Ali Soilihi fabricant d’imaginaire

Un article de Soeuf Elbadawi, paru dans le numéro 1 du journal Kashkazi, le 4 avril 2005. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

Acculé au mur, honni des siens, malmené dans sa tombe, Ali Soilihi en a pris pour son grade. C’est un fait ! Mais l’Histoire est seule juge comme il le proclamait. Intégrant les concepts de l’utopie communiste et révolutionnaire dans l’intimité du Comorien, Ali Soilihi a tenté ce que nul homme politique n’a cherché à réaliser dans ces îles à ce jour : bâtir une nation. Il pensait qu’en poussant ses concitoyens à bout, l’homme nouveau allait surgir du bordel féodal et des attentes suscitées par sa logique égalitariste.


Bâtir une nation, c’était aussi reposer les bases d’une identité commune. Un socle de référence ! Au-delà du drapeau et des hymnes de la dignité, le Mongoze entreprit de bousculer les us et coutumes de ses contemporains, en passant au « shaker » les legs ancestraux, en les confrontant à la réalité du monde et en les inscrivant dans un nouvel imaginaire, où l’espoir rencontrait l’audace du citoyen. L’imaginaire ! Un mot magique que le Mongoze manipula avec beaucoup de génie. Ali Soilihi invitait ses administrés à interroger la mémoire commune, en privilégiant, non pas une expression figée et passéiste de la tradition, mais plutôt une forme vivante et populaire de l’identité culturelle, autorisant la naissance de la nation comorienne dans la modernité la plus absolue.

C’était une utopie en marche. Combattant la fatalité dans les esprits, encourageant le citoyen à se prendre en charge, réformant ladite tradition, à commencer par le grand-mariage, réécrivant les pages d’histoire, le Mongoze a récupéré un temps les espoirs portés par une jeunesse avide de nouveauté(s) depuis 68. Il a aussi poussé les intellectuels à revisiter les mythes de la nation comorienne et exhorté les artistes à supporter le peuple dans « sa » révolution. “Vura nkasi ya na mpondro/ riwashinde !” chantait Abou Shihabi.

Et puis il y a aussi le shikomori. Cette langue que le Mongozi se mit à apprivoiser, voire à dompter pour mieux servir le réel de son peuple. Une langue qui, pour la première fois, donna le sentiment au Comorien de naître au monde et de n’être pas uniquement le fruit d’emprunts multiples, issus de la mer indianocéane.

Le Mongozi avait su tailler une place indiscutable à la culture dans la dynamique d’émancipation nationale. Si les « unionistes » avaient consenti à y réfléchir un tant soit peu, peut-être que nous n’en serions pas là aujourd’hui, en train de nous angoisser mutuellement, avec ce monstre à quatre têtes dénommé Union des Comores. Car là où les traités ne rassurent plus personne, réécrire l’imaginaire inextricable, qui, depuis des lunes, nous rassemble, aurait eu plus de poids dans les consciences et dans nos cases en paille. L’imaginaire passe par la culture d’un pays. Or, la culture, le Mongoze le savait, c’est ce qui nous reste, après que tout ait fini de brûler. C’est sans doute la raison pour laquelle il s’était positionné en une sorte d’agitateur culturel dans le paysage.

Soeuf Elbadawi