Lyaman à l’Oasis

Vendredi 04 janvier 2019, se produisaient trois membres de l’ensemble soufi des Lyaman à l’Arène de l’Oasis à Moroni. Un projet initié par Soeuf Elbadawi pour le compte du label parisien Buda Musique, avec un disque prévu dans les bacs, cette année. Les Lyaman revenaient d’une tournée en France, où ils étaient partis prendre part au spectacle Obsession(s), signalant au passage leur esprit d’ouverture et de tolérance dans un monde de plus en plus étriqué, religieusement.

Ils sont quatre à la base, trois à Moroni pour le moment. Le quatrième, Ounzaïru (Soimihi), parti à Mada pour des soins, il y a un peu plus d’un an, n’a pu être là. Seuls Mourchid Abdillah, Chadhouli Mohamed et Mohamed Saïd ont honoré le contrat signé avec la production du spectacle Obsession(s) de Soeuf Elbadawi. Ils y faisaient office de chœur musical, incarnaient le corps anonyme d’un peuple encore sous tutelle et ramenaient avec eux le souffle spirituel de la geste soufie. Tout un programme ! Pour des initiés soufis, qui n’évoluent d’ordinaire que dans les zawia de la confrérie shadhuliyya Al’Yashrutwiyya. Une confrérie consacrée aux Comores – la plus grande par le nombre de ses disciples – depuis l’avènement au 19èmesiècle du Sheikh Abdallah Darwesh et de son disciple Saïd El Maaruf.

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Pour la petite histoire, le soufisme a longtemps incarné le visage le plus populaire de l’islam aux Comores. Un islam mystique, tétanisant les partisans de l’intolérance religieuse. Un islam célébrant le partage et l’ouverture, quel que soit l’origine ou les croyances. Un islam menacé depuis que déboulent les barbus salafs et autres rigoristes wahabbites aux versets belliqueux dans ces îles. C’est de cet islam, qui fit entendre les voix de Bin Soumeit ou de Mwigni Baraka, par delà les rives étroites de l’archipel, que se revendique l’ensemble soufi, dirigé par Mourchid Abdillah. Les trois compagnons se sont connus dans une première expérience menée au sein des Nurul’Barakat, une formation, qui a travaillé avec O Mcezo*, la compagnie de théâtre de Soeuf Elbadawi, sur Un dhikri pour nos morts, spectacle réalisé en hommage aux morts du Visa Balladur.

Mourchid Abdillah et Soeuf Elbadawi, vieux compagnons de route dans l’action culturelle et associative, ont voulu renouveler l’expérience par cette nouvelle proposition. Ils ont créé Lyaman, dont le petit nom, hâtivement composé, se réclame du partage, de la droiture, de la mystique, des saints, du prophète et du divin. Lyaman rassemble pour la première fois aux Comores un nombre réduit de voix soufies pour porter la ferveur du dhikri* sur une scène. D’ordinaire, ces chants s’interprètent en mosquée ou dans une demeure familiale à 50 ou 100 personnes, au bas mot. Ceux qui y participent, sont à la fois acteurs et spectateurs. Jamais, les Comoriens ne se déplacèrent, traditionnellement parlant, pour écouter un samâ** ou un récital du genre. Il y a un peu plus de dix ans, le dramaturge comorien faisait appel à Mourchid Abdillah pour un récital improvisé à l’Alliance française. Le public parut surpris dans l’ensemble. C’était à l’occasion d’un festival universitaire, et pour célébrer la sortie d’un disque, rendant hommage à la fois au cheikh Ali Amani, ancien khalifa de la confrérie Shadhuliyya à Mitsudjé, et au répertoire soufi, dans sa facture la plus classique.

Depuis, l’histoire a fait son chemin, puisque les deux compagnons, Soeuf Elbadawi et son ami, disciple soufi, inventèrent cinquante mille autres manières de rendre grâce à cette musique que nombre de disciples ont du mal à voir en tant que telle. « Ce sont des chants mystiques, et non de la musique, au sens strict, confie un sheikh, requérant l’anonymat. La difficulté consiste à convaincre le tout venant que le fait de chanter le nom du Seigneur ne remet pas notre foi en cause. Les fondamentalistes ne supportent pas cette idée. Alors que nous n’inventons rien. Le prophète a bien été accueilli à Médine avec des tambours, quand les Mecquois lui faisaient la gueule. Tout le monde connaît Twalaa l’badru ». Il serait faux de dire que la musique soufi n’appartient pas au monde musulman depuis son origine. Une musique qui court les scènes world depuis des années déjà, grâce notamment au succès des derviches tourneurs. Aux Comores, où l’on ne connaît pas Nusrat Fath Ali Khan et le Qawali, la tradition est longtemps restée dans les zawia, jusqu’aux premières expérimentations commises par Mourchid Abdillah et Soeuf Elbadawi.

L’artiste tient cependant à rappeler que leur démarche, bien que difficile au début, n’a rien d’extraordinaire. « Il a fallu négocier pour sortir de la mosquée. Et nous ne sommes pas les premiers, loin de là. Nawal Mlanao, qui avait entamé un travail à ce sujet, par exemple, a d’abord choisi de chemine seule dan son coinr, sans avoir à demander la permission à qui que ce soit, et en s’affranchissant quelque peu des fondamentaux de la shadhuliyya, et aussi en intégrant d’autres apports. Sa démarche était perçue par beaucou comme purement musicale. Alors que nous, nous sollicitions la bénédiction des membres de la confrérie. Le patriarche de cette confrérie, Sheikh Mohamed Kassim, aujourd’hui décédé, a tout de suite compris l’intérêt de renouveler son monde, afin d’atteindre un public nettement plus large. Un public à qui le message de tolérance des soufis importe. C’est de cette manière en tous cas que j’ai réalisé l’album ali.amani. Et après, j’ai poursuivi mes recherches et mes collaborations, jusqu’à arriver à l’endroit où nous sommes, aujourd’hui, Mourchid et moi ». Les deux travaillent faire entendre l’ensemble soufi des Lyaman depuis trois ans. L’an dernier, ils sont rentrés en studio à Fale City, avec Ahja Prod aux manettes, pour un premier opus.

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Une expérience inédite, là aussi. Quatre voix pour une dizaine de titres à sortir chez Buda Musique (distribution Universal), cette année. Une orchestration inédite, avec le désir de faire entendre les voix comoriennes dans un monde soufi, qui, lui, est de plus en plus vaste. Qui sait ? L’ensemble ira peut-être jouer à Fez un jour pour le festival des musiques sacrées ou encore au festival des imaginaires à Paris. En attendant la sortie de ce premier album – Abyati 19 en sera le titre – trois des membres de l’ensemble Lyaman ont pris part au dernier spectacle – Obsession(s) – de Soeuf Elbadawi en France et en ont profité pour donner leur premier récital au conservatoire d’Ivry.

« Une découverte pour ce public. La salle était pleine et tout le monde nous accompagnait à la fin du set. On nous a beaucoup applaudi » explique Mourchid Abdillah. Un vrai moment de partage pour des chants que d’aucuns auraient voulu réduire au seul champ du religieux. « Il y est question de sacré, certes, mais pas que. Il y est aussi question d’humilité et d’amour. Par les temps qui courent, c’est plutôt une musique d’espérance », ajoute Soeuf Elbadawi.

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De retour à Moroni, les trois de Lyaman ont redonné un récital à l’Arène de l’Oasis, ce vendredi 04 janvier, afin de contribuer à rapprocher davantage les Comoriens du legs soufi. Un spectacle qui a soulevé de nombreuses questions, dont celle de la restitution publique n’est pas la moindre. Avec quels dispositifs techniques, faut-il travailler, pour ne pas nuire à l’énergie de cette musique, en dehors de la zawia ? A en croire le public, l’enjeu n’était pas si évident, mais le spectacle a tenu : « Il n’y a rien dans cette arène pour les porter. La scène est à nu. Et techniquement, ça n’est pas facile. Mais leurs voix ont quand même fait sensation. Le public n’a surtout pas l’habitude d’entendre un concert de chants soufis. Ils font œuvre de pionniers. Bravo ! ».

Ce que ne précise pas ce spectateur un peu attentionné, c’est qu’il y a quelques années, Sambeco, le groupe de Mitsamiouli, avait lui aussi fait sensation, en reprenant des inspirations kadiriyyi[1] dans un album (Modern traditions from Grande Comore), paru sous label allemand (Dizim records), et que Mwezi WaQ., le groupe de Soeuf Elbadawi, a deux de ses titres (Dantzi et Djazba), sur l’album Chants de lune et d’espérance (Buda Musique), sous influence soufie. L’ensemble Lyaman s’inscrit, quant à lui, dans une dynamique promouvant les valeurs du monde confrérique : tolérance et amour. Une belle utopie…

Med
[1] La deuxième confrérie soufie du pays.
* Dhikri ou zikri : rituel d’invocation divine.
** Notion d’audition spirituelle d. Désigne également la danse des derviches tourneurs.