Aux éditions Pomme d’Humour, où se retrouvent les filles du poète Aboubacar Saïd Salim, au nom du poème à venir, paraît un nouvel ouvrage sur la tradition des berceuses : Maimbiyo. Un beau rappel des imaginaires d’enfance.
Yowa umwana yowa. Calme-toi, mon enfant, grandis. Quel enfant n’a pas regretté ces mots avec l’âge ? Ils sont ancrés à jamais dans sa psyché. Un témoignage vivant de ce qu’a été la première relation parent-bébé. Rares sont les mamans qui n’ont pas porté leurs minots dans les bras, en leur susurrant des phrasés d’apaisement à l’oreille. Les scientifiques s’autorisent même à aller plus loin dans leur lecture. Anne Dufourmantelle parle d’une mémoire qui naît du balancement dans le ventre, bien avant la naissance : « Encore à l’état fœtal, [l’enfant] est déjà bercé, lové dans les mots et l’imaginaire des parents de ceux qui l’entourent. Avant même de naître, l’enveloppe de son désir se constitue dans ce « berceau » de mots, d’attentes, de promesses, d’images dont il est enveloppé et qui l’accompagnent comme une mémoire générative depuis les générations antérieures ».
Voilà qui explique la mystique entretenue autour des berceuses. Nombre de chercheurs ont démontré de quelle manière les nouveau-nés parviennent à se souvenir des sons entendus in utero. Des sons qui rassurent. Le rythme de la berceuse produit de l’apaisement. Ils facilitent la communication entre le parent et sa progéniture, favorisent la construction d’une histoire commune entre la mère et son enfant, structurent même la personnalité de ce dernier. Il est question d’une mémoire sensorielle, permettant de générer une enveloppe psychique autour du petit être en devenir. Un moment unique, stimulant pour l’imaginaire de l’enfance, entre illusion et réalité. La berceuse reste de l’ordre du partage, accompagnant les premiers pas du nouveau-venu. Une manière de le raccrocher aux wagons du réel, bien avant l’invention récente du doudou, un objet transitionnel, qui mène de l’intimité vers l’extérieur _ un substitut maternel, par moments.


Maimbiyo. Rahma Aboubacar et l’une de ses complices, lors d’un rendez-vous dédié au conte à Moroni.
La berceuse fait partie du territoire dit du réconfort. Tout tient dans la voix de la maman, du père ou du parent proche. Toute la vie durant, l’enfant s’identifiera en elle. C’est de là que remonteront ses premiers élans de pensée. Rahma Aboubacar, psychologue, a dû réfléchir à deux fois, avant de s’y coller. Fille du poète Aboubacar Saïd Salim, elle a essayé de retrouver, aux côtés de ses sœurs, de Dayana notamment, avec qui elle a concocté les illustrations de ce livre, les premiers émerveillements de l’enfance comorienne. Elle les a consignés en quelques pages, en s’inventant un univers digne de Coco et de Carda’môme : « 20 comptines et berceuses des Îles de la lune. Un voyage musical et illustré qui célèbre les chants de mères, transmis de génération en génération, et l’enfance bercée par les douces senteurs de cardamome et de coco. Une invitation à apprécier la richesse d’une culture aux mélodies délicatement parfumées » est-il écrit en quatrième de couverture. Cinq fragments pour chacune des îles, interprétées à la guitare par Costy et Mze Maarouf, sous la direction de Farouk Djamily.
Maimbiyo – le titre – fait suite à un précédent projet où la même maison d’édition (Pomme d’humour) avait essayé de transposer dans l’imaginaire des Comores les comptines d’une enfance française que défendaient jadis les maîtresses de l’école « blanche ». Ndeyi likoli ya uwazungu. Celle qui vint écraser les espérances des grand-mères d’antan, en débarrassant leurs petits-enfants de leurs premiers terroirs d’existence. Cette fois-ci, les passeurs d’histoire sont allés remuer le fond des marmites pour « redonner à nos enfants un savoir-dire dont ils auront cruellement besoin dans les jours à venir » écrit Soeuf Elbadawi dans une préface singulière où il questionne le rapport de chacun à cette mémoire « qui continue par-delà les âges à nous porter vers l’immensité ». L’auteur de Moroni Blues Chap. II (Bilk & Soul) suppose que « ce pays a fini de se mirer dans le regard d’autrui. Il espère retrouver les fragments épars de son enfance, afin de mieux négocier son rapport au monde ». Le même déclarait, il n’y a pas si longtemps qu’owasoma ndo wasoma hale[1], car ils apportaient toujours une réponse à la nécessité du moment, alors qu’aujourd’hui les derniers diplômés succombent aux joies du marché, sans la moindre réponse. Raison pour laquelle il encourage vivement cette génération, qui se nourrit à la source.



Illustrations du livre par Dayan et Rahma Aboubacar.
Faisant de loin écho à Chants de femmes des Comores de la chanteuse de Zaïnaba la voix d’or), album qu’il avait lui-même produit pour Buda Musique en 2004 et qui avait été primé par l’Académie Charles Cros en France en 2005, Soeuf Elbadawi parle de renouer avec « la logique du paa la mji » _ le lieu par excellence d’une certaine transmission du savoir dans les temps passés. L’ouvrage s’accompagne d’une clé USB, où les interprètes, multiples, se joignent à l’autrice pour porter ce legs, en honorant chacune des variantes dialectales du pays. Du shimaore au shingazidja, en passant par le shimwali et le shindzuani. Certains chants, malgré la douceur des mots, exprime des peurs et des non-dits. Kwahi à Maore interdit au petit oiseau de manger le fruit du labeur de ceux qui sèment : « Mwana nyunyi wu ka havi/ wakati ra tabu mele » ?[2] À Ngazidja, on conseille au même oiseau de ne pas picorer dans l’assiette de l’enfant : « Wu tsi pvohe mwane tata »[3] À Mwali, on célèbre le commun : « Kula kabiha masama/ Kana ula matsadza »[4]. À Ndzuani, on endort l’enfant avec des « owa wu mwana owa », des « usi dunge wa hi lia »[5]. La berceuse est chant, mais pas que. Elle est fonction, car elle appelle à se lover dans le sommeil. Elle invite aussi l’enfant à grandir, dans tous les sens du terme : « Vona wu kena maesha »[6]. Elle lui intime même des façons d’être : « Tsi pare tsi hotse tsazime »[7].
Mais les mots disent aussi l’espérance, la quête d’un mieux-être : « Ye mwana woi/ Kalala kuri/ Ha haliwa dawo/ ha liharaya/ Hari ngwandzo sufi/ na dara ndjema »[8]. Suggèrent des questions de genre : « Vani vwa ntrini/ vwa muba/ muba wa ntrini/ muba mtsongoma/ avasa ni tso vira/ avasa kutsovira »[9] _ avec un petit garçon dans une ronde illustrée de filles autour de lui. Il y aurait tellement à dire sur ce projet de derrière les fagots. Mais Maimbiyo rappelle que les filles de fundi Aboubacar Saïd Salim, un des plus illustres poètes du cru, poursuivent un projet sur les imaginaires d’un pays en proie à l’effacement de sa propre histoire. Avant cet ouvrage, les éditions Pomme d’humour avaient publié Idi mbaraka. Une vision partagée de ce traditionnel jour de fête, qui a marqué plus d’une génération. Au rythme où elles avancent, il ne faudra pas s’étonner de voir l’adolescence comorienne réclamer bientôt leur littérature pour mieux se regarder dans un monde qui va de plus en plus vite. Laura Cirelli, enseignant la psychologie de développement à Toronto, note que de chanter des berceuses diminuait autant le stress des parents que des enfants. Elle les considère comme un premier signe ancrant l’enfant dans sa réalité communautaire. Qui dit que les livres des petites-filles de Saïd Salim n’annonceront pas la nouvelle page de l’adolescence comorienne ? Au Carnegie Hall à New York, on considère les berceuses comme des points d’ancrage. Des moyens d’affirmer également que l’enfant n’est jamais seul. Il est toujours porteur des craintes et des labeurs de sa société.
Farah Zineb
[1] « Ceux qui ont appris, ce sont ceux qui ont appris dans l’ancien temps ».
[2] « Petit oiseau où étais-tu / Quand on a semé le riz » ?
[3] « Ne pique pas dans l’assiette de mon enfants ».
[4] « Celui qui ne tapera pas des mains / ne mangera pas le riz ».
[5] « Calme-toi mon enfant, calme-toi », « ne pleure pas ».
[6] « Prospère et vis longtemps ».
[7] « N’emprunte ni ne t’endette et ne te ruine pas ».
[8] « Cet enfant / ne dort pas sur des feuilles de palmier / On lui a dressé une natte / Il l’a refusée/ Il préfère un matelas/ et un bon drap ».
[9] « Qu’y a-t-il ici ? / Y a une épine ! / Épine de quoi ? / Épine de goyavier ! / Je passe de ce pas ! / Tu ne passeras pas ».