Père fondateur

Ali Soilihi a fait naître l’Etat comorien, en a construit les routes… Il a aussi marqué les consciences. Un article de Lisa Giachino, paru dans le numéro 1 du journal Kashkazi, le 4 avril 2005. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

Les efforts pour effacer les traces de son passage n’ont que partiellement réussi : Ali Soilihi n’a pas laissé que l’utilisation des citernes comme prisons en guise d’héritage. « Il a tracé toutes les routes, pas seulement entre les villages mais aussi vers les lieux de production. Il a aussi développé les moyens de transport, notamment maritimes », rappelle Dini Nassur. Les mudiria n’ont pas joué le rôle qui leur était dévolu mais abritent des établissements scolaires primaires et secondaires. Les Comores doivent aussi au président la scolarisation massive des filles comme des garçons : c’est Soilihi qui a décidé de ne plus limiter le nombre d’élèves admis en 6e. Le développement des cultures maraîchères -avec notamment l’introduction d’oignons produits sur place- est le fruit de son travail, avant et pendant sa présidence.

Surtout, Soilihi est le père de l’Etat comorien et de sa reconnaissance internationale, qu’il a légués malgré lui à Ahmed Abdallah et ses successeurs. A l’extérieur, il a obtenu la reconnaissance de l’indépendance des quatre îles de l’archipel par l’Organisation des Nations Unies (Onu), l’adhésion à l’Organisation de l’Union Africaine (OUA, devenu UA), et a noué des liens avec les pays musulmans qui ont débouché sur une adhésion à la Ligue Arabe. Il a porté la question mahoraise sur la scène mondiale et réussi à faire condamner l’attitude française par la plupart des pays. Il a enfin su jongler avec la diplomatie pour obtenir des aides et des prêts sans renoncer à la souveraineté des Comores. La coopération avec la Chine, qu’il a initiée, se poursuit encore. A l’intérieur, il a tout simplement fait face à une indépendance non préparée et au départ brutal de l’assistance technique française. « Soilihi a réussi le pari de maintenir le pays à bout de bras »,souligne Mohamed Dossar. « Il fallait faire face à des urgences importantes telles que l’approvisionnement… mais il n’y a pas eu de famine, on n’a pas sombré dans le chaos. »Lors des deux catastrophes qui ont marqué sa présidence, le massacre de Mahajunga et l’éruption du Karthala, le jeune Etat a tant bien que mal assumé son rôle.

Ali Soilihi a enfin marqué les consciences. « Il a montré aux Comoriens qu’ils n’étaient pas seuls sur terre », affirme Dini Nassur. « Il leur a fait prendre conscience de certaines injustices et a fait naître un sentiment nationaliste », pense Saïd Oiffir. « Il a sorti la jeunesse de son trou et ouvert son esprit au développement », juge Ali M’sa. La révolution, les discours du président, les craintes mais aussi les espoirs qu’il a suscités ont laissé des traces dans les esprits. A l’heure où « Un autre monde est possible »est devenu un slogan international – celui des altermondialistes -, beaucoup se retrouvent encore dans les idées soilihistes. A défaut, souvent, de les appliquer.

Lisa Giachino