Le scandale de l’occupation, non pas de Maore, mais de l’ensemble de l’archipel fait à nouveau parler de lui, en tenant compte des dernières avancées de la diplomatie d’influence française dans ces îles. La politique du soft power paie. Elle empêche même le gouvernement comorien, sa société civile, ses intellectuels et ses artistes d’avoir une opinion sur ce qui advient.
Etienne porte son chapeau dans le dos ! Ce n’est pas qu’un simple jeu de mots, bien qu’il relève d’un constat blasé de la part du citoyen. Depuis que le nouvel ambassadeur de France a débarqué à Moroni, les Comoriens s’affolent, jouant à qui sera le plus surpris dans la nasse tendue, histoire de ne pas avoir à analyser ce qui se trame. Pendant qu’Etienne Chapon s’invite dans les cuisines familiales, négocie au rabais tout ce qui est susceptible de s’opposer à sa présence, lâchant des sourires et des poignées de main à qui le veut bien (ministres comme notables), se dégage une odeur nauséabonde dans la relation qui lie l’archipel à son pays.
Une odeur faite de renonciation et de défaitisme imposée, entérinant un long processus, misant sur le démantèlement de la société civile. Celui-ci remonte au temps de l’ambassadeur Job, qui aura peut-être été le dernier à se tromper sur le dessein caché des Comoriens[1], avant de chercher à se ressaisir. Des citoyens qui n’aspirent tous qu’à s’en sortir, à défaut de combattre un occupant. Depuis Job, l’État français a compris l’essentiel. Il a changé son fusil d’épaule, en rasant les murs pour mieux soumettre l’opinion, sous couvert de courir après le bien-être des Comoriens. Les successeurs de Job n’ont fait que poursuivre une politique, qui, telle la déferlante du djinn prédateur, avance visage masqué et fouet bien dissimulé derrière le dos. Bientôt, on ira célébrer les bienfaits du soft power français, place de Strasbourg.
L’arraisonnement du monde de la culture, d’ordinaire si méprisé par les instances dirigeantes du pays, a ouvert une brèche. L’ambassade de France a mis en scène sa capacité à mettre la mainmise sur l’ensemble des créateurs de l’archipel. L’opinion n’y a vu bien sûr que l’ombre des jeunes gens cherchant à s’en sortir, alors que l’autorité française, elle, y additionnait les prises de guerre. Le scandale par lequel est sorti le petit oiseau a ainsi concerné des artistes de la capitale, recevant des subsides de la coopération culturelle (musique, cinéma ou encore danse), nourrissant des polémiques inutiles autour de leur engagement ou pas, en omettant l’essentiel, à savoir qu’il y a des enjeux de pays (le Canal de Mozambique, notamment) et une politique néocoloniale à la manœuvre. Il en est qui parlent des Mahorais et d’autres qui parlent des Comoriens, oubliant sciemment de nommer ce qui se joue.




Aux deux extrêmes, l’ambassadeur Etienne Chapon accueilli dans le Washili, avec d’un côté l’ancien ministre de la justice Daje Ahamda Chanfi, de l’autre le msakalima des royautés Ibrahim Karani, plus connu sous le nom d’Ibouroi Sheha. Au milieu, les jeunes entrepreneurs de la diaspora reçus à l’ambassade et la partie ayant reçu Chapon rebaptisé « Ahamada wa Bacari « par les mêmes à Iconi.
La France, elle, expérimente une capacité à enrégimenter ce petit monde, mais elle n’opère jamais au hasard. Une fois que les acteurs culturels se sont tus, le reste est tranquillement apparu. Elle s’est attaquée à la diaspora, multipliant les prises de photos à ses côtés. Les compromissions des hommes d’État et le silence lourd de sens d’une société civile, qui, à côté, prétend être démunie, signale l’incapacité collective à réagir contre l’adversité, ensuite. Les représentants de celle-ci mènent d’ailleurs une campagne de terreur contre tous ceux qui la questionnent. Le soft power a payé en ce sens qu’il a généré un entre soi veillant à ce qu’il n’y ait pas la moindre contradiction.
La responsabilité de l’État comorien est totale dans ce mécanisme, mais il serait mensonger d’affirmer que ce pays n’appartient qu’à ses seuls dirigeants. Ce pays appartient aussi à des citoyens tirant profit du démantèlement en cours. Isabelle Mohamed, libraire et gardienne de la mémoire archipélique, souligne la confusion qui s’invite, rappelant l’absence collective de lucidité : « On ne peut pas avoir un combat revendicatif, s’il n’y a pas de figures au premier plan, qui sont ancrées localement et identifiées comme telles. Quand pendant la campagne pour la départementalisation à Maore, S2O se couche en affirmant « nos grand-mères ont eu raison », tu fais quoi ? Quand on fait une manif pour les droits de l’homme et que le FD ne se présente pas, tu perds des forces… Quand ces figures appellent à voter Azali dans les autres îles, c’est foutu. Tu n’as aucune lutte qui résiste à la déferlante de la défaite ».
Kamal’Eddine Saindou, ancien journaliste, conclut l’article dont sont extraits ces propos d’une manière laconique : « Telle une métastase, le démembrement s’empare finalement des corps et du citoyen ». L’État comorien n’a jamais été questionnée pour ses multiples faiblesses. Un fait que nul, à part les affamés des réseaux sociaux, persuadés qu’il suffit de s’attaquer à la personne du président comorien pour apaiser une conscience citoyenne en déréliction, ne souhaite approfondir. Mais l’on sait que tout le monde a déserté le combat pour le commun depuis des lustres. De retour d’un voyage à Maore, le même Kamal’Eddine Saindou, auteur d’un ouvrage sur la spirale de la division (ouvrage à paraître bientôt, aux éditions Bilk & Soul) se montre convaincu. Sur le terrain, il n’est plus de combattants contre l’occupation, qui, elle, concerne le pays dans son ensemble, en partant de Maore.




Une Une de Altwan, journal satirique avec l’ambassadeur Champon devant le musolée de feu Ahmed Abdallah, avec le maire de Moroni et le ministre de l’intérieur pour les festivités de la guerre 14-18, Place de France, dans les cuisines de l’arrière-pays, sur les hauteurs d’Iconi en piquenique avec l’ambassadeur des Comores à l’Unesco.
Abonnée aux réseaux sociaux, la société civile s’est réfugiée derrière les visios et les écrans d’ordi, prolongeant un phénomène connu des médias comoriens qui se sont tus, des intellectuels qui tergiversent pour ne pas être vus comme des ennemis de la République française. Les rares activistes – il faut bien les nommer – qui poursuivent le combat sont tellement noyés dans les promesses de changement et dans leur campagne anti Beït-Salam qu’ils n’ont plus assez de mémoire pour s’attaquer aux questions concrètes récemment posées par ce démantèlement.
La difficulté de plus en plus grande à nommer la tragédie du visa Balladur (lekafa laɓilmapuzi howinoni), l’influence prise par la coopération française dans l’éducation des Comoriens, le scandale actuel du Maria Galanta dans ses eaux, le blocage des pêcheurs à Maore, le discours anti migrant à Moroni, les jeux de la honte qui s’annoncent. Le coucou a presque fini de faire son nid dans le lit des autres. Facebook, YouTube, Tiktok et Instagram, quant à eux, offrent les moyens de s’auto persuader sur un pseudo combat digne et déterminé, là où les militants défaits se cachent en réalité pour murmurer leurs frustrations.
Le démembrement – vu comme une pratique courue d’un État plus fort sur un plus petit – sur lequel disserte en permanence Soeuf Elbadawi, poète et dramaturge, est bien réel : « C’est peut-être l’ultime version du processus de néantisation déployée par l’adversité, l’ultime version du démantèlement de ce qui nous fonde. C’est en tous cas un signe manifeste de ce que nous sommes devenus. Des êtres incapables de réfléchir sur leur destinée. J’essaie pour ma part de faire la différence entre ceux qui servent la soupe à table et ceux qui sont en cuisine. Les uns savent pourquoi ils se lèvent le matin, tandis que les autres ne font que jouer un rôle de subalterne, bien que j’entrevoie pour la première quelques-uns de nos animaux politiques qui jouent à être à la fois au four et au moulin, en cuisine et à table. J’entends ce que vous me demandez, mais je ne vois pas l’intérêt de citer des noms, je ne veux pas céder aux polémiques inutiles. Il y en a marre de la pollution et du bruit. Au final, c’est toujours l’adversité coloniale qui empoche le pactole, pendant que nous poursuivons une guerre de la salive entre nous ».



Deux des récentes délégations mahoraises qui se sont succédées à Moroni, l’un au forum de l’océan indien organisé avec la Chambre de Commerce, l’autre pour le rendez de la CIJ (photo extraites d’un post de Thoihir Youssouf et d’un article de Faïza Soulé Youssouf), des images qui prêtent à confusion dans la mesure où ni l’État comorien, ni la société civile n’ont de position claire sur ces rapprochements. Sur la troisième image : Said Omar Oili, sénateur de Mayotte, qui a té traité de nyombiste, en se réclamant de Maore et de Ndzuani dans un entretien.
La haine des uns alimente le délire des autres dans l’espace public. Entretemps, on a vu l’ambassadeur des Comores à l’Unesco piqueniquer à Iconi, pendant que les représentants de cette ville octroyaient un titre à l’ambassadeur Etienne Chapon, rebaptisé Ahamada wa Bacari pour l’occasion[2]. Une honte, un peu comme à l’époque où Bob Denard est devenu Moustoifa Mhadju (l’élu), en épousant une fille venue d’Iconi, avec des djuɓa bénissant leurs épousailles. Le commentaire de Said Youssouf Mohamed, un internaute plus qu’enthousiaste à l’égard de l’ambassadeur : « Avant, on subissait. Aujourd’hui, on apprécie. On peut parler d’ambassadeur de participation plutôt que de mercenaire diplomatique »[3]. Le process fonctionne comme une grosse malédiction lancée contre des forces indigènes au regard éteint. Personne ne relève le sens d’un tel dysfonctionnement dans les imaginaires d’archipel.
Doit-on s’inquiéter ou pas de voir certains acteurs de la société civile suspendue à des rêves irréalisables, parce noyés dans des discours de souveraineté, en apparence inatteignables ? Ces derniers se persuadent de l’impact qu’ils ont sur leurs compatriotes d’archipel, parfois depuis l’étranger, alors que leurs pas ont depuis longtemps déserté les questions au commun. Tout ce beau monde n’a qu’un mot à la bouche : « hayasa ». Longtemps, ce mot a signifié l’agitation et le bruit. Aujourd’hui, il est signe de vie festive et de divertissement. Les comoriens y trouvent des manières de semer le réel à leurs trousses. Une chose que les dominants ont vite compris, d’où cette manière intelligente qu’ils ont de souffler sur le projet des JOI, tout en sachant que les autorités archipéliques – d’où qu’elles viennent – finiront par se noyer dans leurs contradictions. Les « Mahorais » voulant absolument en être, malgré leurs jeux de jambes, les « Comoriens » voulant y danser sur leurs morts, causées par la France. Advienne que pourra…
Houss B.
[1] Il avait parié sur le mauvais cheval aux élections présidentielles, misant sur le perdant. C’est le président Ahmed Abdallah Sambi, qu’il s’imaginait islamiste, qui l’emporta.
[2] Il est intéressant de voir que le mot « chapon » en français fait référence à un jeune coq châtré, engraissé pour la consommation, ou bien à une pousse de vigne qui ne donne pas de raisins, mais qu’on peut ironiquement donner du chapon pour les pauvres, en parlant d’un morceau de pain humecté de bouillon ou frotté d’ail.
[3] « Le nouvel ambassadeur ne reste pas enfermé derrière un bureau. On le voit sur le terrain, aux inaugurations, aux poses de première pierre, dans les funérailles des grands hommes, aux madjliss des collaborateurs, presque comme un notable local. À ce rythme-là, il va bientôt connaître chaque village mieux que certains élus ». est-il écrit. toute ressemblée avec le sultan blanc alias Humblot n’étant pas forcément fortuite…