Nduzamndru nde ya kubali

Mwezi WaQ. reprend la route pour une ultime tournée, avant l’élaboration de son prochain album, prévu pour l’année 2019. L’occasion pour le groupe de re questionner le vivre-ensemble, au nom d’un pays, qui, malgré les vicissitudes et les aléas de l’histoire, sait encore conjuguer son destin en chansons. Entretien avec Soeuf Elbadawi, un des quatre membres du groupe.

L’origine de ce projet ?

C’est une proposition qui part d’une envie. Celle de se mettre au service d’une dynamique d’archipel, à moitié recomposée. Le besoin de se sentir utile. Traditionnellement, la musique a pu servir des causes importantes dans l’histoire des Comores. Aujourd’hui, nous parlons le langage moderne des tournées, des cachets et des visas, et nous oublions parfois de penser à autre chose qu’à notre devenir immédiat en tant qu’artiste. Mwezi WaQ. défend une musique que l’on prétend d’espérance et de lune. Vouloir mettre cette idée au profit d’un pays, qui, aujourd’hui, se renouvelle, entre autres, au travers de sa diaspora, ne peut pas être une mauvaise idée. Cette diaspora, qui, sans cesse, s’interroge sur les moyens de soutenir ceux qui sont au pays ou sur sa capacité à se maintenir vivante dans les pays d’accueil, en partageant son histoire. Tenir compte de cette réalité-là est peut-être une manière de nous rendre utile, sans oublier de faire ce que nous avons toujours fait depuis le début de notre aventure, à savoir partager nos imaginaires avec un plus large public. J’ai toujours fait ça avec O Mcezo*, ma compagnie de théâtre, que ça soit en France, à la Réunion ou au pays. J’ai pensé qu’on pouvait le faire en musique.

Mwezi WaQ. existe depuis quand ?

L’album, qui rassemblait nombre d’artistes au pays, a existé, bien avant le groupe qui tourne, actuellement. Chants de lune et d’espérance, sorti chez Buda Musique (distribution Universal) a reçu un prix en 2013 au Babel Med. Le jury de l’académie Charles Cros nous a distingué par unebelle mention coup de cœur. Puis nous avons voulu prolonger le mouvement par un live. Le festival desFrancophonies  en Limousin a beaucoup apprécié le projet et nous a offert une résidence à la fondationLaborie. Puis Deux Pièces Cuisine au Blanc-Mesnil nous a accueilli à son tour. Nous avons ainsi imaginé lapossibilité d’un groupe acoustique. J’aime bien parler de possibilités. Quatre interprètes sur scène, guitares,perçus et chant. Un spectacle avec un décor et de la vidéo, qui représente une belle traversée de nos imaginaires, de notre histoire d’archipel. Nous avons tourné avec en France et en Martinique.

Le live du groupe Mwezi WaQ. au Studio d l’Ermitage en 2015.

Servir une dynamique d’archipel est une belle ambition. Mais concrètement, qu’est-ce que cela veut dire?

Les Comores sont un pays, qui s’est construit sur une certaine idée du vivre-ensemble, fondé sur le don et le contre-don. Les anciens avaient un mot – le shungu–  qui a un peu perdu de sa notoriété dans les consciences les plus jeunes. Dans le shungu, il y avait une volonté de considérer l’étranger comme l’algorithme nécessaire au devenir de la communauté. Je trouve que c’est une belle utopie par les temps qui courent. Car elle est seule à expliquer comment des milliers de gens, venus de tous les coins du monde, ont pu se réinventer une destinée dans l’archipel des Comores. Ils étaient bantu, austronésiens, perses, arabes, portugais, malgaches, français. Il était question pour eux de partage, de solidarité, d’espérance, de passion pour les  autres. Ce sont toutes ces valeurs qui nourrissent le répertoire de Mwezi WaQ. Et je pense que les publics que nous sollicitons ont besoin d’entendre ce vécu passé, pour mieux se rappeler au leur. Nos spectacles ne sont pas que des occasions de vibrer au son d’une bonne musique. Ce sont aussi des endroits de vie, où l’on réapprend à tendre la main à son semblable. Être artiste permet de véhiculer des messages forts, de défendre une idée d’intérêt général, de faire bouger des lignes. Vous avez certainement entendu les derniers événements aux Comores. La tournée des sept lunes est une occasion d’éprouver nos limites sur ces questions. Et si, au passage, nous arrivons à faire dialoguer notre diaspora avec les publics plus larges des pays qui nous accueillent, nous disons merci. Cette diaspora est souvent la preuve de ce que l’on raconte sur la scène.

Il n’y a pas que des comoriens sur la scène?

Quand vous les aurez vu et écouté, vous comprendrez ce qui fait d’eux des comoriens. Notre musique prend racine dans l’histoire de l’archipel. Une histoire bigarrée. Deux membres du groupe (le percussionniste Fabrice Thompson et le guitariste bassiste Rija Randrianivosoa) viennent effectivement de Guyane et de Madagascar. Mais ce qui les a attiré dans notre proposition, c’est peut-être ce sentiment d’avoir un grand récit à partager, au nom du vivre-ensemble. Une histoire qui a toujours su faire de la place à ceux qui viennent d’ailleurs. Les Anciens disent nduzamndru nde ya kubali[1]Na mdjeni udjana uzale[2]… Cette tournée nous permet ainsi de réinterroger les fondamentaux. Sur scène, nous sommes quatre, à l’image des quatre îles de l’archipel. Quatre bouts d’archipel bien en chair, qui ont appris à vivre ensemble, malgré les défaites et les crises. A quatre, nous paraissons, malgré tout, plus forts. Et la véritable identité du Comorien, c’est celle que l’on se choisit lorsqu’on a fini de digérer toutes les autres. Une affaire de superposition des différences et de conversations ininterrompues avec le monde…

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Fouad Ahamada Tadjiri, guitariste, reprenant un folk  des années 1980, signé Salim Ali Amir .

Votre tournée débute quand ?

Le 26 mai 2018 au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry. Mais elle est en train de se construire. Ivry nous ouvre ses portes pour relancer la machine, justement. C’est un premier rendez-vous autour duquel nous construisons tous les autres, en conviant les professionnels à venir voir ce dont nous sommes encore capables. Un rendez-vous qui s’adresse à nos deux publics, celui des Comoriens et celui, plus large, des musiques du monde. A Ivry, nous allons conter l’histoire d’un archipel au destin chamboulé, mais qui a su faire place aux réfugiés du monde entier. Nous proposons ce petit voyage, au cours duquel nous tenterons, une nouvelle fois, de questionner le vivre-ensemble et l’amour du semblable.

Pourquoi sept lune(s) ?

Cela relève peut-être de la mystique comorienne. Cette expression ramène à l’imaginaire de la septième lune (mwezi mfukare), période où l’on fait des invocations parmi les plus heureuses, dans le quotidien du Comorien. Nous espérons beaucoup de cette tournée, qui, à priori, nous ramènera en studio pour un prochain album.

Propos recueillis par Med
[1] « Est ton semblable, qui le souhaite ou l’accepte ».
[2] « L’étranger est source de prospérité ».
L’album Chants de lune et d’espérance de Mwezi WaQ. est disponible à cette adresse, sur le site de Buda Musique.