1968 Prémices d’une révolution avortée

Peu de gens s’en souviennent encore, mais le 14 mars est la date où prit fin la fameuse grève de 1968, entamée par des lycéens en colère à Moroni. De cet événement aux contours inattendus découle toute une dynamique d’espérance, marquant plus d’une génération en politique dans l’archipel. Parus dans le n° 6 du journal Uropve, cet article revient sur les éléments-clés d’une insurrection dont les Comoriens n’ont pas encore fini de saisir la complexité et la portée.

Des jeunes ont pris le maquis en 1968, afin de marquer leur opposition au régime colonial. De là est né le mouvement culturel et politique le plus important de l’histoire des cinquante dernières années : le msomo wa nyumeni. Mais la transmission d’une mémoire des luttes passées n’étant pas au goût du jour, l’époque en oublie de questionner les héritages qui fragilisent.

Il s’agit donc du récit d’une jeunesse au verbe insoumis, surprenant ses vieux notables au saut du lit, en se promettant de croiser le fer avec l’oppresseur. L’indignation prend naissance à la suite d’une arrogance. Celle d’un petit fonctionnaire méprisant de l’ORTF[1]. Leur premier fait d’armes à ces élèves remonte cependant à moins d’une dizaine d’années de là. L’histoire d’un proviseur de lycée au verbe haut, démis de ses fonctions pour une vulgaire histoire de cantine[2]. Une colère juste, remuante, agissante. Que retrouve cette jeunesse en janvier 1968, lorsqu’elle pointe l’Autorité coloniale du doigt.

Ces jeunes rêvent d’une révolution. Prennent le maquis plusieurs jours à la manière de[3]. Parlent de solidarité et de fraternité anti impérialistes. Reçoivent même le soutien du peuple. Ils ne savent surtout pas encore qu’une révolte de moins de trois mois ne suffira pas à mettre le feu aux poudres. Il en aurait fallu plus, pour s’affranchir des décennies d’occupation française. Les audacieux y fourbissent quand même leurs premières armes de militance, découvrant même ce qu’est le principe de traîtrise[4], lorsque certains des leurs se mettent à penser à leur propre survie, en lieu et place du destin commun[5]. Ils les désignent à la vindicte, les accusent de tous les maux.

1968 II

A peine s’ils se rendent compte de l’élan petit-bourgeois qui les anime au sein de l’ASEC[6] et qui annonce les scissions futures, lorsque les principaux meneurs retrouveront l’esprit et l’élan d’une aristocratie au pouvoir. Les fils de maître sont faits pour régner, et non pour transformer leur monde. Et ils le sont ! Les leaders de 1968 parlent d’émancipation, fédèrent des énergies d’enfance opprimée, opposent le progressisme appris des livres au conservatisme de leurs vieux, mais ne pourront déborder leur camp. Leur fable s’arrêtait là. Car janvier 1968 annonçait déjà les défaites sans nom…

Le refus de la main tendue par le régime soilihiste. Un enfant issu de la notabilité régnante ne pouvait commercer avec un régime de paria révolutionnaire. La mort d’Abdulkader Hamissi, alias Kadiri masera. Un enfant du peuple, au sens premier du terme, sacrifié pour un leadership à l’avenir incertain. Le gauchisme des petits chefs faisant son entrée dans l’archipel, derrière le socialisme ravageur des milices du Mongozi. Cette jeunesse en révolte annonçait plus que tout la trahison du peuple en 1985, événement bien plus majeur que celui de Nanfiu Zarkashi[7], qui donnera ses camarades en pâture, au régime Abdallah, pour sauver sa peau.

Mustwafa Saïd Cheik – leader en chef du FD – et ses camarades se débinent au procès de 1985, oubliant que leurs complices, des militaires convaincus de la nécessité de reprendre le pays aux chiens de Denard, sont des enfants du peuple, épuisés par des années de servitude volontaire. Pendant que Mustwafa et ses amis se rétractent devant les tribunaux, les soldats trahis figurent des pantins en foire dans la fosse commune. Cette trahison nourrira le spectre du séparatisme, lorsque ces militaires, persuadés que les politiques ne sont que le visage d’un seul et même dessein – la soif de pouvoir des familles anciennement régnantes – s’en iront célébrer les embargos et les embuscades à Ndzuani.

Ce qu’on ne dit pas, c’est que le grand cri initié à la fin des années 1960 se taira à jamais au début des années 1990, dans l’enceinte de l’Al-Kamar, où personne n’ose, lors d’un congrès du Front Démocratique, re questionner, à moins de passer pour un djindrubi[8]8, les manquements faits aux promesses des premiers jours. C’est à cette époque que commence la réécriture de l’histoire, ou comment raconter les limites d’une génération, à qui le pays doit son rejet de la politique, aujourd’hui, sans avoir à démolir figures et croyances de l’éphémère. En vrai, ils n’étaient qu’une petite poignée à s’impliquer dans le rêve d’une transformation sociale, politique et culturelle. Un petit nombre à penser l’effondrement d’une société séculaire et la nécessité d’une dynamique nouvelle. D’où cet ambitieux label : msomo wa nyumeni

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Ils étaient des milliers, par contre, à suivre les rangs des premiers, sans conditions. Une erreur à méditer, étant donnée la manière dont s’est vite refermée la perspective. C’est de là que provient le dégoût pour les prophètes providentiels en politique. L’idée d’une société plus juste s’est effritée, noyée dans les promesses et les mensonges de leadership. Les querelles intestines et la peur au ventre, qui a suivi, ont fait le reste. Il en a résulté ce désenchantement général des vingt dernières années. Cette disqualification de toute pensée structurelle nouvelle, susceptible de porter l’alternative dans les consciences. Capable de sortir le pays du tunnel dans lequel les professionnels de la politique l’ont enfoncé depuis 1975. La finalité d’un bilan jamais assumé par les principaux leaders du mouvement est allée à l’encontre de toute volonté d’émancipation d’un peuple encore aux prises avec son ancienne tutelle.

Le msomo wa nyumeni, l’ASEC, les espérances d’une époque, le Front démocratique, s’inscrivent ainsi de manière singulière dans l’imaginaire politique de ce pays. La jeunesse de l’après 1968 a pu incarner le dernier round possible d’une pensée opérante, de la part des habitants de cet_ espace. Le combat pour changer une société avait forcément du sens. Ses acteurs ont tout bousculé sur leur passage, mais ne sont jamais allés au bout de leur projet. Ils ont passé le cap des préliminaires, ébranlé les limites d’un pouvoir féodalo mercenaire, puis se sont ravisés comme de gentils matous sur le retour, le petit-bourgeois, oubliant même d’expliquer au peuple, le vrai, les raisons pour lesquelles il renonçait lui-même à toute utopie de transformation. La terrible souffrance liée aux tortures de Vwadju pourrait-elle tout expliquer ? La viduité d’un discours emprunté aux luttes de gauche, ailleurs, sans ancrage réel sur le territoire ? Qui ne le comprendrait pas ? Tout l_e monde ne peut pas avoir été mené en bateau par Enver Hodja et Mao. Mais qu’est-ce qui a mis fin aux attentes d’une poignée d’idéalistes, à qui la jeunesse était prête à confier ses rêves de démesure ? Que sont devenues les convictions du départ ?

12Nov3

Réinventer les possibles a été une tâche ardue pour cette génération. Pointer les limites de la gestion néo féodale d’un pays défait ou s’en prendre au déclin de l’impérialisme bon père bon fils leur a été un exercice facile. Mais bâtir un monde neuf, avec des solutions pérennes, susceptibles de répondre aux nécessités immédiates, s’est avéré plus complexe. A la place, ils ont préféré s’adonner à leur passion pour les théories mal intégrées de l’Europe communiste et de la Chine progressiste. De quoi les occuper un temps, avec un passage obligé à la case prison, pendant que les problèmes d’hier – ceux de la domination et de la dépossession – ressurgissaient sous de nouveaux oripeaux. Les enfants de l’aristocratie ont vécu « hors champ ». A côté du réel, dans une bulle sans lendemains. Et lorsqu’ils se sont réveillés, ils ont paru tels qu’ils étaient. Les héritiers d’un système révolu. Démunis, mal formés, et, surtout, incapables d’affronter le brut de la vie, hors du sérail d’une parenté défaite.

Actuellement, la tentation est grande d’ériger la légende. Mais les ex militants avancent une autre lecture des faits. Exit l’héroïsme bon teint et les actes de bravoure. Derrière les silences et les fantasmes se nichent des vérités amères. Le récit finit par détonner, au point de rendre les icônes d’hier si communes… Certains de ces enfants terribles, issus de l’après 1968, incarnaient pourtant le possible renversement d’une société mal vieillie, en dépit des approximations et des intrigues de basse cour. Toute une jeunesse s’est ainsi laissée bouffer le cerveau par le dogmatisme de leurs idéaux. Nul ne pouvait imaginer la limite de leurs discours. En cela, l’histoire des leaders du msomo wa nyumeni, du FD plus tard, traduit une grande défaite des esprits en lutte. Des jeunes gens, incapables d’aller au bout de leurs théories, mais, qui, pour exister, ont dû manipuler des armées de camarades, noyant l’espérance de janvier 1968 dans des dynamiques d’embrigadement d’une rare violence. En voyant leurs mentors perdre de leur aura, de leur intégrité et de leur foi en une société égalitaire et juste, les militants, au patriotisme contrarié, se sont vu dépérir à leur tour, sans la promesse de se retrouver, un jour, sur une barricade.

Soeuf Elbadawi

[1] A la suite d’un crash, André Sabas, journaliste à l’ORTF,_accuse les Comoriens de dépouiller les cadavres, d‘après le témoignage de l’écrivain Aboubacar Saïd Salim, auteur d’un roman, Et la graine (Komedit), sur cette révolte lycéenne.
[2] Jean Barre se retrouve rétrogradé au poste de directeur d’une école primaire (Annexe), pour s’être conduit auprès des collégiens. Une histoire de langage et de viande puante.
[3] Ils partent d’Itsandra Beach, selon Aboubacar Saïd Salim, passent Ntsudjini et Bahani, rejoignent le lac Hantsongoma, traversent Bweni ya w’Ashili, Kouhani, Itsinkudi, où ils abattent une bête pour prêter serment et se peindre les corps de son sang, afin de prouver leur détermination. Ils iront ensuite à Mbeni, une cité sous influence des Verts, où ils sont accueillis grâce au notable Bun Sharaf, qui questionne leur solidarité («embalia hindri, mbalia dziwa hau mbala upvamba?»). Fuyant les hélicos de la gendarmerie, ils traversent le mahuu, débouchent à Itsundzu, où ils décident d’aller saccager le lycée, par souci du symbole.
[4] Le carnet retrouvé de Nanfiu Zarkashi l’a obligé à trahir certains de ses camarades auprès des gendarmes, qui l’ont arrêté. Les briseurs de grève, surnommés « peaux-rouges » à l’époque, étaient passés à tabac.
[5] Jacques Philémon, un prof de philo expatrié, « à l’allure de gentleman anglais », raconte Aboubacar Saïd Salim, aurait protégé Sultan Chouzour, qui se serait retranché chez lui pour échapper au châtiment promis par ses camarades : être roué de coups au 1er mars 1968.
[6] Association des Stagiaires et des Etudiants Comoriens, organisation historique, qui a fait son nid en France, tout en gardant la main sur le terrain, grâce à la fulgurance du mouvement dit du msomo wa nyumeni.
[7] La deuxième trahison de Nanfiu Zarkashi. Pris entre deux feux, entre ses camarades du FD et ses relations au pouvoir, au moment de la répression mercenaire, il panique et essaie de se justifier auprès du président Abdallah, par courrier. Accusé de toutes les forfaitures par ses camarades, il a eu droit à une double peine. Emprisonné par le régime, il est isolé par les siens, au fond de sa prison.
[8] Terme d’époque, réservé aux traîtres.