Des assises pour l’éducation?

Paraissant cette semaine, le numéro 8 du journal Uropve s’intéresse à la question de l’enseignement dans l’archipel. Ou comment l’éducation devient ce bric-à-brac ingérable pour tous à l’heure des discours sur l’émergence 2030. Récits, reportages et analyses. Dans un post récent sur son mur facebook, la journaliste Faïza Soulé disait que tant que l’éducation « ne sera pas réellement prise en compte, le pays ne s’en sortira pas. Ce sont les assises les plus urgentes. Sans formations et orientations adéquates, l’émergence sera un vœu pieux ».

Ce dernier numéro du journal Uropve se penche sur les dérives d’un système, où les plus aisés restent seuls à pouvoir réellement s’en sortir. Les articles pointent sur l’absence de vision et de volonté politiques, mais insistent surtout sur la responsabilité collective. Les enseignants sont en première ligne de la grille des responsabilités. Nombre d’entre eux par exemple apparaissent non qualifiés pour les missions qui leur sont confiées. Dès le primaire. Il semble qu’il y ait péril en la demeure : « Loin de nous l’idée de refaire l’histoire de l’éducation ici, lit-on dans un article de Soeuf Elbadawi en Une. Le nombre d’écoles ouvertes depuis 1975 est incroyable ! Mais un article récent de l’anthropologue Damir Ben Ali évoquait les 72,6% d’échecs en première année de l’Université des Comores ». Un chiffre inquiétant, d’autant que le même Damir Ben Ali attire l’attention sur d’autres chiffres du ministère : « Sur une cohorte de 1000 entrants au CP, 523 arrivent au CM2, 360 arrivent en 6ème, 151 parviennent en 2nde, 113 arrivent en terminale et 44 obtiennent le baccalauréat. Soit environ 4% du chiffre de départ ».

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Des élèves du Groupe Scolaire Fundi Abdulhamid à Moroni (Ph. S. Elbadawi I W.I.)

 

La qualité des enseignements dispensés du primaire à l’université est aujourd’hui sujette à caution. Ce qui réconforte le privé, dont la grande force repose sur sa capacité à vampiriser le public. En y recrutant notamment ses enseignants qu’il finit par mettre au service des milieux sociaux les plus aisés, au détriment de l’idéal d’une école pour tous. Où il est question d’une fracture sociale de plus en plus en plus profonde : « Le marché des écoles privées a explosé. Les responsables d’établissements ne gâchent pas leur plaisir. Le désarroi des parents face au public reste un marché juteux et concurrentiel. Par cité ou par région, les écoles s’ouvrent au gré des angoisses scolaires », écrit Akeem, qui cite le rude constat du journaliste Saindou Kamal, ancien patron d’une école privée de la capitale. « A part une poignée de groupements scolaires, qui ont su tirer leur épingle de ce commerce, la plupart des établissements d’enseignement privé ne répondent pas aux normes d’écoles dignes d’accueillir des élèves. Des salles de classes inappropriées, du mobilier scolaire inadapté, un personnel administratif non formé et des enseignants sans qualifications. A quoi il faut ajouter l’absence d’innovations, qui aurait pu justifier la légitimité d’un modèle alternatif de transmissions des savoirs ». De là à suspecter le privé de supercherie. En tous cas, il semble clair que l’Etat n’a pas les moyens de l’évaluer en profondeur…

Un article analyse les dispositifs d’enseignement arabo-islamique financés par des ONG échappant au contrôle étatique. « Tout se passe comme si l’Etat, au-delà des problématiques posées par le financement de ces dynamiques, souvent communautaires, n’osait discuter de leurs contenus, ni questionner leurs programmes », relève Mmadi Mihidjay, qui évoque un système à deux vitesses. Une autre question abordée dans ce numéro, le fait que les programmes dispensés ne tiennent pas compte des réalités du pays, à commencer par son histoire. « Beaucoup d’enseignants reconnaissent leurs difficultés à transmettre un récit national (…) La question d’enseigner le pays à des enfants, qui, demain, vont devoir le reconstruire, n’a pour ainsi dire jamais été posée correctement. Les programmes existants sont inadaptés, déconnectés du vécu de l’archipel », souligne Mohamed Saïd. Le poète Anssoufouddine Mohamed y relate cependant une expérience réalisée à Ndzuani durant trois ans avec les élèves du lycée d’Excellence à Mutsamudu. Un projet interrompu depuis, mais qui autorisait à repenser les limites du service public sur la question : « Le cadre établi stimulait tout le monde. Il en résultait une énergie singulière. L’intérêt de ces jeunes pour le savoir, l’esprit d’émulation et la solidarité qui les portaient, leur quête d’une conscience citoyenne, firent renaître une espérance longtemps disparue du service public », raconte-t-il.

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Des élèves d’une école arabe-islamique (Ph. S. Elbadawi I W.I.)

 

Deux articles sont dédiés au corporatisme enseignant. Le premier, signé Toufé Maecha, parle du SEAME, syndicat des agents du ministère de l’éducation, le plus ancien de l’intersyndicale, le second, signé Ali M. Soule, scrute de près les dysfonctionnements générés par les luttes syndicales. Dans l’ensemble, le lecteur retient les blocages liés à des luttes, qui ne parlent que de salaires. Touffé Maecha cite un parent : « Les enseignants sont au cœur du dispositif. Leur bien-être devrait se ressentir au niveau de l’éducation de nos enfants, et donc, nous, parents, recherchons leur bien-être. Malheureusement, nous avons l’impression qu’ils nous prennent en otage ». Soulé, lui, exprime son incompréhension : « A quoi rime la co gestion des crises de l’enseignement par l’Etat depuis des années ? A quoi s’occupent les parents, pendant que leurs gosses se perdent dans la comptabilité des journées dues A quoi se résume le combat de l’intersyndicale de nos jours, au-delà des reliquats et des promesses d’avancement ». Le premier rejoint presque le second dans son analyse, lorsqu’il constate « le cafouillage des syndicats, qui, chaque année, se retrouvent à négocier avec le gouvernement, en brandissant le spectre des années blanches ».

Le point de vue de Khayyamovic sur ce qu’il appelle « la fabrique des damnés » à Maore est des plus cinglants. Il parle d’enseignants mercenaires employés par les autorités françaises sur l’île, « plus préoccupés par la recherche du bon compromis entre exotisme et régime fiscal avantageux que par l’éducation des élèves dont ils ont la charge ». Il plaide pour « une politique éducative digne de ce nom, adaptée aux spécificités locales, et surtout dépouillée du dogmatisme universalité ». « Car non content d’être cet espace « d’embrigadement des corps », l’école est aussi le lieu privilégié de destruction des schèmes culturels des autochtones ». Qui a dit que le département français était mieux loti en la matière ? Khayyamovic, qui a l’air de bien cerner son sujet, conclut : « Si nous étions, un brin, cyniques, nous pourrions nous réjouir de notre présence sur un territoire rendant possible l’étude de l’inconscient colonial, qui irrigue les relations entre la France et « ses » DOM. Mais du cynisme à la collaboration, il n’y a qu’un pas que nous craignons, malheureusement, de franchir… » Enfin, le numéro se conclut sur un alignement de chiffres, sous la plume d’Ahmed Ali Amir. Des chiffres qui rappellent bien que l’éducation dans l’Union des Comores a aussi un coût que personne ne semble associer aux principes d’efficacité et d’utilité. A l’heure où les médias s’agitent sur les mille et une manières de réguler l’information, de la préserver des pouvoirs en place, de la rendre libre, Uropve, projet à caractère citoyen, démontre qu’il est possible d’offrir un autre regard sur l’archipel, en empruntant des chemins de traverse.

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Dans une école privée de la capitale (Ph. S. Elbadawi I W.I.)

 

Lancé en juillet 2015, selon une périodicité inhabituelle (tous les quatre mois), ce journal sans publicité, entièrement financé par ses lecteurs-contributeurs (projet participatif), défend une rigueur certaine dans son approche documentée (reportages, analyses, récits), privilégiant l’esprit d’éducation et le refus de la marchandisation de l’info. Non distribué en kiosque, il se positionne en média alternatif, rassemblant des plumes connues, dont certaines viennent des médias consacrés (Al-Watwan, La Gazette, par exemple), de jeunes plumes, issues, pour la plupart de la recherche et de l’université (Khayyamovic ou Ali M. Soulé, pour ce dernier numéro), des hommes de terrain (Akeem, Khayyamovic) ou encore des auteurs confirmés comme le poète Ansouffouddine Mohamed. Il n’y a pas de rédaction figée, au sens classique du terme. « Ecrivent ceux qui acceptent de le faire, parce qu’ils ont une vision de la question, susceptible d’intéresser le grand nombre », explique l’un des initiateurs du projet, Soeuf Elbadawi. « Nos contributeurs ne détiennent pas une quelconque vérité, mais doivent permettre à leur lecteur d’approfondir leur questionnement sur une problématique donnée. Raison d’ailleurs pour laquelle nous fuyons les pièges de l’actualité ». Le journal s’éloigne autant que possible des agendas officiels, en se refusant aux rythmes imposés par la politique et l’opinion. « Nous avons notre propre nécessité. Elle est citoyenne et souveraine, ne serait-ce que par respect pour ceux qui nous soutiennent ».

MB