Safké une graine d’anar libertaire à Moroni

La ville entonne son nom à chacun de ses passages. Safke ! Safke ! Celui qu’on appelle aussi « Maitra » n’est pas une star, mais un homme sensiblement indigné. Doté d’un tel bagout qu’il est devenu l’une des figures populaires de la capitale…

Poète ? Musicien ? Libre penseur ? Safke conjugue ces fromes d’expression avec la légèreté du fantaisiste, plus que par la rigueur et le professionnalisme. C’est justement ce détachement et la liberté de son verbe qui en ont fait un personnage lyrique dans les rues de Moroni. Aujourd’hui encore, peu de gens connaissent son vrai nom : Saïd Ahamada. Son enfance agitée est également circonscrite dans le cercle familial à Fianarantsoa, où il est né à la fin des années 1950.

Une enfance rebelle l’a éloigné du chemin de l’école, dès le premier âge. Une aversion pour ce milieu fermé qu’il expliquera plus tard avec une pointe d’humour et le détachement d’un enfant né pour apprivoiser le monde de la street. Les auditeurs de Radio-Comores se rappellent d’une certaine émission où l’animateur Fadhula Saïd Ali, demandant à son invité de lui parler de son parcours scolaire, ne s’attendait pas à une réponse devenue « morceau d’anthologie » : « J’ai entré au CP1, je dehors au Cp1 ». Dans ce langage fleuri dont il a seul le secret, Safke parvient à s’inscrire dans une légende populaire…

Dans l’émission de Fadhula Saïd Ali (Mélodie des îles), sur Radio Comores.

Said Ahamada avait donc troqué les bancs de l’école pour des sonorités de chants religieux qu’il écoutait depuis les fenêtres des églises. Un goût précoce pour la musique et une aventure d’anarcho libertaire qu’il ne pouvait retrouver qu’en draguant les rues, à la recherche du semblable. Désemparée, la famille espérait un soutien de la police de Fianarantsoa pour encadrer le gamin. Peine perdue !« Même la police demandait à ce que je sois éloigné », s’amuse le jeune rebelle. Au bout du compte, « mes parents ont décidé de m’envoyer aux Comores ». C’était en 1970. À l’âge de 12 ans, Saïd Ahamada reconnaît s’être un peu assagi, en débarquant aux Comores.

En réalité, il s’est vite construit une vie à la marge, hanté par la crainte d’une récidive. Des rues de Finarantsoa à celles de Moroni, le jeune Saïd n’a eu aucun mal à se fondre et à se faire sa place dans cette jeunesse du début des années 1970, période d’effervescence politique annonçant les temps d’indépendance. S’intéressant à tout, il s’informe sur les luttes du moment, tout en se méfiant des partis. « Un jour, un homme politique qui m’avait embauché pour des travaux de peinture à Beit-Salam, voulait que je participe à une réunion pour m’en prendre à son adversaire ». De quoi l’éloigner à jamais de ce monde.

Maître Safke au repos.

« Depuis je refuse de soutenir un parti politique, alors que je les connais tous. Dedans, on ne voudra pas entendre ce que je pense, mais ils vont essayer de me rouler. Et ça, ça m’énerve ». N’empêche que Safke a développé une passion pour l’actualité nationale et internationale, ses sujets de prédilection. « Moi, je dis ce que je pense. Par exemple, je n’aime pas les USA et la politique française. Pour les Comores, je m’en fous parce les gens ne connaissent pas la politique. Ils sont toujours dans leurs histoires villageoises… » Se répandre sur ce qui l’entoure, sans fard, avec ses mots et son niveau d’interprétation, lui a construit un personnage : « les gens, ils m’écoutent ou ne m’écoutent pas, je m’en fous ».

Comme tous ceux qui ont le verbe haut, Safke est souvent vu comme un peu fou, mais toujours fidèle à son impertinence d’homme indigné. Il avait 17 ans à l’indépendance. Lorsqu’il en parle, ça force l’écoute : « Pour moi, l’indépendance, c’est le 3 Août [1975]. Le 6 Juillet, ce n’est que la déclaration de l’indépendance ». Comment ne pas s’intéresser à ce troubadour, quand il relate sa version décalée de l’histoire ? Il n’est pas question de vérité, mais d’un récit différent, nourri de la passion d’un homme qui ballade sa silhouette dans tous les recoins de la capitale, où il entend tout, retient tout, s’émerveille de tout, dans un rire étourdissant.  Son souvenir ? « Ahmed Abdallah a pris l’indépendance, mais personne n’a bougé, personne ne faisait rien. Moi, je pense qu’ils l’ont pris, mais ne savaient pas quoi faire ».

@tafsiri269

Sarah, tu as brisé le cœur de maître SAFKE. #traduction_song #traduction

♬ son original – Anzy

Un tiktokeur reprend Sarah ngamwendozangu de Me Safke.

Comme tout bon conteur, ses histoires se savourent dans les détails. « Ali Soilih jouait à la pétanque à Magoudjou. Il a dit aux gens qui étaient là de ne pas acheter les voitures des Mzungu. Ngaridjo ya renga riya fanyiye hazi[1]». Des détails occupent son esprit : « Un certain mercredi, après le 6 Juillet, il y avait un meeting à Badjanani. Ali Soilih a prit la parole et a dit à la foule. Je vais vous raconter ce qu’il se passe ho daho la djahan’nama (désignait-il le Haut-commissariat, représentation de la France aux Comores ?) Ils veulent bien que nous prenions l’indépendance, mais sans faire tomber l’administration coloniale. Uwo ungwana waki shendzi »[2]. Dans un geste des plus théâtral, Safke mime le Mongozi. « Après, il a demandé à la foule de compter jusqu’à 5 et a conclu son discours par Ngaridjo honana »[3]. S’agissait-il des prémices du coup d’État qu’il préparait pour le 3 août ? Safke se rappelle du choc quand Ali Soilih lança son « Wanantsi rifakuwa ! Haya na rendeleye ! »[4]

Rien de la vie moronienne ne lui échappait donc. Celui qui, à 12 ans, se prélassait sous le son des orgues d’église à Fianarantsoa, sillonnaient les lieux de répétition des groupes de musique à l’époque. « Je les connaissais tous. Les Kart’s les Mody Blues… » En 1984, l’artiste Ali Cheikh me disait : « trunga ngaridjo hu remeya »[5]. Il fait alors ses premiers pas comme compositeur, puis chanteur. Quant aux instruments, « je gratte la guitare, mais sans plus ». Il a signé quelques titres à succès populaire à la radio, avant de se laisser convier sur une scène. Lavani, une chanson sur la rente agricole verte, a été un de ses premiers morceaux. « En 1985, j’ai composé Wabure wahe dunia pour le concours RFI », les chômeurs du monde entier. Puis Mwana Masikini – l’enfance pauvre – en 1986. Pour un concours de la Bic, il ose une chanson en langue française : « l’argent c’est fini, y a pas moyen » _ un tube. C’est là que les fans le récompensent d’un second surnom : Maitra.

Maître Safke à Gobadju.

Bien qu’il avait son public à la radio et sur les scènes du cru, Maîtra Safke ne se laissait pas hanter par le succès, bien que populaire. « C’est une façon de m’exprimer. Comme avec la chanson Iran/Israël ». En frère bohème, il préfère continuer à la marge que de s’embarquer dans des aventures sans lendemain d’improbable carrière, sous-payée. Sa vie est jalonnée de tellements d’illusions : « Je n’ai pas d’amis ici, parce que je ne veux pas la merde. Je connais les Comoriens. Si je viens dire de cultiver la terre, personne ne sera pas d’accord. Mais si je dis d’aller travailler pour quelqu’un d’autre, là ils vont venir. C’est bizarre, non ?» L’écouter parler, c’est accepter parfois de se perdre parfois dans les méandres du parler Safké que les fans s’empressent de reprendre à sa suite. « Comme l’a dit Safké », entend-on souvent répéter, dans un français malpropre, fracturé de partout, sans doute utile pour ridiculiser le récit du dominant contre qui il s’insurge : « La France est contre le développement de ce pays. C’est pour cela que tous ceux qui veulent faire quelque chose, on les zigouille ». Il entretient sa lucidité. La flamme du poète insoumis…

Kamal-Eddine Saindou


Les images sont signées Kamal-eddine Saindou (execpté le tiktok et le lien sur l’émission de Fadhula Said Ali (en ligne sur YouTube). Des liens vidéos sont à regarder, l’un chez Gormos Studio, l’autre au quartier.

1] « On les prendra pour les besoins du pays ».

[2]« Une indépendance tronquée ».

[3] « On se reverra ».

[4] Sa variante du pouvoir arraché par le peuple.

[5] « Composes, nous t’accompagnerons ».