Uropve newspaper number six

Deux années d’existence ou presque. Six numéros sortis, déjà. L’aventure du journal citoyen Uropve se poursuit. Avec le dernier numéro, sorti le 31 mars 2017, consacré aux limites et capacités d’une société civile, aujourd’hui endimanchée sur les réseaux sociaux, mais tenue et enchaînée par les pouvoirs successifs, faute notamment de recul sur elle-même.

Ce dernier numéro de Uropve se veut sans concessions, à l’image des précédentes livraisons. Un texte, signé Ahmed Ibrahim, y cite l’historien et anthropologue Damir Ben Ali, qui s’interroge sur l’existence ou pas d’une « catégorie d’hommes et de femmes, dont le pays a si grand besoin pour identifier et éliminer les obstacles socioculturels à la création de l’Etat moderne et prospère que nous souhaitons léguer à nos enfants ». A l’heure où le président Azali Assoumani se réclame d’un discours sur l’émergence, Uropve s’invite dans le débat sur les limites et capacités d’une société civile aujourd’hui noyée dans ses plaies béantes : « Que devient un pays, dont les enfants ne rêvent plus que deux choses : manger à leur fin, remplir leurs panses, et paraître sur l’estrade des réseaux sociaux en mode selfie » ? La résistance au délitement et les luttes d’hier rendues caduques font craindre le pire.

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Le journal évoque la figure de Tumpa, en analysant le parcours du mongozi Ali Soilih. Il revient sur l’une des expériences politiques les plus importantes des cinquante dernières années, qui va de l’après 68 (msomo wa nyumeni) aux embargos séparatistes à Ndzuani (des déçus du Front Démocratique), en passant par les promesses des jeunesses militantes (ASEC), avec une égale envie de remettre ce mouvement dans une perspective historique, où la question de la transmission des mémoires de lutte prend toute son importance. Une approche critique, qui rappelle de loin le discours entamé dans Autopsie des Comores, un livre du journaliste Ahmed Mohamed Wadaane. Ce numéro 6 de Uropve se consacre aux insoumis ordinaires (Cheikh l’activiste contre une logique néo coloniale, les towa nrenge contre la crise et la pulvérisation sociale, les insurgés de Pvanambwani contre Colas et la dépossession) et pointe du doigt les excès et les abus d’une armée (AND) de « répression domestique ». Il questionne aussi le rôle éteint de la société civile, en rappelant que « tout se passe comme si » ses représentants officiels, écrit Kamal’Eddine Saindou, « avaient pris leurs congés sur facebook, le seul endroit où ils demeurent encore visibles. Une échappatoire, sans avenir, pour des milliers de citoyens réduits à « liker » et à poster des colères à chaud, faute de pouvoir construire des formes de résistance concrètes ».

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Quatre cent lecteurs et six numéros après sa première sortie en juillet 2015, Uropve poursuit son travail d’investigation sur les maux de la société comorienne. Il devient même un phénomène de conversations, que beaucoup d’acteurs politiques, économiques, voire culturels, n’arrivent pas à comprendre. Un support de presse, qui ne fait pas de business et qui n’ambitionne pas de défendre un pouvoir ? Uropve déroute les abonnés du paysage médiatique comorien, en cela qu’il ne se revendique, ni d’une obédience politique donnée, ni d’une sphère d’influence déterminée. Le projet demeure fidèle à un principe unique : nourrir le débat citoyen sur le fond. Mobiliser des connaissances, dans le seul but de décrypter le réel et de déconstruire les schémas établis. Il est permis de penser que le procédé génère, au-delà des questionnements avancés, son lot de réponses possibles. Face à un aveuglement collectif, dont le seul intérêt se résume à garantir une rente à de nouvelles générations de prédateurs. Journaliste, intellectuel ou homme politique, ils sont nombreux à se méfier de l’objet – un journal citoyen, non vendu en kiosque, circulant en réseau solidaire fermé – mais peut-être que le temps est venu d’envisager le débat autrement dans cette société que sous la forme d’un schéma étriqué de « pour » et de « contre », avec cette batterie d’experts habituels, dont le seul rôle connu est d’avaliser les prévisions des bailleurs, en lieu et place d’une réflexion de pays.

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Uropve ne demande pas à être cité en exemple. Mais force est de croire que c’est le seul endroit médiatique couru, en ce moment, dans l’archipel. Un endroit où il n’est pas seulement question d’informer le lecteur – ce que d’autres titres de presse font déjà – mais aussi d’offrir des outils de construction pour un débat citoyen immédiat, sans sombrer dans l’éternelle banalité du pré carré clientéliste et partisan. Uropve n’a pas d’équipe rédactionnelle, au sens classique du terme. Un signe ! Il n’est la voix d’aucun camp, ni d’aucun clan. Il ne prétend à aucune vérité indiscutable. Il n’est que l’écho articulé – au sens d’un contenu dûment travaillé et réfléchi – des interrogations du citoyen. Ce journal ne peut être une arme de combat, à l’instar de ces titres de presse nationale (Alwatwan, La Gazette), où il est question d’un point de vue de l’Etat ou de l’opposition, ni même servir de marotte pour une discussion sur l’indépendance des journalistes (L’Archipel), dans la mesure où sa rédaction implique aussi d’associer des non professionnels de la presse. Poètes, artisans, hommes de terrain…

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Uropve est une expérience inédite. Aux Comores, le support incarne un média d’un type nouveau, à travers lequel des citoyens-lecteurs montrent leur capacité à se doter d’un outil de réflexion, en dehors de l’actualité pressante et des agendas officiels. Un espace de liberté pour quiconque écrit dans la nécessité et l’urgence d’une transformation sociale et politique, et non dans le seul besoin d’exister en tant que plume ou individu pensant. Il y est question de fabrique du commun, du vivre-ensemble, de l’intérêt général, dans une démarche critique et radicale, susceptible de nourrir des énergies créatrices de contenu et de sens, en ce moment crucial où le pays se morfond dans les inégalités, les solitudes concurrentielles et le délitement social. La difficulté des quelques détracteurs de la dynamique se retrouve dans leur incapacité à réduire le journal en un cercle d’individualités avides de pouvoir et de reconnaissance. Uropve a beau avoir été initié par deux ou trois auteurs connus de la place (dont l’auteur et artiste Soeuf Elbadawi, le poète cardiologue Anssoufouddine Mohamed, l’ex plume d’Al Watwan Irchad Ousseine Djoubeir), il n’est pas leur propriété, et semble même leur échapper, à force d’ouverture et de complexité, dans son fonctionnement, et dans ses contenus.

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Pour télécharger les deux premiers numéros, sortis respectivement en juillet et novembre 2015, cliquer ici: Uropve #1 & Uropve #2. Uropve est une publication à caractère citoyen, fondé sur une économie solidaire. Pour recevoir les prochains numéros, au rythme normal de leur sortie, vous devez contribuer à l’existence même du journal, en vous inscrivant sur une liste, en cours de construction, de 500 citoyens impliqués. Après six numéros, Uropve est soutenu, aujourd’hui, par 400 lecteurs contributeurs, au rythme d’un numéro tous les quatre mois.

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DU SENS ET DU CONTENU EN CULTURE. Soirée spéciale, ce 29 mars 2017, lors de la seconde édition du Badja Place, à Moroni. Avec la présentation publique du Hors-Série d’Africultures, consacrée aux sept ans du Muzdalifa House. Un haut lieu de la culture alternative et indépendante dans l’archipel.

UN BANQUET POUR LA MARTINIQUE. Une poétique du vivre-ensemble dans les ruines de l’impératrice. Un banquet du shungu, sur ce qui rassemble et maintient debout les hommes, au pays de Césaire, Fanon et Glissant. Un cri brandi par des voix citoyennes. Sous la direction de Soeuf Elbadawi.

UN SALON DU LIVRE POUR QUOI FAIRE, DITES-NOUS ? Les points de vue se bousculent sur le salon du livre organisé à Moroni, malgré ceux qui tentent de noyer le débat dans une polémique, empêchant de questionner leurs propres responsabilités dans cette action sensiblement peu utile pour l’avenir du livre dans le pays. Après publication des tribunes de Soeuf Elbadawi et Anssoufouddine Mohamed, portant notamment sur l’indépendance d’une telle initiative, nous publions celle de la Bouquinerie d’Anjouan, dont la gérante, Isabelle Mohamed, est actuellement engagée – rappelons-le – dans un combat à Ndzuani contre la contrefaçon de manuels scolaires.

EXPRESS DÛA Nous aimerions croire en l’avenir ! Mais nous ne savons guère à quoi il ressemble. Difficile de faire mieux que nos devins ! A peine si nous nous sentons capables de tenir les promesses faites en une nuit de sombre inquiétude. Un jour avions-nous dit, nous bâtirons une cité de vérités en lieu et place de nos errances actuelles. Un monde de djinns et d’espérances multiples, où il ferait bon conjuguer le verbe « être » en pays de lune, au présent et sans la moindre hésitation. Car le rêve du Muzdalifa House est quand même de traverser une mer en furie sur un boutre rempli de petits d’homme malicieux et sans soucis.