12 Lectures en archipel

Parution aux éditions Bilk & Soul d’un ouvrage critique, interrogeant le paysage littéraire de l’archipel. Douze lectures, douze auteurs, questionnés. Par Fathate Karine Hassan et Anssoufouddine Mohamed. Propos extraits du livre.

Fathate Karine Hassan La littérature comorienne d’expression française est extrêmement jeune. De nombreux ouvrages ont vu le jour depuis le premier roman en 1985. Mais le questionnement sur cette littérature tarde à venir. Pour le lecteur comorien, une œuvre littéraire existe, est étudiée, analysée, dans un espace défini, tel que l’université. Il ignore que cette critique peut exister hors du cercle des avertis. Ce recueil n’interroge pas la place ou l’existence de cette littérature dans l’histoire des littératures, mais cherche à lui donner une certaine visibilité et à rendre le texte accessible. Toute littérature, aussi jeune soit-elle, a besoin de se construire à travers une vision critique de ce qu’elle génère comme contenus et sens, plus encore, s’il s’agit d’un pays comme les Comores, où le livre ne trouve pas encore sa place. La production littéraire comorienne se veut riche, foisonne de titres, mais ce travail critique manque cruellement, n’est pas ancré dans le processus même de création. Les auteurs se montrent hésitants, sont réticents face à la critique. Et ce livre tente d’inverser ce mouvement de perception, en interrogeant les textes et en tenant compte des problématiques inhérents à cet espace.

Anssoufouddine Mohamed Entre le no man’s land littéraire des années 1960-1970 et la frénésie des publications de ces quinze dernières années, la littérature comorienne donne l’impression d’avoir trouvé son envol. Mais ceci n’est qu’un ressenti. En réalité, cette littérature n’est vraiment vivante que lorsque des lecteurs – les critiques parmi eux – s’y penchent. Pour mieux apprécier le chemin parcouru et questionner la valeur de ces écrits. De jeunes universitaires leur consacrent un temps précieux, ces dernières années, mais leurs travaux restent confinés dans le monde de la recherche. Le dernier exercice libre, propre à vulgariser cette littérature, à la rendre visible, remonte à Esprit d’Anthologie, sorti chez Komedit en 2006. Ce présent travail s’inscrit dans une volonté d’éclairer les œuvres, en offrant des clés de lecture au grand nombre.

Le choix des textes et des auteurs ?

Fathate Karine Hassan Des textes qui font sens dans l’histoire littéraire d’une jeune nation, des tournants esthétiques et scripturaires. Un théâtre qui s’ouvre au monde pour AKM, en abordant l’Histoire silencieuse de Mayotte, une première œuvre autobiographique publiée et écrite en shikomori pour Mohamed Nabhane. La reconstruction d’un espace, d’une identité, dans Hamouro de Salim Hatubou. Un regard neuf, posé sur la société comorienne, pour ce qui concerne les nouvelles de Touhfat Mouhtare. Il ne s’agit aucunement de primauté, mais plutôt d’inscription dans un espace littéraire.

Anssoufouddine Mohamed Il y a des textes choisis pour la manière, dont ils questionnent cet espace. C’est le cas du Kafir du Karthala. Ce roman interroge le rôle de l’intellectuel dans une société encore sous tutelle, qui plus est, reste gangrenée par des mœurs mortifères. Le Bal des mercenaires revient sur un pan oublié du msomo wa nyumeni, mouvement gauchiste qui a marqué quarante années de la scène politico-culturelle dans l’archipel. D’autres textes ont aussi attiré notre attention pour des raisons esthétiques. C’est le cas de Testaments de Transhumance de Saïndoune Ben Ali. Au-delà du pittoresque qu’il représente lui-même, ce poète a pu échapper aux formes d’écritures établies, en incarnant l’âme d’un pays et en posant la question de la dépossession. C’est dans cette même veine que s’inscrit un texte comme Sania de Sadani ou « Trumba » de Nassuf Djailani. Un Dhikri pour nos morts de Soeuf Elbadawi a obtenu le prix des lycéens, apprentis et stagiaires d’île de France. Ce texte, qui parle des morts du Visa Balladur, montre comment, en puisant dans des formes venues de l’imaginaire profond de ce pays, on peut interpeller le reste du monde, sur une tragédie comme celle de la traversée entre Anjouan et Mayotte. Un Dhikri pour nos morts puise dans l’oraliture comorienne : les scansions soufies, le idumbio ou la parole fleuve de Ibuka, « le fou légendaire de Moroni »…

Le regard de l’universitaire croise celui du poète. Fathate Karine Hassan, vous enseignez les lettres, vous dirigez le département de lettres de l’Université des Comores. Anssoufouddine Mohamed, vous, vous êtes cardiologue de profession. Vous êtes surtout l’auteur de Paille-en-queue et vol (Komedit), de En jouant au concert des apocryphes (Coelecanthe), de Shivuli sha zitrongo, paru dans un recueil, Brisures comoriennes, aux éditions Komedit2.

Fathate Karine Hassan Deux approches différentes, en effet. Elles restent liées par les mêmes thématiques et les mêmes problématiques, afin de donner une autre perception de l’approche critique en littérature, qui ne se résumerait pas à une définition triviale de la bonne ou de la mauvaise critique. Dans les textes proposés par Anssoufouddine Mohamed, la poésie et la sensibilité du poète transparaissent. Il est habité par des questionnements sur l’existence de cet espace que partagent des auteurs tels Saïndoune Ben Ali ou Soeuf Elbadawi. Alors que ma démarche est plutôt distanciée par rapport aux œuvres. Je pose un regard d’universitaire. J’essaie de lire et d’analyser les textes, en adoptant une approche critique, relative à ma spécialité.

Anssoufouddine Mohamed Je crois que ma lecture des œuvres est nourrie en permanence par mon rapport au paysage, à la mémoire, de cet archipel. Je reste sensible à ce que ces auteurs disent de cet espace défait, des morts en mer, des mercenaires, de l’imaginaire qui nous fonde, de la mémoire dépossédée… Nos regards sur les œuvres avec Fathate Karine Hassan se fondent sur un même attachement à cette littérature encore émergente.

Nous sommes en 2017. Cette littérature parvient-elle à dire le pays profond ? A charrier une mémoire collective ?

Fathate Karine Hassan En l’absence d’une historiographie officielle, le texte littéraire se fait « mémoire », se fait « histoire ». La littérature dit ce que l’Histoire, amnésique, ne dit plus. Par la fiction, l’auteur recrée une réalité niée, qui aspire à une reconnaissance officielle. Jean Bessière nomme cette forme d’écriture : « l’écriture du droit »3. C’est une écriture de l’actualité, qui, selon lui, révèle l’Histoire d’un pays, qui reste tourmenté par un passé toujours présent. Un passé qui ne trouve ses réponses que dans les textes fictionnels, bien que cette vérité ne soit que celle de l’auteur.

Dans un espace où certaines situations politiques demeurent conflictuelles et obsédantes, s’extraire du réel et s’en tenir à la fiction semble impossible. La majorité de ces auteurs semblent habités par leur espace en décomposition. Dans cette jeune littérature, le réel prend le pas sur la fictionnalisation. Les crispations politiques ne laissent pas trop de place à l’imaginaire universel. L’auteur reste profondément attaché à sa mémoire collective.

Cette littérature comorienne d’expression française n’est pas encore inscrite dans une périodisation littéraire ou ne dialogue pas encore avec une production littéraire africaine, plutôt ancienne et solidement ancrée dans le paysage francophone. Mais elle cherche à incarner cet espace, l’un des plus anciens des îles de l’Océan indien. Ce qui n’est pas un pari simple. Le questionnement sur les outils critiques mis à contribution pour étudier ces œuvres pose justement un souci. Les universitaires adoptent et adaptent des méthodes critiques occidentales pour lire les textes. Mais la richesse de la mémoire orale comorienne, très peu étudiée, leur demeure souvent inaccessible. Une culture orale riche, qui nourrit l’imaginaire des poètes, en profondeur, mais qui nous échappe, bien souvent.

Anssoufouddine Mohamed Cette question me rappelle un fait. Des îles de l’océan indien, les Comores et Madagascar sont les pays ayant l’histoire la plus ancienne. Notre histoire remonterait à 3.000 ans avant Jésus Christ, selon les récentes recherches du professeur Chami. Maurice, la Réunion et les Seychelles ont une histoire plus récente. C’est dire que nous sommes dépositaires d’une mémoire parmi les plus anciennes de la sous-région. Cette mémoire sous-entend une façon d’appréhender le monde, de le dire, de l’habiter. Or, nombre de textes publiés semblent en total décalage avec elle. Des questions se posent, aujourd’hui. Avons-nous suffisamment usé du legs ? Le français permet-il de renouveler cet imaginaire ? Sommes-nous encore capables de raconter ce pays, dans cette langue que nous empruntons à la tutelle coloniale ? Chez certains auteurs, les textes de création s’imbriquent avec l’espace originel dans ce qu’il a de plus constitutif. Il appartient à la critique de creuser davantage pour que l’on saisisse ce que cette littérature est à même de dire au monde.

Propos extraits du livre 12 lectures, Bilk & Soul, 2017.

Disponible à Bouquinerie d’Anjouan à Habomo est à la Bouquinerie de Passamainty à Mayotte.

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L’EPUISEMENT AU BOUT. La scène culturelle de l’archipel se fourvoie depuis bientôt vingt ans, en misant son énergie sur des dynamiques consensuelles, d’où disparaissent peu à peu les formes de subversion citoyenne, qui, jadis, permettaient à l’intelligence d’un peuple de se refuser à la bêtise collective.

ARTISTES, POETES ET INTELLECTUELS. Jamais la scène culturelle de la capitale n’a été aussi occupée. Ecrivains, comédiens, plasticiens, chanteurs et intellectuels s’y bousculent. Les « projets » sont légion, bien que n’ayant que très peu d’impact sur le réel, le plus souvent. Pour beaucoup, un même rêve : survivre.

UN 7 MAI 2017. La nouvelle est maintenant officielle. Radio Domoni Inter l’a diffusée. Un énième naufrage de kwasa entre Anjouan et Mayotte. Partie de la ville de Ouani, le 7 mai à 14h, la barque a pris eau sur la route de Domoni. Elle n’a donc même pas eu le temps de traverser la ligne de frontière invisible, tracée par la république française dans cette partie du monde, entre les deux rives d’un même pays.

EXPRESS DÛA Nous aimerions croire en l’avenir ! Mais nous ne savons guère à quoi il ressemble. Difficile de faire mieux que nos devins ! A peine si nous nous sentons capables de tenir les promesses faites en une nuit de sombre inquiétude. Un jour avions-nous dit, nous bâtirons une cité de vérités en lieu et place de nos errances actuelles. Un monde de djinns et d’espérances multiples, où il ferait bon conjuguer le verbe « être » en pays de lune, au présent et sans la moindre hésitation. Car le rêve du Muzdalifa House est quand même de traverser une mer en furie sur un boutre rempli de petits d’homme malicieux et sans soucis.