En souvenir d’Al-Habib B. Sumayt

Il est des histoires que l’on oublie ou que l’on omet de raconter. Kassim Mohamed Soyir Bajrafil, enseignant aux langues O à Paris, ambassadeur, délégué permanent de l’Union des Comores auprès de l’UNESCO, essayiste et théologien, retrace la vie et l’œuvre de al-Ḥabīb Omar, connu comme le « patriarche » dans la région d’Itsandra. Il s’agit de l’homme dont le visage figure sur les billets de 10.000 aux Comores.

En des jours semblables à ceux d’aujourdʾhui, précisément le 9 du mois de ṣafar 1396 de l’hégire, s’éteignit le savantissime al-Ḥabīb Omar b. Aḥmad b. Abī Bakr b. Sumayṭ, à un âge qui avoisinait les cent ans, qu’il passa dans la prédication, l’enseignement et l’écriture. Il naquit, le dernier jeudi du mois du pèlerinage (Ḏī l-ḥiǧǧa) en 1303 de lʾhégire, de Madame Fatima Muallim Shandze, de la ville de Tsidjé, et de l’illustre imam Aḥmad b. Abī Bakr, originaire de la ville Itsandraya et de Ḥaḍramawt – une région désertique du Yémen donnant sur le golfe dʾAden. Le nom « ḥabīb » y est donné à un savant, issu de la lignée du Prophète.

Dans son encyclopédie Al-aʿlām – faisant la biographie des plus grands noms arabes de l’histoire – al-Ziriklī lui réserve une entrée en le mentionnant comme « un homme de lettres yéménite », mais se trompe, entre autres choses, sur son nom, qu’il confond avec celui de son père, en l’appelant Aḥmad b. Omar. L’auteur du livre correctif de cette encyclopédie, Al-iʿlām bītaṣḥīḥ l-l-aʿlām, relève ces erreurs et rajoute qu’il fut « un traditionniste, un marin-voyageur, un jurisconsulte et un des plus grands savants du siècle dernier ».

Il se forma aux sciences islamiques auprès de son père, le jurisconsulte et principologiste (uṣūlī, en ar.) Ahmad b. Abī Bakr, auteur de plusieurs ouvrages en droit et sciences islamiques, tels que Lāmiyyat l-Ḥabīb, commentaire d’un poème de l’illustre imam al-Ḥaddād, fondateur de la confrérie Bā ʿAlawiyya, dont il fit le commentaire de quasiment toute l’œuvre, une glose de Fatḥ l-ǧawād, du dernier plus grand savant de lʾécole shaféite, Ibn Ḥaǧar al-Haytamī, dʾAl-ibtihāǧ fi bayān iṣṭilāḥi l-Minhāǧ, un petit commentaire du célèbre Minhāǧ de lʾimam al-Nawawī, suivi de quelques notions des fondements du droit musulman, ainsi que des grands noms de ceux quʾon appelle les gens des voies (aṣhāb al-wuǧūh) dans l’école shaféite, véritables créateurs et porteurs, à plus de 50 %, de cette école. Ce dernier livre, au reste, a fait lʾobjet dʾun intérêt particulier auprès de nombre de savants musulmans, dont celui qui a été, à deux reprises, muqi dʾEgypte, le Cheikh Ḥasanayn Muḥammad Maẖlūf, qui en a fait des appendices et l’authentification. Il fut, aussi, le disciple de plusieurs autres maîtres des Comores, de Zanzibar et du Yémen, dont il cite une bonne partie dans ses deux récits de voyages : Al-nafḥat al-šaḏiyya ʾilā al-diyāri l-haḍramiyya et Talbiyat l-ṣawt min al-Ḥiǧāz wa Ḥaḍramawt.

A sa mort en 1976 à Itsandra-Mdjini (Itsandraya).

A la mort de son père, il prit sa place de muqi et grand cadi de Zanzibar, jusqu’à la révolution de John Okello en 1964, à l’issue de laquelle eurent lieu le massacre, la persécution et l’expulsion des arabes, dont des Comoriens, considérés ou vus comme tels par les révolutionnaires, ou en tout cas perçus comme faisant partie des nantis, et des persans. Après ce drame, il se rendit, chez lui, à Šibām, dans la région de Ḥaḍramawt. Une délégation des plus grands politiques comoriens de l’époque, dirigée par le président Saïd Mohamed Cheikh et le prince Saïd Ibrahim, se constitua avec pour mission de ramener le grand imam aux Comores. Ce ne fut pas chose aisée, puisque les Yéménites le voulaient autant, voire plus qu’eux. L’instabilité politique du Yémen de l’époque fut pour beaucoup dans sa décision de répondre à l’appel de ses frères comoriens. Son amour pour son pays d’origine y fut certainement pour beaucoup aussi. Il rentra aux Comores où le peuple le reçut avec les plus grands honneurs jamais réservés à un homme aux Comores. Il s’y installa comme guide et muqi, prêchant la bonne parole et accomplissant diverses œuvres caritatives, jusqu’à sa mort. A ce stade de sa vie, il est intéressant de noter qu’il est peut-être le seul ou une des rares personnes à avoir été muqi officiel de deux pays différents.

Sa place dans le cœur du peuple comorien ne saurait être égalée. Une des preuves les plus éloquentes est le fait que son visage figure sur le plus grand billet de la monnaie comorienne, celui de 10.000 francs. Aussi y a-t-il les ḥawliyya (hawli en langue comorienne) – les anniversaires de sa mort – pour lesquels les Comoriens de tout l’archipel se mobilisent par centaines, voire par milliers. On peut regretter que dans ces manifestations, il soit souvent question des miracles (karāmāt) qu’on lui attribue, et, rarement, voire jamais, de l’immense production intellectuelle et religieuse qu’il a léguée à la postérité, ainsi que de son œuvre gigantesque.

Ce qui laisse certains, voire beaucoup, croire que ces îles n’ont jamais connu de savoir islamique, ni de grands savants musulmans. Plutôt une jungle où les gens ne faisaient guère la différence entre le halal et le haram (licite vs illicite) et le bien et le mal. Le temps est venu de mettre les points sur les i et de tirer certaines choses au clair. Beaucoup ont voyagé et voyagent encore dans les quatre coins du monde pour des raisons diverses et variées. Ils y découvrent des cultures et des peuples. Mais, qui peut dire en avoir rencontré un, dont tous les membres savent lire, même avec difficultés, le Coran ? Il ne s’agit pas là d’une lecture avec les règles de cantillation (taǧwīd). Plutôt d’une lecture simple. Quel est ce pays où l’individu qui ne sait pas lire le Coran a honte et se cache des gens, presque ? Sans prétention, ni vanité aucune, ce sont ces quatre cailloux baignés par l’Océan Indien qu’on appelle l’archipel des Comores. Autrefois, le Comorien le plus ignorant acquérait l’abécédaire de la religion dans sa plus tendre enfance. Il connaissait le halal et le haram comme il se connaissait lui-même.

Le fameux billet de 10.

Qui conçut et mit en place ce système éducatif ? Qui protégea la religion de la disparition dans ces îles lointaines ? al-Ḥabīb et ses semblables. Il est, alors, temps de reconnaître les choses, de laisser de côté les divergences de fiqh et de regarder l’essentiel ; que chacun se pose la question de savoir quelle est sa valeur ajoutée à la préservation de l’éducation et du patrimoine comoriens.

al-Ḥabīb et ses congénères ont protégé les Comores et leur peuple des mutations et menaces de la colonisation. Le système des écoles coraniques et des zawāya (pluriel de zāwiya) qu’ils mirent en place permit à l’islam des Comores d’échapper aux vagues et assauts de l’extérieur – des siècles durant.

Aujourd’hui, des pays plus avancés, comme le Maroc, se sont engagés dans la promotion de leurs théologiens anciens et contemporains et exportent leur savoir dans le monde. Ces savants comoriens-là n’avaient, honnêtement, rien à envier à ceux des autres contrées du monde musulman. Mais, comme dit le proverbe arabe : « le musicien du coin n’épate personne ».

Lorsque le père dʾal-Ḥabīb était muqi de Zanzibar, on y venait de la péninsule arabique pour les sciences islamiques. C’était l’époque où Zanzibar s’appelait l’Andalousie de l’Afrique de l’Est. La quasi- totalité de la pléiade de savants de cette Andalousie était comorienne ou d’origine comorienne. Le sultanat d’Oman avait élu domicile à Zanzibar, à l’époque. Pour voir et réaliser combien les enfants et savants des Comores faisaient briller l’île sœur de Zanzibar aux temps des Bū Saʿīd omanais, il faut lire le livre intitulé Ǧuhaynat l-aẖbār fi tārīẖ Zinǧibār (littéralement La vraie histoire de Zanzibar), notamment à partir du chapitre intitulé « ǧuzur l-qamar wa ʿarab ʿUmān wa Zinǧibār » ( littéralement Les Comores et les Arabes d’Oman et de Zanzibar).

Notre histoire afro-arabo-asiatique est très peu connue des Comoriens eux-mêmes. al-Muġīrī, l’auteur dudit livre, avance, par exemple, que la population comorienne est issue du métissage dʾAsiatiques venus de lʾîle de Jāwa (Java, en Indonésie), dʾAfricains, venus des côtes Est-Africaines, dʾArabes, venus d’Oman et du Yémen, et de Persans, venus de Shiraz. Comme preuve de sa thèse, il cite un historien syrien, qui a relevé que ces asiatiques, dont, soit dit en passant, la présence est indiscutable dans le ciment du peuple comorien – il suffit de voir la pirogue à balancier, entre autres choses, pour s’en convaincre -, seraient très présents dans la ville de Mitsamihuli (Miṭamihūli, en arabe), notamment dans un quartier appelé Jāwō, qui serait, selon lui, une référence à lʾīle de Jāwa (Java). Même si la thèse de la présence de Javanais à Mitsamihuli, en référence au quartier Jawo, paraît quelque peu farfelue, il ne reste pas moins que ce livre est d’un intérêt particulier, dans le domaine qui nous concerne, puisque ce qu’il raconte est purement et simplement empirique.

Dans la demeure où il est né à Itsandra-Mdjini.

La connaissance de l’existence, dans ce petit pays, par le passé, de géants de la trempe dʾal-Ḥabīb nous aurait épargné le climat de défiance qui s’est installé, il y a plus d’une trentaine d’années, entre la conception de l’islam par le quidam comorien et les influences qui lui sont amenées de l’extérieur par les Comoriens, qui partent faire des études islamiques dans les différents coins de la planète, dont quelques-uns, une fois de retour au pays, considèrent certains rites de l’islam aux Comores comme des innovations, tandis que d’autres vont jusqu’à les considérer comme relevant purement et simplement de l’impiété. Elle permettrait de voir comment ils se comportèrent vis-à-vis des traditions comoriennes, que d’aucuns veulent voir disparaître, au motif qu’elles s’opposeraient à la religion et d’autres veulent garder inchangées, alors que l’important, peut-être, serait de voir ce qui est mieux et le garder, car un peuple sans traditions n’en est pas un.

Aussi permettrait-elle de savoir que des gens comme al-Ḥabīb étaient considérés comme muqi partout où ils allaient dans le monde musulman. On apprendrait qu’il y a toujours eu des savants qui ont défendu et porté haut la parole de l’islam, dans ces îles. Combien de personnes ont embrassé l’islam grâce à al-Ḥabīb ? Dans un pays comme l’Ouganda – l’influence de cette émince allait bien au-delà de lʾOcéan Indien et de l’Afrique de l’Est – combien de personnes ont embrassé l’islam grâce à lui ?

Ses disciples sont très nombreux et ce, dans différents domaines. Parmi eux, il y a le grammairien, historien et homme de lettres, Abū Muhammad Burhān Mukallā, dont les parents sont originaires de la ville dʾIkoni, en Grande-Comore. On le surnomma le Sībawayhi[1]  de Zanzibar, pour sa maîtrise de la grammaire arabe, à laquelle il consacra un manuel de référence intitulé Al-ʾalfiyyat l-wāḍiḥa. Il commit, aussi, un opus remarquable en stylistique et rhétorique arabes intitulé Muršid l-fityān ilā ʿilm l-maʿānī wa l-bayān wa l-badīʿ. Comme il est l’auteur dʾun livre dʾéloges sur le Prophète quʾil intitula Nafḥat l-warda fi manhaǧ l-burda, sur le modèle de la célèbre Burdat de lʾimam al-Būṣīrī, et de bien d’autres écrits.

Il y a aussi le grand jurisconsulte Aḥmad Muḥammad Mlomri, auteur de beaucoup de livres de fiqh et, surtout, enseignant de beaucoup de générations de Zanzibarites, de Comoriens et de Tanzaniens.

A l’intérieur du mausolée qui lui est dédié.

Lʾimam Omar b. Aḥmad, ou le patriarche, comme l’appellent les habitants de la région dʾItsandraya, au centre de la Grande-Comore, est lʾauteur de nombreux ouvrages, dont les deux récits de voyages. al-Ziriklī nʾa pas eu tort de considérer la Nafḥat comme une grande œuvre littéraire. C’est, en effet, un chef-d’œuvre littéraire dans lequel la beauté des récits se dispute avec la stylistique, la poésie et la précision du marin-voyageur, pour quiconque connaît et aime les récits de voyage. Mais, ils ne sont pas moins des livres religieux. Tout ce qui s’y raconte a, comme toile de fond, la théologie, la dialectique, le droit, les fondements du droit musulman, les sciences des parts de l’héritage (ʿilm l-farāʾiḍ, en arabe), le soufisme, etc. Il y a aussi son excellent commentaire sur le condensé (matn) ʿAqīdat l-ʾimān, en théologie, quʾil intitula Hadiyyat l-ʾiẖwān. Il nous y apprend, entre autres choses, comment se fait la transmission du savoir en islam, en esquissant sa chaîne de transmission jusqu’au Prophète. Il dit lui-même avoir écrit ce livre dans un bateau entre Madagascar et les Comores. Ce qui témoigne de son énorme savoir et nous rappelle l’histoire des grands noms de l’islam comme al- Saraẖsī[2], dont la légende raconte qu’il dicta son livre Al-mabs[3]ūṭ, qui fait 31 volumes, pendant qu’il était enfermé dans un puit.

Son œuvre sociale, bien que très utile, ne jouit pas d’une grande publicité. Sans doute cela est-il dû à la discrétion dont la religion, notamment sa branche mystique, dont il était incontestablement un des grands maîtres de son temps, dans le monde, recommande que les bonnes œuvres du croyant soient couvertes. Toujours est-il qu’il construisit de nombreux puits dans les quatre directions de la Grande-Comore, sur lesquels il faisait systématiquement graver que l’eau était exclusivement destinée à être bue, contribuait à réconcilier les gens, les villages et, surtout, par ses orientations et invocations, réconciliait les corps et les esprits.

En arabe, le terme « ḥabīb » veut à la fois dire le bien-aimé et l’aimant. L’imam Omar incarnait bien les deux sens. Ce n’est, donc, pas un hasard si aux Comores, par exemple, cet attribut a remplacé son nom et prénom. Il y est, en effet, exclusivement appelé, al-Ḥabīb, le bien-aimé – aimant – et seulement ainsi. Et ce, même bien après sa mort. Jusqu’à très récemment, rares étaient les maisons qui n’avaient pas une de ses photos au salon. Ce qui n’est jamais arrivé à quelqu’un d’autre que lui. Pas même aux femmes et aux hommes les plus influents du pays.

En des jours semblables à ceux d’aujourd’hui, s’éteignit, aussi, l’immense savant tunisien, Muhammad al-Ṭāhir b. ʿAṣūr, auteur de la célèbre exégèse Al-taḥrīr wa l-tanwīr. Puisse Dieu couvrir ces deux imams de Sa pleine miséricorde et faire profiter les musulmans et l’humanité de leur savoir.

Kassim Mohamed Soyir


[1] C’est le nom du grammairien le plus important de l’histoire de la langue arabe, selon beaucoup. Son livre tout simplement intitulé Al-kitāb, le livre, servira de référence à tous les grammairiens qui sont venus après lui.

[2] Grand jurisconsulte turkmnène du 5èmes. de l’hégire, il est appelé le soleil des imams dans l’école hanafite.

[3] Ce livre est le plus grand jamais écrit dans/pour le fiqh hanafite.