Ma virginité

Une chronique consacrée à Tonton ! Rends-moi ma virginité (Orphie)[1], le livre de Nassur Attoumani. Une proposition faite par El-badaoui Said Aboud, dans le cadre d’un atelier dédié à la critique littéraire, au département Lettres Modernes de l’Université des Comores, lors de la seconde édition du Badja Place à Moroni en mars 2017.

Mahorais, Nassur ATTOUMANI dénonce la question du statut de Mayotte dans son giron naturel à travers la plupart de ses livres. Le « Mahorais » devient bien souvent le personnage principal de ses écrits. Dans Tonton ! Rends-moi ma virginité – un roman – l’auteur décrit l’histoire d’une petite fille de 11 ans. Harcelée, terrorisée par son oncle âgé d’une cinquantaine d’année, et victime d’un viol. La petite fille a vécu un véritable cauchemar sans témoins oculaires.

Le narrateur affirme que « connaitre [son] nom ne sert à rien ». Pour quelle raison ? Par honte ? Pudeur ? Dissimulation ? Ou essaie-t-il simplement de reprendre un vieil adage populaire aux Comores, qui dit « renge zendrogoo wuni rentsi » ?[2] En tous cas, il s’efface au bénéfice du récit. L’oncle de la fille vit à la Réunion : le « paradis des mahorais ». La Réunion est vue ici comme comme une sorte d’eldorado, et la petite y est envoyée, pour poursuivre des études, auprès de son oncle. Un religieux respecté…

C’est lui que l’on appelle, lors des sacrifices et autres rituels de la communauté, pour égorger les animaux. Une image qui génère de la peur chez la jeune fille. Lorsque l’oncle essaie de la prendre au piège du viol, c’est cette image qui la terrifie en premier lieu. Elle lui cède par peur d’être égorgée, tel une bête de sacrifice. C’est ainsi que le vieux religieux parvient à réaliser son projet. L’oncle menace de la découper « en morceaux », de la mettre en « sachet poubelle ». Il finit par conclure : « personne ne saura ce qui t’est arrivé ».

IMG_58952Il est une réalité dans ce livre. L’auteur semble dénoncer le fait de confier l’éducation des enfants à autrui. La fiction rappelle un fait d’armes de Salim Ali Amir, artiste comorien, dont la chanson Wapambe évoque la maltraitance des enfants placés dans des familles autres que les leurs. Salim Ali Amir s’intéresse aux petites filles envoyées dans la capitale pour servir de bonnes à tout faire. Une forme d’esclavage en soi. Nassur Attoumani n’est pas loin de dresser un constat proche de celui de Salim, en relatant l’histoire d’une petite fille rendue esclave sexuelle par son tuteur.

Dans ce livre, nous faisons face la solitude d’une petite fille, y compris à l’école. Et que voyons-nous ? En classe, elle est distraite, emmurée dans son histoire de viol. Partout où elle se rend, son cauchemar la suit. Plus tard, lorsqu’elle se trouvera en France, auprès de son amoureux, elle le blessera au bras, par pur réflexe de survie. L’espace d’une scène, elle le confondra avec l’image du violeur pédophile de son enfance.

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Il est un autre motif dans ce récit. Le voyage Mayotte-la Réunion rappelle la traversée des autres îles vers Mayotte. L’idée que la Réunion devienne un paradis pour les Mahorais ramène au fameux cliché « Mayotte eldorado » pour les habitants du reste de l’archipel. Mieux ! L’adolescente sous l’emprise de son oncle fait penser à la petite Mayotte encore sous tutelle. N’oublions pas que la fillette a peur de nommer ce qui lui arrive. Un oncle pieux, imam connu de tous, à Mayotte et à la Réunion. Qui aurait cru en une telle tragédie du silence ? Si l’on extrapole quelque peu, nous pourrions interroger le silence entretenu sur le statut de Mayotte dans son giron naturel à partir de ce texte. Cette France, jalouse de sa liberté, défenseuse des droits de l’homme, en Europe et dans le monde. Qui aurait imaginé qu’elle puisse s’emparer d’un si petit territoire dans le silence le plus total du monde libre ? Tonton ! Rends-moi ma virginité… sonne presque comme une injonction faite à la France (de Tonton Mitterrand) pour qu’elle rende à Mayotte son histoire originelle[3].

Rappelons aussi le motif des cinq mots employés pour désigner les cinq doigts de l’oncle enfoncés dans le corps de la fillette : « Tonton ! Rends-moi ma virginité… » Est-ce une manière pour l’auteur de mettre la foi de l’oncle en question. Le chiffre « 5 » ressemble étrangement à celui des piliers de l’islam, sauf qu’ici les cinq doigts supportent un acte de violence. Ce ne serait pas la première fois que Nassur Attoumani désigne la religion à la vindicte. C’est quand même l’auteur de la pièce Le turban et la capote. Cinq doigts enfoncés dans le sexe d’une mineure. Une image d’horreur portée par un oncle portant le turban, qui n’est donc plus tout à fait le tonton Miterrand du questionnement précédent. A se demander si ce n’est pas le notable de la tradition et son hypocrisie qui est ainsi désigné dans une société fondée sur le non-dit et l’évitement…

El-Badaoui Said Aboud

[1] 2015.
[2] Dans la tradition du verbe aux Comores, il arrive que le porte-parole d’une communauté donnée (mkalimani), pour souligner l’importance de ce qu’il rapporte sur la place publique et minimiser son rôle dans ce qui est dit, insiste, souvent, sur ce fait : « Retenez le sens de mon propos, et non ce que je suis ».
[3] La question de l’appartenance à l’ensemble archipélique est ainsi posé. Ce qui peut soulever d’autres questions, dans la mesure où Nassur Attoumani, l’homme au casque colonial, se range du côté des intellectuels mahorais défendant la tutelle française.

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