L’épopée des imberbes

Chéris par Ali Soilihi, maudits par Ahmed Abdallah, les enfants de la révolution occupent des postes clés. Un article de Lisa Giachino, paru dans le numéro 1 du journal Kashkazi, le 4 avril 2005. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

Seuls les jeunes pouvaient se lancer en masse, corps et âmes, dans la révolution. Ali Soilihi l’avait compris. « Il ne rejetait pas la génération des adultes mais ceux-ci avaient des raisons d’a- voir des réserves », explique Saïd Oiffir. « Ils ne pouvaient pas jouer pleinement le jeu révolutionnaire. Ils avaient des familles à nourrir… Nous, on a en quelque sorte accepté de se sacrifier, 24 heures sur 24. »


Dès 1973, certains avaient été séduits par le comportement atypique du
futur président. « Pendant
la grève des lycéens, le
gouvernement a appelé les
notables à intervenir »,
raconte Dini Nassur. « Une 
centaine d’entre eux sont
 partis pour essayer d’arrêter la grève mais Soilihi et ses militants les ont détournés de leur but. Puis quand l’armée a arrêté une vingtaine d’entre nous, c’est Ali Soilihi qui nous a appris à faire des cocktails Molotov, dans son champ ! Et pendant notre grève de la faim, il était, avec le docteur Tourqui, le seul leader politique qu’on acceptait parmi nous. Il nous apportait de l’eau mais ne nous donnait pas de leçons comme les autres. Quand plus tard il a fait appel à la jeunesse, et on s’est dit qu’il fallait l’aider. « 

S’éveillant aux luttes d’émancipation, les lycéens ont été naturellement séduits par un discours qui tranchait avec ce qu’ils avaient l’habitude d’entendre. Surtout, Soilihi leur a donné l’occasion d’agir. « Il a planifié des actions qui permettaient aux jeunes d’être sur le terrain et de montrer qu’ils servaient à quelque chose », raconte Saïd Oiffir, l’actuel président de l’Assemblée, qui a abandonné ses études en terminale pour s’engager dans la révolution. « Avant, la politique était l’affaire des adultes. Lutter pour que la population connaisse un sort meilleur, c’était pour nous une aventure. »Formés – et endoctrinés – régulièrement, parfois consultés, les « imberbes » se sentaient pris au sérieux. « On apprenait les notions de base pendant une semaine puis on allait dans les villages », explique Dini Nassur. « Après on venait faire le compte rendu. Soilihi nous accueillait tous au palais présidentiel. »

A la chute du régime, les enfants chéris d’Ali Soilihi sont devenus les enfants damnés des Comores. « J’ai été arrêté le jour même et envoyé en prison pour un mois sous la menace des mercenaires » raconte Mohamed Dossar. « Puis j’ai été transféré pour quelques mois à la prison d’Anjouan ? Chacun reprenait ses brebis galeuses… Mes petits frères et sœurs étaient insultés à l’école. J’étais nourri avec les restes des militaires. »

Une fois sortis de prison, la plupart ont obtenu – difficilement – le droit de rejoindre le lycée, où il leur était strictement interdit de se rassembler. Les bons élèves ont eu ensuite toutes les peines du monde à poursuivre leurs études à l’extérieur. « J’ai dû d’abord faire mon service militaire, puis deux ans d’étude sur place, avant que mes profs se débrouillent pour me faire partir », se sou- vient Mohamed Dossar. « Il y avait la volonté de nous punir, et aussi de faire en sorte que l’on échoue définitivement »,estime-t-il. « Mais on avait acquis une maturité très tôt et on s’est vraiment accrochés aux études. »Soilihi avait suscité des vocations de techniciens et, comme les Comores en manquaient, les enfants de la révolution ont finalement pu s’insérer au pays. Avec succès : on les retrouve aux commandes techniques du pays… mais également dans de nombreux seconds rôles politiques.

Lisa Giachino