Un imaginaire de la terre-mère

« Un poème pour ma mère une rose entre les dents » reparaît chez Komedit. L’hommage d’un poète à sa défunte mère. La réédition du titre coïncide avec la commémoration des dix ans de sa mort, ce 03 décembre. Mme Zahara Ibrahim – c’est son nom – est connue pour avoir longtemps servi sa communauté avec intégrité et probité. Co initiatrice de la construction du foyer des femmes à Moroni, devenu the place to be avec le temps, elle a aussi contribué à l’existence de la mutuelle d’épargne populaire MECK, l’une de places fortes de l’économie de l’Union, actuellement. Le recueil réinterroge la mémoire intime d’un être cher et rend grâce à un imaginaire plongeant ses racines dans la mer indianocéane, « entre mri waki Bushi na bwe la Zanzi/ sur fond de mensonge darwinien ». Deux petites questions à l’auteur[1].

Ce poème résonne comme le roman inachevé de votre mère ?

J’apprécie le jeu de mots. Mais le terme appartient à un genre très particulier en littérature. J’ai bien un roman inachevé, à ce jour, mais il ne concerne pas du tout ma mère. Je comprends que certains passages, en rapport avec les figures de son enfance, puissent vous laisser cette impression. Je pense notamment au fragment consacré au grand-père que je n’ai pas connu. C’était un personnage fabuleux, et ma mère, sa cadette, était sa préférée. Je pense aussi à la grand-mère, ramenée de Zanzibar, de façon assez rocambolesque. Des mamans de Moroni l’ont quasi kidnappée chez son père, au moment d’embarquer sur un boutre pour les Comores. Et vous avez raison ! Il y a un peu de cela dans la manière de dire ou d’écrire cette histoire. Concernant ma mère, j’ai surtout voulu sonder la mémoire de l’intime, en faisant mon deuil. J’ai interrogé le paysage, afin de mieux comprendre son idée du legs. C’est un peu un exercice d’exploration sur les traces de celle qui est partie. La disparition de ma mère, il y a dix ans, a été un moment difficile à gérer. La fleur entre les dents du titre vient de son prénom, qui, en arabe, veut dire rose…

 

 

 

Mme Zahara Ibrahim, lors d’une conférence pour le développement. Soeuf Elbadawi à Dzialandze. Le djanaza de la défunte, après la prière mortuaire à Badjanani, le jour de l’enterrement, le 03 décembre 2007 © G. Gautier/ G. Bastide/ DR

 

Maintenant, Un poème pour ma mère une rose entre les dents[2] est le début d’un sorte de trilogie en lien avec la terre-mère. Je viens de cette société matrilocale comorienne, où la mère reste le principal socle d’où émerge le « je », le « moi », l’individu que je suis sans doute devenu. Ce recueil est une tentative de saisir la complexité de ce qui me construit et me porte. Le récit Un dhikri pour nos morts la rage entre les dents[3], paru chez Vents d’Ailleurs en 2013, en est la suite logique. Il s’agit en l’occurrence de l’histoire d’un personnage, qui, lui, a du mal à faire le deuil de son peuple. Il se lit telle une complainte, Idumbio. Un genre littéraire consacré dans la tradition de l’archipel. Un troisième texte, Sultwani vagabond visage noirci par la rage, devrait suivre. Il est encore en train de mariner quelque part dans ma tête. Histoire d’un homme qui a perdu son histoire et qui a dû traverser le vaste monde, avant de venir s’effondrer sur le sol de sa terre-mère, tué par les siens. Le deuil d’une mère a donc été le début d’une réflexion plus ouverte sur le monde qui est le mien. Je ne me suis pas laissé prendre au piège d’une mémoire exclusive. L’histoire de ma mère est à l’origine même de la poétique dont je me réclame.

DJO2028

Lors d’un gala de l’AFUC (Association des Femmes pour l’Union des Comores) à l’Al-Camar dans les années 1970. Mme Zahara Ibrahim est la deuxième à partir de la droite (archives privées).

 

Il y a tout un passage en langue shikomori dans ce recueil ?

Je fais partie d’une génération, qui a dû se réapproprier le legs. La langue maternelle tient une grande place dans cette bataille. Car elle oblige à repenser notre rapport au monde. Je suis un hybride, une sorte de mutant culturel, un homme en devenir, dont la vie reprend pleinement sens à partir de cette langue que l’on nous apprend si peu dans les écoles comoriennes. Dans Moroni Blues/ Chap. II[4], où j’avais déjà évoqué la figure de la mère (elle était vivante, à l’époque), j’essayais, par moments, de m’exprimer dans cette langue, en donnant l’impression que je l’arrachais du dehors. Ce n’était pas une chose simple pour moi que d’aligner quelques vers en shikomori à ce moment-là. Mais un travail réalisé en 2005 avec des étudiants de l’Université de Mvuni sur l’assassinat d’un jeune leader politique, Abdulkader Hamissi, m’y a pas mal aidé. Puis j’ai poursuivi la démarche avec l’écriture de La fanfare des fous, le premier spectacle que j’ai écrit au sein de la Cie O Mcezo* en 2008. Actuellement, je peux dire que mon écriture est tout le temps en train d’opérer des va et vient entre cette langue et celle dans laquelle je publie le plus souvent, c’est-à-dire le français. J’ai longtemps rêvé dans la langue d’emprunt, avant que de chercher à basculer dans l’autre, celle des terroirs de l’enfance. De l’aliénation que peut produire une langue coloniale sur nous à la liberté que procure la langue maternelle, il n’y a parfois qu’un pas que j’ai réussi à négocier dans cette danse étrange des mots que nous composons. Et j’en suis assez content, au final. Les passages de ce recueil écrits en langue shikomori, je ne sais pas si j’aurais pu les écrire vraiment en français. Il y a une telle charge émotionnelle là-dedans…

 

Petit film réalisé par Mehdi Izza, avec la voix de Mme Zahara ibrahim et des images du fonds Pobéguin notamment, pour Moroni Blues, une création de Soeuf Elbadawi aux Francophonies du Limousin en 2011.

 

Il y a tout un imaginaire, qui s’y cache et qui révèle une grande part de ce que je suis devenu, aujourd’hui. Il y a tout un monde derrière le shikomori, sans lequel je ne pourrais exister, que ce soit à l’écrit ou à l’oral. Il y a quelque chose là-dedans qui se rapporte au premières gouttes de lait de la mère. Une générosité et une humanité, sans failles. Ce qui vient rajouter des questions aux questions pour nous autres, qui avons aussi connu la grande époque du lyophilisé, des laits en poudre ou autres concentrés en boîte. En soumettant la langue de l’autre à notre imaginaire de naissance, nous cherchons toujours à retrouver ce goût du lait d’une mère au premier jour de notre vie. Et je vous rassure, la relation à cette mémoire peut même prendre un caractère fantasmatique. Ce qui ne me dérange pas en soi, j’avoue.

Propos recueillis par Hassane Mohamed

[1] Entretien réalisé dans le cadre d’un travail de recherche sur les écritures comoriennes contemporaines.

[2] Komedit, 62 pages, nouvelle édition, 2017.

[3] Vents d’ailleurs, 2013.

[4] Bilk & Soul, 2007.