Il ne fait pas partie des goats de la scène moronienne. Mais il aura marqué la scène musicale comorienne de son empreinte. Avec son talent de percussionniste, il a su imprimer son tempo sur cette même scène. Incontestable et déroutant.
Lorsqu’il s’élance au-devant du public pour interpréter son couplet dans Mndwa Mbe, l’une des chansons mythiques de Salim Ali Amir, c’est toute la salle d’Al-Camar à Moroni qui se dresse pour acclamer « sa » geste. Lors d’une tournée à Paris, il se désiste à retrouver son groupe sur la scène. Un saut d’humeur. Mais Inyas, c’est un peu ça ! Une insaisissable bête de scène, qui marche à l’intuition. Qui, sans se poser plus de questions, réussit une symbiose avec son public, en plein live – ce dont rêve tout artiste – mais reste capable du pire, à dix minutes d’un concert. On n’est jamais à l’abri d’un revirement avec lui. D’aucuns diraient qu’il est soupe-au-lait…
Sa maitrise des percussions est un don de la nature ou un talent dont il a seul le secret. Son instrument de prédilection – legoma (tambour) – fait corps avec l’artiste. Pour Salim Ali Amir, « Inyas est tout simplement surprenant dans son jeu scénique. Il donne l’impression d’avoir des années de scène derrière lui ». En déplacement pour un concert en Côte d’Ivoire durant les années 1990 aux côtés du groupe Ngaya, il a fait le buzz comme on le dirait aujourd’hui. « Avec un micro baladeur, il s’est lancé dans la fosse au contact du public, créant une ambiance inattendue, transformant complètement la nature du spectacle », décrit Salim Ali Amir.





Avec les camarades du groupe Ngaya.
Né à la fin des années 1950, Inyas, de son vrai nom Houssein Ahmed Ben Ali, échappe très tôt à la norme familiale, en misant sur l’aventure artistique contre la stabilité professionnelle promue auprès de sa fratrie. Au début des années 1970, la musique moderne entamait sa lente ascension, fascinant une jeunesse en quête de divertissement, qui s’exerçait à interpréter le répertoire international prisé à l’époque dans les dancings de la place. À Moroni, c’est essentiellement dans les zones périphériques que s’imprime cette nouvelle culture. Mbueni, le quartier qui a vu naître Inyas se trouve au cœur de ce mouvement, qui va influer sur le futur percussionniste.
Il a commencé tôt. « On a grandi avec, lui, jouant sa musique, et nous, dansant à sa suite. Il a grandi avec Salim Ali Amir ensuite et l’air l’a avalé » explique un membre proche de sa famille. Ado, « il se fait remarquer par sa manie à jouer avec de tout ce qui résonne », se souvient Napalo un voisin du quartier. « Il passait une bonne partie de sa journée à l’intérieur d’une carcasse de voiture à taper sur les restes d’un tableau de bord, ses pieds jouant avec pédales dans un geste imitant les batteurs ou transformait des bidons en métal en percussions. Il avait déjà cette oreille musicale et pouvait distinguer les gammes des sons produits par les objets que lui offrait la rue. Même sur une boite de conserve » poursuit Napalo. « J’ai débuté avec le groupe Venus » se souvient Inyas, posté entre deux véhicules au port de Moroni, où il joue à réguler la circulation. Mais c’est au sein des Kart’s, l’un des orchestres consacrés de l’époque, qu’il affirme sa maîtrise de la batterie et se fait connaître du public.
Il évolue avec les meilleurs musiciens de ces années-là : Adina, Sibor, Abdillah, Ahmed Michel, Walker. À l’aube des années 1980, se pose pour ces groupes composés essentiellement de lycéens, appelés à s’exporter pour leurs études à l’étranger, le besoin de changer de cap et de se structurer autour d’un répertoire. La fusion s’impose comme le seul moyen de continuer à exister. Des éléments des Kart’s et des Anges noirs, l’autre orchestre de musique moderne à Moroni de cette époque, crée les Anges-Kart’s qui prendra plus tard le nom de Ngaya. Un ensemble regroupant Mohamed Ali Mohamed, Abdallah Chihabi, Boul, Salim Ali Amir, Abou Oubeid. Cette recomposition entraîne nécessairement des changements dans les places accordées aux artistes de la place. Inyas perd sa chaise de batteur, mais se voit confier « legoma », qui fait ainsi son entrée dans la gamme des instruments choisie par la nouvelle formation.
Lors d’un concert de Salim Ali Amir et Ngaya au MASA d’Abidjan en 1993.
En dix ans de carrière dans Ngaya, le percussionniste devient incontournable et impose son jeu sur cet instrument, qui deviendra sa spécialité. « Il avait une telle maîtrise des percussions qu’il n’avait pas besoin d’être orienté. Sûr de son talent, il pouvait introduire des improvisations en plein spectacle, sans bousculer l’harmonie du morceau en cours ». Pour Salim Ali Amir, Inyas « est un artiste complet. Il savait chanter, danser et occuper la scène ». Avec les années 2000, s’engage néanmoins une sorte d’affaissement de la création musicale. Les groupes qui ont fait les belles heures de la scène locale commencent à se défaire, au profit des différentes logiques du marché. Les spectacles en play-back passent en haut de l’affiche. Les consoles remplacent les orchestres et appauvrissent le répértoire.
Inattendu, les studios se tournent vers la composition des chansons de hayasa, plus rémunératrice bien que moins exigeante, artistiquement. Cette transition sonne le glas des premiers groupes de musique, qui s’éteignent les uns après les autres. Les artistes qui avaient une stratégie de carrière trouvent le moyen de continuer à vivre de leur œuvre, en se professionnalisant. Les autres, qui avaient besoin des dynamique collectives pour s’exprimer, se trouvent rapidement largués par ces conversions de dernière minute et perdent leurs repères. Débute pour cette catégorie d’acteurs une sorte de traversée du désert, avec ses limites et ses incertitudes. Inyas en fera les frais. Il offre son talent à qui veut faire appel à sa disponibilité.
Il apparaît aux côtés de Malco Band, de Ninga des Comores et de Gosti. Avec un groupe du Sud de Ngazidja, à Malé précisément, il est à l’origine d’un morceau devenu culte « wasaya wadja / wasa kwadjadja / anla kuli hali ». Pêche musique de la ville d’Ikoni le recrute pour une année. Le percussionniste n’a pas d’égal et intéresse les groupes qui vont occuper la scène reggae des années 1990 à 2000. Babadi, Démo, M’toro Chamou à Maore. « J’ai même joué pour Alpa Djo », lance le « Ngoma-man ». Plus surprenant, l’artiste international du moment – Goulam – fait appel à lui à ses débuts. Inyas est intarissable. Quand il n’est pas aux percussions, il compose avec sa guitare. Des mélodies « qui portent et qui me font penser à l’auteur-compositeur congolais ZAO, auteur du célèbre tube Ancien combattant. Inyas mérite qu’on l’enregistre pour pouvoir espérer vivre de ses nombreuses compositions encore inconnues du public », assure Salim Ali Amir.

Inyas, non loin de la douane nationale à Moroni (image de Kes).
Mais qui a pensé à lui tendre la main alors qu’il était encore indispensable ? Il semblerait que ses « sarcasmes » déroutaient les autres musiciens. Celui qui affirme avoir été son protecteur, au cours de ses dix années de collaboration avec Ngaya, regrette son caractère « ingérable ». Un avis partagé par Ahmed Jaffar, un des fans du percussionniste, à qui il a fait appel récemment pour un show de promotion, au sein de Telma M’vola. Inyas est-il un bohême, un rêveur ou un artiste indomptable ? Dans la galère qui est la sienne, ses fidèles ne désespèrent pas de le voir un jour remonter sur la scène.Rencontré dans ses errances, il accepte de donner sa version de lui-même : « On raconte n’importe quoi sur moi. Il est vrai que je n’appartiens à aucune formation. Je suis musicien et je suis prêt à partir aux concerts où l’on fait appel à mes services. Depuis la fermeture des studios, les artistes galèrent. Moi plus qu’eux parce que je sais jouer, j’ai mon répertoire et j’ai besoin d’un coach pour le reste. Arranger, manager, ce n’est pas mon boulot ».
Les yeux un peu hagards comme perdus dans un univers sans horizon, Inyas regrette l’effondrement de la scène musicale. « Tout est en train de décliner. Mais moi je continue à composer dans ma tête. Mes mélodies sont là » _ il montre sa tête. « Ceux qui disent qu’ils vont me produire font semblant. Tu sais, j’ai failli à une époque signer une série de concerts avec Koffi Olomidé comme batteur avec quelques millions à la clé. Va demander à Salim Ali Amir, qui a refusé ? » Ahmed Jaffar n’est pas loin de penser que l’artiste se sent un peu brimé, bien qu’il « ait aussi une part de responsabilité » dans ce qui lui arrive. De la rue, Inyas continue de rêver à son art. C’est dire que le génie est toujours vivant, bien que son parcours déroute ses compagnons de scène. Près de la Douane à Moroni, il fait signe à présent aux voitures, joue au policier de faction, indique le chemin aux conducteurs harassés par la ville.
Mikidache, qui l’a bien connu, a une pensée pour lui : « J’ai les larmes aux yeux. Notre pays est mort, il emporte nos génies incompris et méprisés avec. La vraie histoire de mon frère Inyas, je la connais. Le jour où Ignace a basculé, c’est le jour où il a vu le groupe SY prendre l’avion sans lui ». Le groupe a tenté de se professionnaliser, en allant s’installer dans l’Hexagone. Quand il a spleeté, certains de ses interprètes ont continué à arpenter la scène. Mikidache est celui qui a le plus réussi, en remportant le prix Découvertes RFI en 1999. Nusbati Bushurwani, qui l’a, elle aussi bien connu, en témoigne : « Une légende qui emportera sûrement son génie dans sa tombe. Je l’ai eu comme voisin pendant des années. Il est vrai que c’est un monde à part à lui seul, et qu’il peut faire peur parfois, mais il reste un génie de son art. J’étais toujours émue de l’entendre jouer. Comment il joue si bien…»
Kamal’Eddine Saindou
L’image à la Une est de Kes.