L’imam Azali y arrivera-t-il seul ?

Cinquante ans. Le temps d’un changement de paradigme. En 1975, le Comorien croyait en la fable d’une indépendance autoproclamée, parce qu’il se voulait confiant en ses dirigeants. Les réalités sont différentes, aujourd’hui. Les sensibilités ne sont plus les mêmes.

Que feu Ahmed Abdallah ait servi durant un certain temps sous l’œil du monstre (Billmapuzi)[1] ne perturbait personne. Il n’y a que les idiots qui ne changent pas. On pouvait par ailleurs s’expliquer son sursaut en 1975, d’autant plus que l’on comprend les querelles politiques l’opposant au reste de sa communauté, à commencer par les élucubrations de l’outsider Mouzawar Abdallah. Après tout, l’élite aux affaires était entièrement dévouée au pouvoir colonial, qu’elle se réclame du Blanc ou du Vert[2], partis existant selon son bon vouloir. On n’a pas le droit de le crier sur les toits, mais les seuls qui méritaient d’emporter la victoire de la souveraineté étaient alors dans les rangs du Molinaco, venu de Zanzibar, ou du Pasoco, qui a été fondé à sa suite.

Le reste ne pouvait relever que d’une très mauvaise littérature. Ahmed Abdallah écarté, le réveil fut brutal pour ses concitoyens. L’avènement de la révolution, moins d’un an plus tard, ne pouvait que braquer les féodaux et les conservateurs. Ali Soilihi se persuadait en son for intérieur qu’on ne pouvait servir l’omette, sans casser des œufs. Les Comoriens ne l’ont pas compris, réduisant son projet à une volonté de revanche sociale, où les classes populaires, méprisées d’ordinaire, allaient ébranler l’ordre social et couper des têtes. Il y a certainement une part de vérité dans cette appréciation. Les enfants issus des masses laborieuses exultaient – un peu trop – à l’idée de défaire le cordon les asservissant depuis des siècles. Mais l’utopie soilihiste ne pouvait s’arrêter à cela…

La position du journaliste Kamal’Eddine Saindou, auteur de « Spirales » (Bilk & Soul), autour de la question, et depuis la ville de Domoni.

Elle transpirait de sa volonté de reconstruire le pays, en insufflant l’idée d’une réalité souveraine. Elle espérait malgré tout que l’histoire finirait par lui donner raison. Mais on aura beau relire son plan quinquennal, personne ne se risquerait à comparer les échecs des dirigeants qui l’ont succédé à l’intelligence troublante de son régime. À la fin, on l’a apparenté à Sheitwani, là où De Gaulle, ce poète conquérant inspirant la plupart des dirigeants comoriens de l’époque récente, se serait contenté de traiter son peuple de « veaux »[3], au moment de l’armistice. Cinquante ans, c’est autant de mensonges entassés dans ce foyer archipélique. Qui irait soutenir le contraire ? La « restauration », annoncée un 13 mai 1978, avec le pillage des chantiers de celui, qui, malgré les crises (Majunga, Singani) et les tensions sciemment entretenues (Billmapuzi, encore), rêvait de crever les yeux au passé pour instaurer une ère nouvelle, s’est fini dans un carnage.

Plus tard, on a vu mourir Abdallah du même feu qui a brisé l’élan des révolutionnaires. La suite de l’histoire est demeurée sans pitié. Denard reviendra prendre les enfants du tyran déchu en pupilles (cf. dernier putsch à l’affiche), sans que le peuple ne se rende compte de l’incompétence de ses hommes au pouvoir. De Saïd Mohamed Djohar au petit colonel formaté par l’École de guerre à Paris, le pays est allé de désastre en désastre. À l’arrivée, les fameux « veaux » de De Gaulle n’ont rien à envier à leurs contemporains comoriens. Tous voués à l’autel du sacrifice. L’histoire, si tant est qu’elle s’écrive un jour, ne retiendra que les privilèges d’une bande de prétentieux, sans autre projet que celui de participer à la démolition de ce qui fonde leur existence _ cette terre jaillie du volcan. De déboires en déboires, le citoyen s’est figé en marionnette de foire. Ce qui s’est le plus perdu en cinquante ans, c’est sa faculté de discernement.

Entre la main qui tient le prompteur et le visage tendu de celui qui y lit sa déchéance, il y a comme un décalage certain. Nul n’arrive à décrypter le lien (en shikomori facile) qui s’articule entre la main qui règne depuis Beït-Salam et celle qui l’installe au pouvoir sur le trône. On peut parler de tout, sauf de la tutelle étrangère qui empapaoute le citoyen de l’archipel. Les intellectuels assermentés sont les premiers à taper sur l’oiseau bleu augure de Mbundadju, sans remarquer les armées qui le soutiennent à l’arrière, alors même que celui qui entretient le feu reste le véritable adversaire de la nation comorienne. L’ancien treillis au pouvoir n’est qu’un numéro parmi d’autres. Le pays perd ainsi la chance de combattre cette adversité en plein jour. Dans les joutes qui se jouent à l’ombre, le perdant par ailleurs se tait toujours, personne ne parvenant à relever la nuisance des coups portés. Dans une bataille au grand jour, il n’est pas dit que cela se passerait de la même manière. La communauté internationale agirait, certes, comme d’habitude, mais les enfants de l’archipel cesseraient d’être naïfs, quant à la politique française.

Car ici et le véritable problème. Cette jeunesse, tenue dans l’ignorance de ce qui se trame en son nom, à l’ombre des réseaux néocoloniaux, est tranquillement en train de succomber au périple du démembrement. L’actuel ambassadeur de France effectue son marché au sein des forces vives. Il ne se contente pas de berner les politiques. Il achète la conscience d’un pays, avec quelques largesses, lâchées ici ou là. Cela a un nom. Il fait du soft power de manière offensive, là où le pays devrait se choisir un autre destin. Owazungu wadja est-il écrit en grand sur l’affiche. Traduction : les colons sont revenus. Sans doute pour satisfaire à des ambitions débordant les frontières comoriennes. Owazungu wadja et ils se fondent sur les mêmes artifices qu’au siècle dernier. Ils s’emparent des éléments ambitieux du pays, qui, contre quelques privilèges assurés, admettent de participer au démembrement de leur pays. Avec une différence indiscutable. Au siècle dernier, il fallait être un homme d’État. De nos jours, même le petit photographe du coin, annoncé comme un excellent community manager, travaille à dissoudre le pays pour le compte du partenaire. Pour quelques menues monnaies…

Auteur et artiste, Soeuf Elbadawi réagit sur la question, ce lundi 08 mai 2026, depuis Moroni.

Artistes, poètes, chercheurs et intellectuels comme journaliste, acteur associatif, membre de la société civile, cadre d’une institution publique ou privée, tout le monde se met au garde à vous. Il faut bien partager la manne offerte par les autorités françaises à Moroni, qui exigent expressément de paraître sur la photo. En parallèle, il y a eu ce travail, entamé depuis des lustres dans la région, signalé récemment en Afrique de l’Est avec le Kenya et la Tanzanie et qui va se formaliser ce lundi au sein de la COI, organisation régionale des États insulaires du Sud-Est. Après avoir essuyé un échec dans sa tentative d’imposer sa loi en avril 2025, lors du 39ème Conseil des ministres de l’organisation régionale à Tana, la France re-tente le coup à Moroni, ce lundi 8 juin, en demandant aux États membres de cette organisation d’intégrer « Mayotte française » dans le game[4]. Sa volonté est claire. La France veut, à n’importe quel prix, démanteler le pays, tout comme elle joue à manipuler les intérêts en jeu dans la zone[5]. Le président Azali Assoumani acceptera-t-il de jouer cette partition, sous la contrainte ? Une lettre adressée par des organisations de la société civile, dont le CSUM et Comité Maore, l’interpelle, ouvertement. Insistant sur les manœuvres de la tutelle coloniale, la lettre mentionne notamment la volonté de faire de Maore « une position avancée de la politique française, avec pour objectif de contrôler toute la zone du Canal de Mozambique ».

Se basant sur les textes régissant la COI, elle démontre la nécessité de rendre la chose impossible, à moins que le président comorien n’endosse la responsabilité de céder devant les Français : « L’élargissement de ses membres [la COI]doit obtenir le consensus de tous les États associés. Elle ne peut s’envisager pour le cas de Maore que si le gouvernement comorien accepte une telle démarche. Le destin de l’archipel est donc entre les mains du gouvernement [comorien], qui doit faire preuve d’une fermeté absolue, afin de rejeter les pressions de la France et les conséquences qui peuvent en découler ». La France a l’air de savoir où elle va. L’État comorien, lui, non. D’où ce postulat. Il y a cinquante ans, l’archipel, malgré la mainmise coloniale, avait des raisons de croire en son émancipation. Les combats étaient collectifs. Toute une jeunesse était mobilisée, certains politiques dont le leader du Molinaco, Abdou Bacar Boina, également. Alors que tout le monde donne l’impression de baisser la tête devant cette adversité, aujourd’hui. N’y a-t-il pas le risque de vivre un mauvais coup de la part de celui qu’on ne nomme plus que sous ce seul nom ? Le « partenaire français » ! En oubliant les morts du visa Balladur et les déplacements de population, les assassinats de président et les promesses de développement jamais tenues, en faisant mine surtout de ne rien comprendre au soft power de ces derniers jours. Comment fait-on pour résister quand tout le monde donne l’impression d’avoir été acheté ? Comment fait-on pour exprimer une conviction sur la question dans un pays où l’on a plus le droit de manifester ? Le rendez-vous de la COI, c’est ce lundi. Le président saura-t-il défendre le pays à lui tout seul ?

Med & Houss B.


[1] Le nom que feu Ali Soilihi avait forgé pour nommer l’adversité coloniale, à laquelle il faisait face.

[2] Des couleurs de bulletin imposées par le colon que l’on a fini par assimiler aux partisans de Saïd Mohamed Cheikh et de Saïd Ibrahim.

[3] « Les Français sont des veaux, ils sont bons pour le massacre, ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

[4] Comment plier toute une région du monde pour satisfaire à une volonté de puissance ?

[5] Les accords avec les pays de l’Afrique de l’Est dont parle le livre « Spirales » de Kamal’Eddine Saindou (Bilk & Soul) en font partie. La signature récente d’un accord entre les forces françaises et malgaches y participe. L’accord de libre-échange, prévu ce 10 juin, entre l’Union européenne, les Comores, Maurice, Madagascar et les Seychelles, qui déstabilise la Réunion, également.