Ali Soilihi visionnaire incompris

On le prenait pour un fou, on le tient maintenant pour sage. Trente ans après, sa vision des Comores tient toujours la route. Un article de Lisa Giachino, paru dans le numéro 1 du journal Kashkazi, le 4 avril 2005. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

« On n’a pas compris ce qu’il voulait faire. Maintenant, on regrette. » Le commentaire est devenu banal : nombreux sont les Comoriens qui se mordent les doigts d’avoir dansé à la chute d’Ali Soilihi. « Beaucoup de gens se rendent compte qu’il y avait alors un projet de société et une mobilisation autour de ce projet », constate ainsi Mohamed Dossar, ancien membre du Comité national populaire, actuellement Directeur national de l’environnement. « Maintenant, le projet, c’est ce que la Banque mondiale veut faire… »

Des relations internationales aux repas du Comorien moyen, en passant par l’organisation administrative, le contenu des programmes scolaires ou le prêche du vendredi… Ali Soilihi avait une vision globale des Comores, qu’il avait transformées en un vaste chantier. Sa conception du développement et de la justice tenait compte de tous les aspects de la vie sociale, économique, politique, administrative, culturelle et religieuse. Et s’il lui est arrivé de se tromper, la plupart de ses analyses s’avèrent, trente ans après son accession au pouvoir, toujours pertinentes. Des problématiques aujourd’hui cruciales pour les Comores, telles que le coût et l’efficacité de la fonction publique ou les risques séparatistes, étaient au centre de ses préoccupations.

« L’analyse qu’il avait fait de la société comorienne reste d’actualité », estime Youssouf Saïd, lui aussi ancien membre du Comité national révolutionnaire, à présent vice-président de l’Assemblée de l’Union des Comores. « Aujourd’hui encore nous souffrons de déséquilibres économiques, géographiques, sociaux. Il cherchait à créer des équilibres, à changer la nature de nos échanges avec l’extérieur et à multiplier les échanges internes… »

Brutale et impopulaire, la dissolution de la fonction publique eut le mérite de tenir compte des réalités du pays. « Il voulait faire une fonction publique réduite mais de qualité, avec des techniciens », indique Mohamed Dossar.

« Il n’y avait que trois grands ministères : extérieur, intérieur, et un qui s’occupait de la finance et de la planification. Et ça fonctionnait. Ahmed Abdallah, lui (président des Comores de 1978 à 1989, ndlr), a réouvert les portes de la fonction publique et quelques années plus tard la Banque mondiale est intervenue pour dire qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. »Ali Soilihi dénonçait une fonction publique budgétivore et peu efficace héritée de la colonisation. La question n’est toujours pas résolue. « On paie 80% des recettes de l’Etat pour pas grand chose, puisque les fonctionnaires, mal rémunérés, ne sont pas motivés », analyse M. Dossar.

La réforme de l’enseignement s’attaquait elle aussi à des problèmes qui se posent de nos jours. « Ali Soilihi a fait appel à des experts belges et canadiens pour élaborer un système adapté aux réalités locales », explique Dini Nassur, ministre de l’agriculture de l’île autonome de Ngazidja et ancien membre du Comité national. L’école primaire devait intégrer des travaux manuels, préparant les enfants à suivre une formation professionnelle en alternance et à passer un Bac technique, puis éventuellement à poursuivre une formation à l’extérieur. L’objectif était simple : à tout moment, l’élève devait être capable, s’il quittait l’école, de s’insérer professionnellement et d’être utile à la société. « Ces orientations sont toujours valables », estime Youssouf Saïd. « Aujourd’hui, le Comorien qui sort du Bac n’a aucune place dans la société. Il faut développer l’enseignement professionnel. » « Est-ce qu’au bout de 30 ans on n’aurait pas pu arriver à consolider la formation de techniciens capables de stimuler le développement local ? »,s’interroge M. Dossar.

Autre thème phare du régime : la décentralisation administrative et économique, qui devait être matérialisée par les mudiria. Ces blocs de bâtiments devaient couvrir chacun les besoins de 3.000 à 6.000 habitants et rassembler tous les services publics de base : état-civil, justice, répression des fraudes, santé, éducation… Les mudiria devaient aussi jouer le rôle de pôles de développement, avec notamment des fermes modèles et la présence d’animateurs agricoles. Touché de plein fouet par la sécession de Maoré, le président estimait que la décentralisation constituait « l’antidote »aux volontés séparatistes, explique Dini Nassur. « Il disait que si le type de Niumakele a sa mudiria avec tout ce qu’il faut, il n’écoutera pas les séparatistes. »Ali Soilihi avait conscience que l’unité de l’archipel – ou du moins de ses trois îles indépendantes – était fragile… ce qui, après la tentative de séparation de Ndzuani en 1997, renforce son image de visionnaire. Réagissant à la remarque d’un leader des Jeunesses révolutionnaires – « je me sens anjouanais avant de me sentir comorien »-, il aurait prononcé une mise en garde contre « le danger pour l’Union nationale », qui « viendra de Ndzuani »

Son attitude à l’égard des îles, et notamment de Mwali, montrait en tout cas un réel souci de ne délaisser aucune portion du territoire. « On a joué un rôle dans tout ce qui se faisait, du moins au début et au milieu du régime »,raconte Salim Djabir, secrétaire régional mohélien du Pasoco avant la révolution, nommé muhafir (gouverneur) de Mwali, puis liwali (responsable de district) à Mutsamudu. « Jusqu’alors(durant l’autonomie interne, entre 1945 et 1975, ndlr), Maoré et Mwali étaient négligées pour des raisons électorales. Mais Ali Soilihi voulait un développement harmonieux et responsable de tout le pays. Ce n’était pas seulement Mwali. Iconi, le Nyumakélé… toutes les régions étaient impliquées. Il n’y avait pas de parent pauvre, c’était l’esprit même du changement. Les mudiria, c’était la vraie décentralisation. La responsabilisation de toutes les régions de façon égalitaire. Et puis il fallait convaincre les Mahorais… »

Au niveau international, « Ali Soilihi a été l’un des premiers à mettre en application la coopération sud/sud », estime Dini Nassur. « Il a refusé l’aide des Américains et des Russes. Il a accepté l’assistance technique que proposaient le Canada et la Belgique à condition qu’elles soient limitées dans le temps. Surtout, les Africains sont venus et la Chine a apporté une aide ciblée. »

La coopération avec la Chine est d’ailleurs l’un des seuls acquis dont Ahmed Abdallah ne se soit pas débarrassé précipitamment. « Tout ce qu’Ali Soilihi avait fait, il fallait faire le contraire »,regrette Dini Nassur. « Je n’ai pas compris la démarche d’Abdallah », complète Mohamed Dossar. « Ali Soilihi avait pris sur lui toutes les décisions impopulaires. Abdallah n’avait qu’à partir sur ces bases là. Mais non, on a jeté ce qui était bon avec ce qui était mauvais. Ça va même jusqu’à l’absurde : Soilihi avait introduit des briques en pierre stabilisée pour les annexes de mudiria. Les bâtiments n’ont pas eu le temps d’être couverts mais ils tiennent encore debout. Dans les années 80, les moules ont été vendus à Maoré pour son programme d’habitat social. »Ces mêmes briques sont aujourd’hui réutilisées, notamment à Mwali.

Si le pays demeure marqué par l’expérience soilihiste, il n’a réussi qu’à en tirer un parti limité. Les excès du régime ont servi de prétexte pour effacer ses réalisations. « La France a eu une révolution bien plus sanglante, mais elle a su en tirer ses forces », constate Dini Nassur. « Pourquoi nous a-t-elle aidés à bannir la nôtre ? »

Lisa Giachino