Un peuple enfin debout sur ses pieds (à suivre)

Aux Comores, le pouvoir vient de signer la fin des hostilités. La grève du carburant a trouvé une issue. Les autorités ont accepté de reculer d’un pas. Mais la colère peuple reste légitime, organisée ou pas. La peur a comme changé de camp. En pré campagne pour 2029, Azali et son clan savent bien ce qui sera en jeu dans les mois qui viennent. Mais sont-ils prêts à tout sacrifier pour rester à leur place ?

Les Comoriens cultivent l’auto célébration à outrance. Ils ne manquent jamais une occasion de s’auto congratuler. Rapport dit-on au déficit d’image qu’ils ont d’eux-mêmes.Rapport au poids de l’histoire qui écrase. Mais il est vrai qu’ils se braquent rarement ou jamais pour de vraies questions. Le droit de vivre librement. Le droit de se soigner à peu de frais. Le droit de manger au juste prix. De défendre leur dignité, pleine et entière. L’État colonial les accule au mur Balladur, assassine leurs dirigeants, leur met le couteau sous la gorge. Ils éviteront les sujets qui fâchent, le considéreront en ami, partageront une même table avec lui, certains jours.

Samedi dernier, dans une soirée communautaire en région parisienne, un ambassadeur des Comores à Paris expliquait religieusement à ses compatriotes, sur un podium à micro, que la France et les Comores sont une histoire de compagnonnage remontant à cent cinquante ans. Cherchez l’erreur dans le propos. Les Comoriens assimilent d’ordinaire la notion de compagnonnage à un terme intraduisible en France, qui entremêle liens de sang, d’amitié, de solidarité et de partage, au point qu’on l’associe à une forme d’humanité : ûɗuhuze. Mais peut-on parler de nɗuhuze, lorsqu’il s’agit d’un État qui dépossède, assassine ou fait assassiner les autorités d’u’un pays en toute impunité, organisant la mort de milliers de gens en mer, sans sépulture ?

La jeune génération savourant sa victoire contre la hausse du prix du carburant.

Personne ne s’est offusquée sur le moment. Personne n’a cherché à recadrer l’ambassadeur indélicat. Donc force est de reconnaître que le Comorien a du mal à se mettre en rogne pour l’essentiel de ce qui l’occupe. Politiques, intellectuels, artistes, tous sont les produits de cette société, capables de s’entretuer pour de vulgaires histoires de terrains familiaux ou de se noyer dans des conflits inter villages, mais incapables d’indignation par rapport au commun, qui se délite à une vitesse inadmissible. Ils préfèrent s’en remettre au Seigneur, qui, à force, voit son dos se fracasser. Car il est invoqué pour tous les crimes commis au quotidien par des hommes qui ont une conscience et des moyens de rétablir leur humanité, sans avoir à l’invoquer, à tout bout de champ.

D’où le bonheur qu’il y a à savourer cette victoire du peuple, la semaine passée. Une victoire contre le gouvernement et sa hausse impopulaire des prix du carburant. En quelques jours, le pays a failli sombrer dans un climat insurrectionnel. À Moroni, à Mutsamudu, à Fomboni. Des drapeaux en berne, des routes empêchées, des gamins énervés, des syndicats en tête de pont. Usukani wa Masiwa. Synaco. On aime à dire que le Comorien a peur de mourir. Pas cette fois, on dirait. Le PIGN, escadron à la salle réputation de brute sans pitié, a eu beau sortir son artillerie la plus lourde. Les deux sacrifiés de Ndzuani ont montré que les mobilisés n’allaient pas se rentrer à la maison, sans obtenir gain de cause. C’en est était fini du citoyen nié dans ses droits. Conviction et rage ! Le Comorien a eu besoin de rattraper ses années de silence. Il ne les compte plus depuis que le pouvoir Azali se joue de ses peurs.

Et donc fini les planqués ! Le citoyen veut réhabiliter sa colère, retrouver sa nécessité première, montrer qu’il a un cerveau et qu’il sait désobéir, en temps et heure. Des images se bousculent dans sa tête. Commandant Feïssoil, Fanou, Bapale, Fahad, Karim Ousseni. L’État est l’ennemi tout désigné, au risque du pire. L’État et son mépris. L’État et son économie délirante. L’État et les salauds qui le dirigent. L’État et sa bande de bonimenteurs en service. Le carburant n’est peut-être pas le seul problème. Et si on parlait de l’éducation ? Le ministre Mvoulana ne fait pas encore face à un déchaînement. Et les citoyens attendent de voir s’il n’y a pas un « planqué » qui voudra enfin se mobiliser à ses côtés pour capitaliser cette colère. Il suffirait alors de dire et le peuple se lèverait. Ok ! On n’exagère un peu. Mais l’absence de leadership pèse ici de tout son poids.

La Gen Z dans les rues en train de reculer stratégiquement devant les forces de l’ordre.

Le pouvoir a pris peur. Mieux ! La peur a changé de camp. Il a reculé, le temps de s’assurer de sa force de frappe. Il ne s’agit pas de plomber à l’aveugle. Il s’agit de cogner juste, en espérant que la mauvaise herbe ne repoussera pas. Mais celle-ci a figure de peuple pour une fois. Or, les enjeux à venir sont énormes. Le monde politique est déjà en pré campagne pour la tournante de 2021. À Ndzuani, on a manqué de ressortir les vieux slogans de la division. Ailleurs, on regarde et on se positionne. C’est la raison pour laquelle on n’entend pas l’opposition remuer le petit doigt. Mais la bascule s’est faite : le peuple est descendu dans la rue! Les enjeux à venir sont à préserver. Qui parlerait des Jeux des îles de l’Océan Indien, dont le report risquerait de disqualifier l’État ? Des têtes vont probablement tomber pour rassurer le citoyen, qui n’en est plus à une défiance près, pour sa propre survie.

Et cette menace de l’eau et de l’électricité qui plane dans les foyers ? Qu’est-ce que les « petites gense, qui portent bien leur costume de « comme-riens », vont bien pouvoir supporter encore ? Des fauteuils vont devoir bouger, façon chaise musicale, pour commencer, mais leur remplacement ne saurait tarder. Comme l’écrit Kamal-Eddine Saindou dans un post, le citoyen déplumé n’entend plus « payer les privilèges et les fastes » des « abonnés de l’Exécutif ». Rongé par l’entre-soi, le clan Azali est également pris en otage par une campagne de l’État français pour la prise en main du Canal de Mozambique. Il n’a même plus le temps de s’offrir un pas de travers dans cette danse à sens unique. Le président lui-même a compris que se risquer à danser de travers peut lui faire perdre ses soutiens de toujours. Qui est fou ? Il cherche déjà à contrôler le prochain élu au pouvoir, maintenant qu’il est revenu à l’idée de la tournante, à la manière d’un Poutine et de son clone, Medvedev.

Si wadje de Mwezi WaQ. préfigure la colère à venir du peuple écrasé…

Il devrait pourtant le savoir. Toute colère est belle quand elle se dresse contre l’injustice. Les « petits » en ont marre de trinquer. Reste à organiser cette colère pour qu’elle ne s’arrête pas aux portes de Beït-Salam. Les Comoriens ne sont pas dupes. Leur colère est légitime. Il est question de dignité, et non de vieux privilèges à préserver. Le temps de la disruption, brutale et soudaine, a sonné. Cette tension ne doit pas tomber dans les prochains jours. Cela demande de la vigilance et de la conviction. La colère du carburant en rappelle une autre. Celle qui a donné vie et force aux rond-point des gilets jaunes en France que les élites en place ont trahi. La surdité du pouvoir est une pathologie qui se soigne. Encore faut-il que chacun joue sa partition à la perfection. La colère de la semaine passée peut être féconde. Le blues des sourds-muets[1], pour reprendre le titre d’un album récent, s’apprête à rugir depuis l’arrière-pays. Il appartient aux élites prétendues d’en prendre conscience.

Le pays ne se construit à priori qu’avec des hommes. Les autorités de l’archipel ont donné l’impression à chaque fois de trahir la masse en colère. Au final, les élites comme l’histoire du pouce et les quatre doigts, s’arrangent toujours pour s’en sortir. Jusqu’à quand ? Le peuple a répondu la semaine. Ba si wadje ? dit la chanson. « Ngwariso ringa / Ils nous défient ». Elle dit encore : « They say we’re they losers / Ils disent que nous sommes des loosers / Sha io kiburi ya mwendza nvu / Mais n’est-ce pas le propre des gens de pouvoir ? / Only god knows / Seul le Seigneur sait / The real truth / La sourde vérité ». Il faut croire qu’elle est en train, cette vérité, de sourdre depuis le bout de cette ruelle, où le PIGN s’est amusé à écraser le bon sens du peuple. Kassim Ousseine est mort. Mais il appartient au peuple de continuer à dresser comme un seul homme. Il n’y a pas que le hasaya – mot à la mode – dans cette vie. Il est aussi des espérances pour un monde nettement meilleur. Ce qui est sûr, c’est ce mode de gouvernance que le peuple dans son ensemble honnit et rejette. Les « gens-de-rien » suspectent le président de vouloir installer ses enfants pour continuer à roder autour.  Ils ne sont pas au courant du fait que le prochain chef d’État-major est déjà en formation à l’école de guerre à Paris. À moins que ne déraille le train en marche…

Med


Les images, la Une, les vidéos, ont toutes été empruntes au net (Négus, Wadjih Abde, Mwezi WaQ.).

[1] Le blues des sourds-muets, Mwezi WaQ. (Buda Musique, 2022).