Thérapies d’hier et d’aujourd’hui

Une contribution du Dr Anssoufouddine Mohamed sur l’abandon des thérapies traditionnelles, à l’occasion de la parution du n°2 de Uropve, consacré au rapport entretenu par les Comoriens avec le divin, le sacré, le religieux.

S’il est bien un domaine où la vie au sens biologique comme dans ce qu’elle a d’existentiel, s’incruste intimement au concept de culture, c’est bien celui de la médecine. L’individu n’étant pas que chair et corps, il est souffle, esprit et âme. Un tout indissociable qui se façonne au gré de la recomposition organique, au gré du vécu, de l’éducation, de l’expérience individuelle et collective.

La maladie est un état consubstantiel à la vie, tout comme elle est inhérente à l’idée de la mort. Ainsi dès la nuit des âges, la maladie va être perçue comme un signal divin. Elle est, d’emblée, estampillée suivant la culture, du sceau du sacré. L’art de guérir fera l’objet de cultes qui feront se regrouper les humains autour de pratiques et de rituels à l’expression souvent protéiforme. Ainsi, la représentation de certains troubles du corps se transmet socialement et mentalement, leurs symptômes s’expriment à travers le capital culture du malade. Comment par exemple expliquer le fait qu’aujourd’hui, au niveau des quatre îles des Comores, des écoles entières ferment car les jeunes filles font des crises de tétanies.

Dans le même ordre d’idées, c’est bien connu des médecins, une maladie comme la dépression nerveuse, rencontrée en Occident, se caractérise par l’inactivité, le retrait social et des tendances suicidaires. Sous les Tropiques, la maladie s’exprime par un sentiment de persécution, où la personne déprimée pense qu’on l’a ensorcelé ou qu’un sort lui est jeté. Le rite de désenvoutement qui peut s’ensuivre, le rumbu qui prend des airs festifs de réinsertion sociale, récrée la relation à autrui. Là où le psychanalyste soigne en se servant de l’énoncé, notre ancêtre soignait en communiant avec l’esprit.

Cette intrication entre la maladie et le sacré se perçoit mieux aux Comores où la porte d’entrée obligatoire au monde des esprits est toujours une manifestation pathologique. Il s’agit souvent de d’asphyxie, de convulsions, de pertes de connaissance, de prostration, d’asthénie, autant de manifestations polymorphes, sans rapport avec aucun mécanisme physiopathologique. Bien souvent après une errance infructueuse entre les médecins, ces malades découvrent qu’ils sont possédés de trumba, de msubiyani, djinn, patrosi… Que la symptomatologie n’a été là qu’un prétexte initiatique.

Aujourd’hui, même si des indicateurs de santé tels que l’espérance de vie, le recul des épidémies, la diminution de la mortalité materno-infantile, ont connu un progrès incontestable, l’euphorie, née de ce bond qu’a fait la médecine occidentale au 19ème siècle, est à nuancer, dès lors qu’il ne prend pas en compte l’humain dans toute sa complexité. C’est à juste titre que l’on se rend de plus en plus compte que l’homme n’est pas ce simple corps dissécable que peuvent se partager à souhait les différentes spécialités médicales. L’être humain est une créature complexe, dont l’harmonie ne se résume pas à un simple équilibre biologique. Cette harmonie relève de plusieurs dimensions, émotionnelles, sociales, culturelles et spirituelles. La relation entre le corps et le culturel/cultuel est aujourd’hui confortée par les résultats de l’imagerie médicale, couplée à la neurophysiologie. L’on sait que les états de transe, les états de transport émotionnel, la concentration spirituelle, sont fortement associés à des activités organiques, électro-chimiques du cerveau.

Ce qui est euphémiquement appelé médecines parallèles ou alternatives – dans les pays à technologie médicale dite avancée – n’est rien d’autre que cette quête de l’humain, pris en charge (globalement et intégralement) dans ses maux existentiels. Dès que les certitudes scientifiques tombent dans ces pays, les individus, soit parce que dépassés par les situations morbides, soit parce que démunis face à la maladie, recourent sans complexe à des formes de thérapies holistique, telle que la médecine orientale inspirée du taoïsme, la chiropraxie, la méditation, la relaxation, la visualisation, la naturopathie, pour ne parler que des formes de médecine ayant encore partie liée avec le spirituel.

Dans les sociétés traditionnelles comme les nôtres, l’espérance suscitée par la médecine de type occidental a été inébranlable, du fait des résultats de guérison et de soulagement immédiatement tangibles. Ce succès a implicitement fait décliner toutes les formes de médecines séculaires, certes non fondées sur le rationalisme, mais intégrant l’homme, quand bien même, dans ce qu’il a d’inconscient, d’affectif, de culturel et de cultuel. La médecine de type occidental s’installe donc par régression des formes de thérapies traditionnelles, par le biais du déni. Les sociétés traditionnelles, suivant leur résilience, vont tenir différemment à cette intrusion. L’exemple de nos cousins malgaches est assez parlant, en ce sens qu’ils ont gardé un rapport sacré à une médecine multiforme embrassant l’homme dans sa diversité. En ce qui concerne les Comores, depuis plusieurs décennies, elles sont en train de perdre cet équilibre séculaire, né de la confluence syncrétique, des apports de tout bord, austronésiens, bantous, perses, portugais, arabo-musulmans…

La prééminence d’une certaine lecture littérale de l’islam aux Comores, initiée depuis quelques décennies, a fait que les pratiques médicinales anciennes, nées de plusieurs siècles d’un vivre-ensemble sont actuellement remises en cause. Et pourtant elles puisaient dans la flore, la faune, les esprits, la terre, le vent, l’eau et les ancêtres. Il s’y créait une symbiose avec les éléments. De là la conscience pour beaucoup d’appartenir à un univers humain et social commun. Être en bonne santé, c’est quoi ? Sinon disposer des ressources autonomes nécessaires pour faire face aux agressions diverses. De quoi disposons-nous pour gérer l’effet d’annonce d’une maladie grave ? Ou pour accompagner de manière authentique nos malades en fin de vie ?

C’est tout un pan du patrimoine thérapeutique qui s’en va, la relation aux esprits trumba, msubiyane, rawhane, msomali, patros… Les plantes médicinales, qui y étaient prescrites. La conjuration des masahiri (mauvais sort), les offrandes, les sacrifices, la divination, les interdits (fady) ou encore la consultation des astres. Les pratiques médicinales nées d’un certain alliage de l’islam avec tous les autres, hirizi, l’interprétation des rêves, la conjuration du mauvais œil… Ou de celles exclusivement issues de l’islam, d’inspiration souvent soufie, sadaka, yito, kafara, dzitso

La liste est longue.

Si les Comores avaient bien une force, c’était celle d’incorporer les particularismes de leurs différents composants culturels dans un islam organisé, cohérent, authentique, qui a permis à nos devanciers d’exister, y compris de se soigner. Nous avons vu comment la promesse irréfutable de la médecine occidentale a contribué à saper la concrétion d’autres formes de civilisation, souvent à caractère multiséculaire. Le malheur des Comores n’aura pas seulement été cette relation dévastatrice avec l’Occident, mais le surgissement depuis quelques décennies d’une lecture littéraliste de l’islam qui ne tient plus compte de l’expérience d’un islam comorien vieux de 13 siècles.

Anssoufouddine Mohamed

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