Le film « Zanatany » à l’affiche de la Bouquinerie à Maore

Un court-métrage réalisé par une fille de la diaspora comorienne, Hachimiya Ahamada, rouvre un pan méconnu de l’histoire. Celle du Kafa la Mdjangaa. Il a été vu dans nombre de pays, dont Madagascar. La première fois qu’on a voulu le présenter à Moroni, l’État est intervenu pour l’interdire. Le présenter à Maore était une première. Kamal’Eddine Saindou y était. Il en rend compte…

Zanatany, enfin diffusé en terre comorienne. Un jour, on devra écrire le récit mouvementé d’un objet filmique ayant tourné en festival dans le monde entier, allant jusqu’à mériter un prix au Quibdo Africa Film en Colombie, sans que le pays dont il se réclame – les Comores – ne le chérisse. Retiré au dernier moment de la programmation du FACC à Moroni en novembre 2024, sur ordre de l’État comorien, et pour des raisons obscures, Zanatany le film de Hachimiya Ahamada sur la mémoire du Kafa la Mdjangaa, a finalement été projeté à Maore, ce 4 avril 2026.

Une première en terre comorienne. L’occasion de réinterroger cette mémoire suspendue dans le temps et les espaces. L’ambition du film ? 1976. Un malheureux fait-divers fait basculer irrémédiablement le destin d’une communauté comorienne installée depuis toujours à Majunga. 50 ans plus tard, la cinéaste comorienne Hachimiya Ahamada, retourne sur les lieux de la tragédie et nous revient avec Zanatany L’empreinte des linceuls esseulés, une fiction poignante sur ces massacres. Une folie meurtrière, des familles décimées, des liens brisés par le sang et les larmes, des fosses communes, seule trace visible sur des terrains vagues, et des survivants rapatriés précipitamment vers les Comores sans avoir fait leur deuil. Une horreur que saisit dans toute sa dimension la cinéaste.

La magie de la fiction opère. En moins de trente minutes, son langage cinématographique parle à tous. Dans la petite salle de la Bouquinerie à Passamainty, entre les rayons des livres et l’écran de projection, une vingtaine de personnes dont une majorité d’expatriés français, vraisemblablement étrangers à cette histoire et quelques Comoriens dont une rescapée. Un public restreint, mais sensible à cette tragédie inconnue de la plupart. « Pourquoi subitement, on parle aujourd’hui de cette histoire, 50 ans plus tard ? » s’interroge la responsable d’une association organisatrice d’événements culturels à Maore. La question renvoie au mystère d’une mémoire refoulée. Dans un calme habituel, la réalisatrice esquisse une première réponse : « Les autorités malgaches de l’époque s’étaient entendues avec celle des Comores pour ne pas faire des vagues ». Elle se réfère au Livre Blanc, publié à la suite des « événements », l’autre nom attribué au Kafa.

Lors de la projection à la Bouquinerie, à Passamainty.

Il a fallu en effet 30 ans pour que le journal Kashkazi, présent dans les quatre îles de l’archipel, publie un premier reportage sur le sujet. Près de dix années plus tard, les éditions Quatre Etoiles consacrent un numéro spécial, suivi très récemment de deux livres d’auteurs, actuellement disponibles en librairie. Pour Isabelle Mohamed, « cela n’a pas suffi à libérer la parole ». Une chape de silence que les rescapés ne semblent pas prêts à briser. Mme Fatima, enfant en 1976 à Majunga a encore des larmes aux yeux, en regardant la projection de ces images « encore vivantes », faisant ressurgir des souvenirs enfouis de chacun des gestes, des paroles qui lui ont sauvé la vie. « Nous étions à l’école coranique. On est venu nous prendre en toute hâte pour nous protéger parce que, a-t-on dit, ça a commencé. Dehors, nous voyions la fumée des maisons incendiées. Nos accompagnants égrenaient les noms des personnes tuées. Nous devions enjamber quelques corps dans notre course vers les abris », raconte Fatima, la gorge nouée et le regard embrumé.

Ni le temps, ni l’éloignement n’ont atténué le traumatisme. Les « événements » de Majunga ne portent pas uniquement les stigmates d’une agitation meurtrière. Pour les rescapés, c’est toute une existence qui s’est effondrée en trois jours de folie. « Il y a dans ce film tous les éléments de préparation d’un génocide », explique une enseignante très impliquée dans l’étude des phénomènes génocidaires. Un silence pesant traverse la salle à l’expression de ce terme. Elle n’a pas vécu la tragédie, l’analyse de loin, depuis son siège. Dans un réflexe très particulier, une partie du public réagit comme pour s’efforcer de contextualiser leKafa dans ses limites, malgré le bilan macabre. Le débat qui suit s’interroge néanmoins sur la difficulté réelle de nommer ce que l’on appelle encore « les événements » dans le discours officiel à Madagascar comme aux Comores. Événement renvoie à l’image imprécise d’une catastrophe humaine. Rotaka, le mot utilisé en malagasy renvoie à des émeutes. Reste ces derniers mots, sacralisé aux Comores : Kafa la Mjangaa. Ils ramènent au Seigneur…

Halim, né à Majunga dans une famille de rescapés, aujourd’hui installée à Maore, prépare depuis un documentaire pour libérer une parole encore dans les Magoshi-cora, nom donné aux deux quartiers spécialement aménagés pour accueillir les rescapés dans l’urgence à Maore. « J’ai eu du mal à prendre la parole, parce que chaque mot pèse sur cette mémoire qui n’a pas livré tout ce qui s’est passé », est persuadé Halim, bien qu’il préfère ne pas s’avancer dans des accusations dont il n’a pas tous les éléments de preuve. « J’ai dû presque me faire violence pour convaincre ma mère de me raconter ce qui s’est passé, ce qu’elle a vécu », explique Rabouba Jr, enseignant à Maore, lui aussi enfant de rescapés. Le film « a été un début de mémoire pour les vivants, les blessés et les morts de ce massacre. Étant donné que mes parents sont des survivants de ce Kafa, il était important pour moi d’être présent à cette projection ».

Lors du tournage à Majunga.

Une déchirure pour les rescapés, une découverte d’un massacre trop longtemps demeuré dans l’ombre, une mémoire encore présente dans la chair des victimes et des rescapés, avec un pacte de silence continuant à opérer dans la coopération entre les gouvernements malgaches et comoriens, un demi-siècle plus-tard. Après deux projections qui ont réuni une trentaine d’étudiants le 2 avril dernier à l’Université de Mayotte, suivie deux jours après par celle de Passamainty, la réalisatrice de Zanatany L’empreinte des linceuls esseulés mesure la difficulté de trouver des lieux de projection et un public prêt à se confronter à cette tragédie. « Je continue de contacter des intervenants ou institutions qui pourraient être susceptibles de diffuser le film. Bien avant mon départ à Mayotte, j’avais pris contact avec des intervenants, mais ça prend du temps. J’attends une réponse du CEMEA, qui, via des associations, avant, faisait des ciné-débats, en faisant de l’éducation populaire. Je voulais tenter les MJC de Mtsapere et de M’Gombani, mais ça a l’air d’être fermé, sans doute à cause de l’impact du cyclone. Et enfin, peut-être, dans un lycée, mais c’est via un contact de Paris. J’essaie de voir si c’est possible ».

C’est dire que le chemin est encore long pour affronter cette histoire. La cinéaste ne part pas complètement déçue. « Concernant la rencontre à la Bouquinerie de Passamainty organisée par Isabelle, les échanges qu’il y a eu après le film font partie des plus beaux échanges avec le public que j’ai eu (avec ceux effectués à Majunga, à Marseille ou sur l’île de la Réunion). J’ai été touchée par l’histoire de Fatima, survivante. C’était important qu’elle puisse voir le film. Car elle a été un témoin direct. J’ai trouvé cela très fort qu’un petit fils témoigne sur ce que lui a transmis sa grand-mère ayant fui la ville de Majunga et étant installée à Petite Terre avec d’autres. La mémoire a été transmise. Puis, aussi une spectatrice, à qui sa famille survivante, ne lui a jamais raconté ces événements et qui par ce film a compris pourquoi ce non-dit. Ça a réparé leur silence. C’était un bon moment ».

Ces derniers mots de Raboubah Jr, pour finir : « Au-delà de l’intérêt qu’ont porté certains invités pour mieux comprendre la complexité de cette tragédie, il faut souligner le courage de Madame Hachimiya Ahamada d’en avoir fait un film court, précis et concis. Organiser ce genre d’événements permet de rendre hommage et d’honorer la mémoire des vivants, des blessés et des morts lors de ce massacre. Étant donné que mes parents sont des survivants de ce Kafa, il était important pour moi d’y participer pour avoir les vécus d’autres personnes touchées directement ou indirectement. Le fait d’avoir une personne toujours vivante qui a vécu toutes ces horreurs étant jeune, a été un point crucial pour le public. Donc il est juste d’organiser de temps en temps ce genre de rencontre pour diffuser une partie de notre histoire pour que les générations actuelles et celles qui viendront puissent à avoir des ressources afin qu’elles puissent faire une stèle en hommage aux victimes de ce Kafa la Mdjangaa. Comme il est dit : c’est en étudiant le passé que l’on apprend à mieux marcher dans le présent pour tracer un meilleur avenir pour nos enfants ».

Kamal’Eddine Saindou