La manière forte selon Soilihi

Violence et rapidité faisaient partie de ses armes.Un article de Lisa Giachino, paru dans le numéro 1 du journal Kashkazi, le 4 avril 2005. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

Elles l’ont finalement trahi. Dictateur, Ali Soilihi ? Adepte de la manière forte, il portait à bouts de bras le tout jeune Etat comorien et concentrait les pouvoirs entre ses propres mains. Décidé à bousculer la population « pour son bien »,il favorisait le débat interne mais n’admettait pas de contre-pouvoir. Sa détermination à aller jusqu’au bout quelles que soient les oppositions rencontrées est sans doute à l’origine des dérives du régime, mais aussi de son efficacité.

« A l’époque, on ne disait pas « dictateur » mais « révolutionnaire », souligne Dini Nassur. « C’était une période de guerre des blocs. C’est sûr que s’il procédait comme ça aujourd’hui… Maintenant on connaît les vertus de la démocratie… mais dans le contexte de l’époque, je ne peux pas dire que c’était vraiment une erreur qu’il n’y ait pas de liberté démocratique et de libéralisme. Pour lui, c’était le développement qui ferait naître la démocratie. » « Il pratiquait une sorte de despotisme éclairé »,décrit de son côté Mohamed Dossar.

Plus que l’absence de démocratie, ce sont la violence et les excès de la révolution qui ont rendu le régime impopulaire. Villageois enfermés dans des citernes, notables humiliés, arrestations arbitraires, bastonnades… Les Comités de base et commandos Moissi ont multiplié les exactions. « On savait que des choses allaient mal », raconte aujourd’hui le président de l’Assemblée de l’Union, Saïd Dhoiffir, qui était alors coordinateur du Comité national populaire. « On en parlait de temps en temps au président. Il nous répondait qu’il allait essayer d’y remédier mais que les commandos étaient peu instruits, qu’ils se retrouvaient avec des responsabilités comme tombées du ciel, et qu’ils avaient du mal à trouver un juste milieu. Et puis, on avait l’impression que pour lui, ça faisait partie de la révolution. Et nous n’arrivions pas à contrôler les comités de base. »

Les groupes de jeunes qui imposaient leur loi ont laissé des souvenirs amers dans les villages. « J’ai été mis en prison quelques temps car je n’étais pas d’accord avec le coup d’Etat », raconte Ali M’sa, de N’tsudjini, le village du père d’Ali Soilihi. « Les petits comités faisaient ce qu’ils voulaient dans le village. C’était n’importe quoi, l’anarchie. Je me réfugiais dans mon champ de bananes et je ne rentrais que la nuit. Si on se plaignait au président le comité pouvait se venger. Alors les gens ont fermé leur bouche. »

L’opinion sera surtout choquée par l’affaire d’Iconi, où les soldats de Moroni, venus au secours du Comité local, ont ouvert brusquement le feu, tué neuf personnes et fait 142 blessés.

Les violences étaient physiques mais également verbales, puisque Ali Soilihi désignait des « ennemis »à combattre dans le cadre de la « lutte anti-féodale »: notables, fonctionnaires, « charlatans »

Au-delà des dérapages, Ali Soilihi ne reculait devant aucune provocation pour imposer ses décisions. Créer une pénurie de riz pour habituer les Comoriens au maïs produit sur place ; brûler ou enterrer la viande sous les yeux des villageois pour les obliger à l’acheter… « L’esprit était de terroriser un peu pour amener les gens à penser qu’il n’y avait pas d’autre solution que de changer de comportement »,raconte Salim Djabir. “Avant, les hommes brillaient par la paresse »,sourit Dini Nassur. « Soilihi a dit aux jeunes : sortez-les des mosquées. On les a bousculés un peu. »

La révolution était-elle possible sans violence ? Selon Dini Nassur, « la répression était un mal nécessaire. On ne peut pas contrôler la révolution. Pour transformer la société, il fallait qu’elle soit secouée. » Pas pour Mohamed Dossar : « Il y a eu beaucoup de violence inutile, qui n’était pas en rapport avec ce que l’on demandait aux gens. Ça a eu des effets pervers : ça a monté contre nous des gens qui auraient du être de notre côté. On s’est fait trop d’ennemis en même temps. »

Sans compter que la cadence des bouleversements a vite essoufflé la population. « Ali Soilihi s’est attaqué à trop de choses en même temps », reconnaît Youssouf Saïd. « C’est normal qu’il y ait eu des mécontentements”.

Pourquoi tant de précipitation ? « Parce qu’il s’était rendu compte qu’il était condamné, parce qu’il touchait les intérêts de la France. Il voulait transmettre à d’autres ce qu’il voulait faire », affirme Youssouf Saïd. « Je ne crois pas qu’il était sûr de sa chute », indique au contraire Salim Djabir. « Ali Soilihi sentait derrière lui une force réelle. La force des jeunes, du pouvoir, et celle des pays de gauche qui le soutenaient. Il fallait en profiter pour ne pas donner le temps aux réactionnaires de réagir. Il avait raison : Abdallah, Kalfane(de grands commerçants, ndlr), la France travaillaient à sa chute. Il pensait que s’il arrivait à réaliser des choses, à terminer les mudiria, il y aurait une autodéfense de la part du peuple. Aux Seychelles, qui ont appliqué le même modèle administratif qu’Ali Soilihi et ont reçu son aide militaire, les mercenaires ont été refoulés par la population. Il avait une vision juste des choses : il fallait aller vite. Mais le pays et les gens n’étaient pas prêts. »

A la poursuite du « point de non retour »,lancé dans une course contre la montre et contre ses ennemis, Ali Soilihi était coincé entre ce besoin d’aller vite et la lenteur d’évolution des sociétés humaines. Il a perdu contre la montre… mais le temps a tendance à lui donner raison. Des Comoriens malmenés pendant la révolution se demandent si « on n’a pas besoin d’être secoués pour se bouger ». « Franchement », interroge Dini Nassur, « est-ce qu’il vaut mieux le Pnud, qui attend que les gens veuillent bien se former, ou bien Soilihi, qui leur a dit : « Excusez-moi mais maintenant, il faut vous alphabétiser ! »

Autre époque, autres méthodes : « On n’est plus en 1975. Toute réforme demandera beaucoup de temps, de communication, de tact pour remporter l’adhésion populaire »,souligne Youssouf Saïd. Soilihi se préoccupait plus des résultats que de l’adhésion populaire. Les Comoriens en ont payé le prix, mais ils ont vu leur pays transformé en trois petites années. Et ils en parlent encore.

Lisa Giachino