ou des Anjouanais ? Il faut qu’ils connaissent nos danses, nos chants, notre littérature, jusqu’à nos manières de se vêtir. Il y a aussi du sport. Vous savez que nos enfants participent aux jeux de l’Océan indien. Nous les préparons, de manière à ce qu’ils ne deviennent pas des spectateurs, lors de ces rendez-vous, mais qu’ils nous reviennent avec du mérite.

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L’affiche du festival réalisée avec des élèves du lycée d’Excellence.

Beaucoup vont trouver que l’on gâche du temps et de l’énergie à organiser des futilités…

Peut-être qu’ils n’auront pas compris le sens d’une telle démarche. Nous cherchons à ouvrir l’esprit de nos enfants, à leur apprendre d’autres manières de voir, et surtout, à savoir ce qu’ils sont, leur identité. Nos enfants doivent savoir qui ils sont, ce qui fonde leur identité. Que veut dire être comorien ? Qu’est-ce qui les distingue, culturellement, des autres peuples ? Même sil est vrai que des mutations s’opèrent partout dans le monde, nous avons aussi nos traditions, qui doivent servir de repères à ces jeunes. Ce pays a son authenticité culturelle que ces enfants doivent apprendre à connaître.

Ce projet existe aussi, et je l’ai dit, pour que nos enfants apprennent à mieux se connaître. Que celui qui est dans le Nyumakele connaisse celui de Pomoni ou de Mutsamudu, qu’ils parviennent à s’inscrire dans une même dynamique communautaire. Pour qu’ils retrouvent des repères, au-delà de l’appartenance au village ou à la région, et pour qu’ils sachent ce que signifie être anjouanais ou comoriens. Nous voulons qu’ils puissent se dire comoriens, avant d’être anjouanais, puis du Nyumakele. Cet objectif, nous ne pouvons l’atteindre, si rien ne rassemble nos enfants. Le patriotisme, l’appartenance sociale, l’identité culturelle, sont des choses qui s’apprennent. Le fait de se retrouver ensemble dans ce type de festival soude les liens entre les uns et les autres. Ils apprennent à mieux se connaître, à être solidaire, à échanger des idées, à jouer ensemble. C’est une manière de nous éviter les querelles, de contribuer à la réflexion sur un avenir commun, de retisser du lien, au-delà des mots. Ces jeunes doivent saisir ces principes, dès maintenant. Voilà pourquoi nous les rassemblons.

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Lecture publique lors de la première édition du festival en juin 2014.

L’idée vient du Commissariat ?

Oui ! Nous avons une direction, chargée de la jeunesse, de la culture et du sport, dont le travail, pendant très longtemps, n’était pas visible au sein même des établissements scolaires. Nous avons donc fait en sorte que cette direction travaille en étroite collaboration avec eux dans l’ensemble de l’île. Ce n’est pas le travail d’une seule personne. Le commissariat organise et supervise. Mais chaque école a sa part dans le projet, et œuvre pour que les élèves se rendent compte de l’importance d’une telle action. Peut-être que ceux qui vont saisir l’intérêt d’un tel projet, que ce soit à Anjouan, dans l’archipel, au-delà, voudront nous aider à le développer davantage. Qui sait ? Tout cela suppose que tout le monde, le commissariat, les établissements, les élèves, jouent leur rôle, pleinement. C’est ce qui donnera sens à la dynamique.

Avec quels moyens ?

Il faut sans doute de l’argent et des gens pour porter la dynamique. Mais nous n’avons pas attendu d’avoir de l’argent pour initier l’événement, sinon nous n’aurions jamais commencé. Or, nous devons nous donner les moyens de faire exister cette idée. Je reste persuadé que nous aurons des bonnes volontés pour nous aider à développer ce projet. Il y a des partenaires qui sont sensibles à ce genre d’actions. Les écoles ont leur contribution, elles aussi. C’est vrai que nous n’avons pas beaucoup de moyens. Mais il en faudra. N’allons pas nous mentir sur cette question. C’est une entreprise complexe. Nous commençons donc avec les moyens du bord, avec ce dont nous disposons. Chaque établissement embarqué dans l’aventure contribue à son niveau. Le commissariat s’engage. On sollicite le gouvernorat. Mais nous n’avons pas à proprement parler de budget dédié à ce rendez-vous.

Petit film consacré aux travaux menés l’an dernier en marge du festival avec les élèves de la 2nde d’Excellence, en écritures, littéraire et théâtrale.

Une place est faite aux jeunes dans l’organisation ?

Ce festival joue un rôle dans la formation de ces enfants. Ce sont eux qui le portent dans les écoles. Nous avons contribué à l’existence des coopératives dans cette idée. Nous responsabilisons les élèves. Ils sont trésoriers ou présidents, prennent des initiatives, mènent des actions, administrent d’un bout à l’autre de la chaîne. L’enfant apprend à prendre des responsabilités. Une simple activité, qui leur apporte une rentrée d’argent, leur donne les moyens de comprendre comment se gère une économie. Nous savons que ces jeunes seront nos dirigeants, demain. Ils apprennent ainsi à concevoir, à organiser, à travailler en équipe, à diriger et à remettre en question leurs choix. Nous savons tous que le savoir ne se réduit pas à ce que l’enseignant apporte à l’enfant sur les bancs de l’école. L’enfant a besoin de compléter ce savoir dans son environnement pour mieux saisir la complexité du monde, les règles du vivre-ensemble, le respect des lois. Ce sont les règles du savoir-être en société. Des pratiques qui amènent l’enfant à être un bon citoyen, à être un citoyen exemplaire. Il apprend ainsi à savoir comment fonctionne un pays avec ses lois, comment vivre avec les autres. Nous voulons que les élèves comprennent ce genre de choses. Et l’enseignant, seul dans sa classe, n’a pas le temps, ni les moyens, avec la rigueur du programme, de répondre à toutes ces questions. La formation de nos enfants dépend également d’autres facteurs qui viennent compléter le savoir des enseignants. Ce festival n’est pas qu’un divertissement. Il offre un véritable espace d’apprentissage aux enfants, pour qu’ils acquièrent certaines valeurs.

La culture a une place importante dans le dispositif ?

Au-delà de nos projections, ce festival permet aux jeunes de défendre la culture auprès de ces jeunes, au lieu de les laisser s’abrutir devant la télé ou sur internet. Ils peuvent y apprendre de belles choses, certes. Mais il y aussi d’autres choses qu’ils n’ont pas à voir, ni imiter, et qui ne se retrouvent pas dans nos traditions, ni dans nos coutumes. Nous devons leur offrir un modèle de référence, auquel s’identifier, un modèle d’exemplarité, qui soit en accord avec une vision comorienne du monde, une manière de vivre et de s’épanouir en lien avec notre culture. Si on laisse ces jeunes sans aucun modèle, ils vont singer les images qu’ils reçoivent de l’ailleurs, dans la mesure où ils n’ont plus de référents. Il faut qu’ils apprennent la nature de leur monde, qu’ils maîtrisent leur culture et qu’ils sachent que nous avons aussi des valeurs à défendre. Nous devons défendre cette culture avec eux pour qu’elle leur permettre de se distinguer dans le monde, demain.

Propos recueillis par Soeuf Elbadawi

Pour 2015, le FUKA fest. des scolaires de l’île se déroulait sur une durée de quatre mois. En février, mars, avril et mai 2015. Avec un programme éclectique, associant plusieurs formes d’expression, dont le théâtre et l’écriture. Il concerne tous les âges, du primaire au lycée, ainsi que toutes les régions, de Sima à Liwara. Vous pouvez voir des images de la première édition dans le cadre d’un travail réalisé en 2014 par les élèves de la 2nde Excellence du lycée de Mutsamudu, sous la direction de Soeuf Elbadawi, avec le concours de Mohamed Anssoufouddine et de Fouad Ahmed. Le film, en ligne sur Vimeo, a été réalisé par Mahamoud Ibrahim.

L’appellation FUKA [se lit « fouka »] reprend les initiales des mots festival, union, kaulu, apprentissage, qui sont le socle même de ce projet. Fuka vient aussi du nom d’une infusion médicinale dont le principe guérit le paludisme et le mal de gorge,  apaise les voix malades, ravive les nerfs et réchauffe le corps. L’infusion est à base de gingembre, de poivre, de miel et de citron. Fuka est proche enfin du mot « fukua », dans le sens d’agiter et de creuser le sens. FUKA sur l’affiche est suivie d’une petite expression (la mwenye peya), empruntée à la tradition, signifiant que le devenir du festival appartient à ceux qui auront oeuvré pour lui.