Prosélytes en archipel

Le débat sur le rapport au religieux aux Comores est souvent miné par de vieilles querelles, qui font oublier l’arrivée des nouveaux missionnaires, qui, eux, sont américains et anglais. Témoignage de M., qui les a approché et côtoyé.

Aux Comores, les religieux se préparent à un débat houleux. Celui de la vérité du livre. Qui la profère, qui la contrôle, qui en profite et qu’est-ce que le Seigneur en pense ? Entre les descendants des djinns d’hier, les fils de wahabbites, les cousins chiites et les derniers salafistes à la mode, le feu risque même d’être assez nourri, dans ce pays à prétention sunnite. Au-delà des lois et des usages, les querelles de pouvoir, coran en bandoulière, annoncent du grabuge à venir. Mais le plus perturbant demeure sans doute ce prosélytisme biblique, qui ne dit pas encore son nom, apparu, dans l’ombre de la coopération américaine, depuis l’avènement – durant les nineties – des volontaires du Peace Corps, dans l’archipel.

Des missionnaires en campagne, qui n’ont rien de la fameuse Mission Catholique, où s’activait Sœur Colette à Moroni. Ils sont américains ou anglais, et ils se déploient sur le territoire, au nom d’une morale chrétienne bien tenue, en phase avec les discours anti terroristes du moment, en se montrant, surtout, prêts à débaucher les plus convaincus de la mosquée du coin. La révélation (ici) ne serait pas mahométane, mais bien américaine. Ils sont historiens, biologistes, mathématiciens, du moins le font-ils croire, en arborant le visage souriant d’un monde de savoir, soudainement interpellé par la dure réalité comorienne. « Nous ne pouvons nous permettre de rester indifférent face à une telle vague. Une analyse profonde s’impose suite à cette présence étrangère, massive et progressive » explique M., qui les a approché et côtoyé. L’activité prosélyte est avérée, mais subtile. Leur maintien dans des zones reculées empêche toute vision d’ensemble du phénomène.

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M. raconte qu’ils arrivent très informés sur le pays. Une préparation linguistique en shikomori leur est assurée, avant même qu’ils ne foulent le sol comorien. La langue est un élément important du dispositif. D’anciens missionnaires, passés par là, leur transmettent les bases. A Ngazidja, Ndzuani, Mwali, « ils apprennent les dialectes spécifiques, et ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Un exemple concret sur facebook, une vidéo évangélique, avec des images troublantes, qui n’ont rien à voir avec l’islam, a été propagé, un bon moment, en shiNgazidja, shiMwali, shiNdzuani ». Ces individus, laissant femmes et enfants dans leurs contrées d’origine pour satisfaire à un idéal religieux sous les tropiques, inquiètent M. Leur passion pour Jésus serait-elle leur seule raison d’être ? « Nous devrions sans doute comprendre que de tels efforts ne sont pas fournis sans raison ».

Impressionnant de voir avec quelles facilités ils arrivent à s’intégrer dans les microsociétés villageoises. Habillés humblement, robes et châles pour les femmes, Ils s’infiltrent partout, se nourrissent du patrimoine au CNDRS, disent que « utsaha shanvuvuni unyama » et se saisissent de la complexité comorienne. Leurs femmes sont les plus visibles sur le terrain. Au marché, sans interprètes, elles sillonnent les quartiers les plus populaires, tapent la causette avec les catégories les plus démunies, s’approvisionnent aux petits commerces de proximité. A Moroni, leur installation s’opérait de manière regroupée, initialement. L’intégration devenant plus facile, ils adoptent une autre stratégie, à présent, en se logeant chez l’habitant. Une petite chambre en famille, dans un milieu social défavorisé, de préférence.

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Le succès de leur projet dépend largement de la manière dont ils s’invitent dans ces endroits où la précarité sociale est la plus profonde. Beaucoup de jeunes ont l’occasion d’éprouver là une autre relation avec le monde occidental. Ces anglo saxons, situés loin du rêve américain, se confrontent volontiers, chose peu courante, à un milieu social populaire déprécié, confronté à la pauvreté, au chômage, à la violence urbaine. Ils interpellent nombre d’exclus du système. Ceci explique peut-être leur succès. « Les groupes se multiplient, se diversifient et s’élargissent, de plus en plus, sur le territoire, avec quand même une résistance, dans certaines villes comme Ntsudjini, où l’infiltration est rendue difficile par des autorités, cadres et jeunes de la ville, qui ont vu venir le danger ». Dans les années 1980, les wahabbites et les chiites offraient des corans au tout venant, des voiles aux filles démunies et des bourses aux plus chanceux. Une stratégie en rappelant une autre, le débat reste ouvert.

M. pointe le doigt sur le fait, notamment, qu’une de leurs actions menées pour la promotion de la langue anglaise en milieu rural, durant les 10 dernières années, ne s’adresse qu’à des enfants d’un certain âge. « Certains de ces religieux préfèrent ou préféraient des classes d’enfants entre 7 et 12 ans, par exemple ». On sait par expérience que les enfants en bas âge intègrent plus rapidement les langues. Mais est-ce là l’unique raison d’un projet ? M. rappelle que ce programme, réalisé en partenariat avec de jeunes assistants nationaux, s’effectue dans les régions les plus reculées du pays « comme à la grâce d’une proie face à son prédateur ». Ces assistants comoriens intègrent la dynamique étrangère, plus qu’ils ne la questionnent. En ont-ils les moyens ? A noter aussi que la vidéo diffusée sur facebook ne connaît pas de version shimaore, comme si ces évangélistes d’un temps nouveau n’avaient pas eu accès à l’île sous tutelle française. « Cela explique à quel point notre pays est sans contrôle » face aux dynamiques religieuses en expansion. M. imagine le pire…

S. E.

Le dernier numéro du journal Uropve portait sur le rapport du Comorien à Dieu, au sacré, au religieux. Cet article est né d’une prise de parole de M. à l’occasion de la présentation dudit numéro au Muzdalifa House.