Le narratif de « Mayotte française » est tel que l’histoire de l’archipel des Comores paraît brouillée. L’épisode des serrelamê et des soroda penche souvent d’un côté, au risque du mensonge organisé. Les descendants de serrelamê souffrent du rcéit manquant de ce qui a pu être fait au par les acteurs du Mouvement Populaire Mahorais et par leur milices, au point que Mélenchon, leader de LFI en France en vient à défendre la geste des Chatouilleuses. Raboubah Jr s’est entretenu avec Aress autour de cette mémoire que l’on dit oubliée.
« Je m’appelle Aress Said Ali. Je suis de Mamoudzou. Je suis né, j’ai grandi là. Ma famille vient d’un peu partout. Tsararano, Barakani, Tsingoni, Sada et d’autres villages de Maore ».
Raboubah Jr AS : Comment avez-vous appris la geste des soroda face aux serrelamê ?
AS : Je l’ai apprise, on va dire, comme tout jeune de mon âge, soit par des remarques, soit par des injonctions. J’entendais à chaque fois revenir les mot « serrelamê » et « soroda », dans des discussions d’adulte notamment. Parfois, on me disait « ule mwana wa serrelamê au ule jau ». À force, j’ai commencé à poser la question à mes parents, à mon grand-père. Ils m’ont expliqué. J’ai fini par comprendre que dans la même famille, on pouvait avoir ces deux mouvances (serrelamê / soroda). Je me suis rendu compte que je venais d’une famille à la fois serrelamê et soroda. Mais j’étais plus, on va dire, bercé par ceux qui étaient serrelamê.
R. Jr AS : Comment vous l’avez pris ?
AS : Ma réaction est un peu mitigée. Deux mouvances, deux tendances, deux idéologies.Dans ma propre famille, chacun me donnait son ressenti. Et j’essayais de recouper certaines informations. J’ai constaté que du côté des serrelamê, j’avais des récits et des témoignages un peu plus précis. Du coté soroda, j’avais des témoignages un peu généralistes. Un nom balancé par-ci, un évènement par-là. Il n’y avait pas de détails. Du côté serrelamê, j’avais un peu plus de précision sur le déroulement des évènements. À partir de là, je me suis forgé ma propre opinion. Il y a beaucoup de mythes, de fantasme, de « on dit », des choses qui ont été racontées de part et d’autre, et il est important de comprendre en profondeur. Ce sont déjà deux idéologies, liées à des convictions politiques. Ce n’est pas une question d’ethnie, comme on peut le penser dans d’autres régions. Ce sont deux idéologies opposées, antagonistes, mais qui se ressemblent, finalement. On pourrait dire les deux faces d’une même pièce. Deux idéologies, certes, antagonistes, mais visant un même idéal. Cet idéal-là, c’est l’épanouissement de Mayotte et des Mahorais. Et l’accomplissement des mahorais dans une vie meilleure. La possibilité de vivre sa vie comme on l’entend. Mais là où il y a des différences, là où il y a de l’antagonisme, c’est dans les voies et les chemins empruntés. Je vais commencer par l’idéologie soroda. Leur projet était d’atteindre la liberté et la justice, en s’ancrant dans la France. Les soroda se disaient qu’en étant avec une puissance comme la France, ils pourraient atteindre cet idéal. Les serrelamê, eux, pensaient comme tous les Africains de leur époque. Le vent de l’émancipation était là et il fallait aller dans son sens, c’est-à-dire que tout peuple, digne de ce nom, est appelé à prendre sa destinée en main, sans supporter la contrainte d’une puissance étrangère. Ils visaient les mêmes idéaux de justice sociale, de liberté et d’émancipation. En ayant le destin de notre territoire en main, leurs enfants pouvaient se réaliser, en fonction de nos cultures et de nos valeurs.





Zeïna M’dere. Bamana et Ali Soilihi. Said Café, un des rares hommes d’État ayant assumé de servir une conscience archipélique : après avoir avoir été taxé de serrelamê à Maore, il a été ministre des affaires étrangères des Comores. Spirales, le livre de Kamal’Eddine Saindou sur la question du séparatisme dans l’archipel. Bob Kira, parmi les premiers à en parler…
R. Jr AS : Votre vécu, en tant que descendant de serrelamê, au sein des administrations locales ?
AS : Plus jeune, je dirais que je n’ai pas eu de difficulté particulière. J’ai eu des remarques, c’est pour ça que j’ai posé la question à mes parents. Quand je me rendais dans une administration pour des démarches, que je disais être le fils de telle famille, je ne comprenais pas vraiment. La discrimination est venue plus tard. Quand on a quitté Mayotte, qu’on est parti en Métropole, au moment où on remplissait les demandes de bourse, on nous opposait toujours un refus. On remplissait tous les critères sociaux. On avait la chance d’habiter en région parisienne, on se déplaçait jusqu’à la maison de Mayotte, pour fournir les documents à temps. On n’avait jamais de réponse positive et on n’avait pas d’explication. Ma mère s’est déplacée à plusieurs reprises auprès de l’administration à Maore, pour s’enquérir. On lui disait oui, les documents sont complets, mais une fois en commission, c’était le refus. C’est quelques années plus tard qu’on a rencontré le directeur de la DASU, lors d’un déplacement à Paris. On l’a interpellé, je peux citer son nom, Attoumani Bina, et il nous a fait cette confidence au détour d’un couloir, en disant qu’effectivement notre dossier était un peu délicat à traiter. Vous vous êtes identifié en tant qu’enfant, descendant de serrelamê. Donc, au moment des commissions, même si on a instruit vos dossiers et qu’il y a toutes les pièces administratives requises, se pose un souci. Au moment de statuer, on reçoit certaines directives, des consignes claires de la part de certains élus, qui siègent dans ces commissions-là, disant qu’il ne faut pas leur donner de bourses à eux. Ce sont des enfants de serrelamê ! Nos parents se sont battus pour rester avec la France, ce n’est pas aux enfants et aux petits-enfants de serrelamê de venir profiter de ce que nos parents ont durement obtenu par leur combat. Donc à partir de là, nous, on est obligé d’obéir, disait-il, nous ne sommes que des agents. On ne peut pas faire autrement. Ce sont les élus qui décident. Nous, on applique. Et il nous a dit qu’on n’était pas les seuls. D’autres que nous subissaient cette situation. Et ça a continué comme ça, jusqu’à ce qu’on réponde positivement, vers la fin de notre cursus. Mais on avait compris qu’à Mayotte qu’il y avait eu un renouvellement de la classe politique, un renouvellement de cette génération d’élus, qui a fait que forcément ça a abouti à un autre traitement. Nous avons compris qu’être enfant ou descendant de serrelamê pouvait vous nuire. Ça correspondait aussi à ce que notre grand-père nous avait déjà dit.
R. Jr AS : Bob Kira a sorti un livre parlant de son père, considéré comme l’un des grands indépendantistes mahorais. Pensez-vous que ce soit une bonne chose d’interroger cette mémoire ?
AS : Je pense que c’est nécessaire de parler de ce passé, ce pan de notre histoire. Quelle que soit les douleurs endurées, il faut avoir le courage d’aborder cela, parce que ça permet de connaître notre histoire, de maîtriser notre passé, même le plus sombre, parce qu’aucun peuple n’hérite d’une histoire uniquement faite de gloire, rien que de gloire. Il y a des pans de l’histoire, qui sont plus glorieux que d’autres. C’est comme ça depuis que le Monde est monde. Nous ne faisons pas exception. Il nous appartient d’affronter ce passé. Ça permet de panser ses plaies pour pouvoir envisager un avenir plus radieux, un avenir commun, parce qu’on est condamné à vivre ensemble. On a un destin commun, serrelamê comme soroda, on est condamné à le vivre. Donc si on n’a pas ce courage, on ne pourra pas se pardonner. Il faut dire objectivement ce qui s’est passé. Si un serrelamê a commis une exaction, il faut en apporter la preuve, le démontrer, et dire voilà il y a eu ça. Et ce qui s’est passé, on ne veut plus que ça se reproduise. Si un soroda a commis une exaction, il faut avoir le courage de le dénoncer, d’apporter des éléments factuels. Et se dire qu’il faut que ça ne se reproduise plus. Il n’y a que comme ça qu’on pourra s’accepter. Ce n’est pas en restant dans une posture de victime ou en indexant l’autre que le discours va changer. Récemment, j’ai entendu un monsieur de Mangaju, qui affirmait que les soroda n’avaient jamais rien fait de mal, qu’ils n’ont pas le cœur mauvais, que ce sont les serrelamê qui avaient commis des exactions, qu’ils ont voulu préserver leurs privilèges, parce qu’ils étaient dans la fonction administrative, alors que c’est faux ! C’est faux, je peux en témoigner, mon grand-père n’a jamais travaillé pour aucune administration, ni l’administration coloniale, ni l’administration de l’autonomie interne. Mon grand-père était un entrepreneur, un exploitant agricole, donc il n’avait rien à voir avec le pouvoir, quel qu’il soit. C’est une première chose, et pourtant il avait des convictions indépendantistes, il était foncièrement serrelamê, pour l’idéologie serrelamê. Et lui-même, il a subi des exactions juste pour ses idéaux, pour ses convictions, et ça personne ne peut le nier. C’est connu, cette histoire-là, les exactions commises sur mon grand-père. Quand j’entends ce monsieur de Mangaju dire qu’aucun soroda n’a commis d’exactions, qu’aucun n’a fait du mal, je sais qu’il est en train de nier les souffrances de certains. Moi, je ne nie pas que certains soroda aient subi des exactions, peut-être de la part des serrelamê ou du pouvoir de l’autonomie interne, comme il le nomme à tort, en disant que c’est un pouvoir comorien. C’était un pouvoir régalien français, de nationalité française, c’était le drapeau français qui flottait sur ce territoire des Comores, il n’y avait pas un État comorien indépendant venu s’accaparer de Mayotte et infliger des exactions au Mahorais. Ça c’est faux ! C’est une extrapolation, une falsification par le discours, une falsification des récits et des faits historiques. La nationalité qui prévalait sur ce territoire était française. Quand les gens parlent, il y a une exagération dans les termes qui tend à falsifier l’histoire et l’imaginaire de certains esprits dans les jeunes générations.
Affaire serrelamê – soroda. Où quand les bouches se délient…
R. Jr AS : Quel message aimeriez-vous transmettre aux générations futures concernant ce passé ?
AS : Avant de parler aux autres, il faudrait qu’on parle à nos aînés, qui ont été témoins de cette histoire. Même s’ils étaient plus jeunes, ils ont vécu certaines choses. Je pense qu’entre cette génération et la nôtre, on doit être capable de rouvrir les plaies. Pour pouvoir les aseptiser, les refermer définitivement et construire l’avenir. On doit faire ce travail de façon dépassionnée, en restant factuel. Il y a un travail d’historien qui doit être mené. Pas d’historien passionné. On voit bien, que ça soit ici à Mayotte ou sur d’autres territoires ou même sur le territoire national, quand l’histoire est faite par des idéologies, ce n’est point de l’histoire. Il faut des historiens qui usent d’une démarche scientifique, sur des faits que l’on peut recouper et qu’on peut attester. C’est grâce à cet exercice qu’on pourra transmettre un héritage plus apaisé aux générations futures. Et pour terminer, je prends un exemple concret. Quand on parle de Zakia Madi, en disant que c’est une martyre, qu’elle a été tuée par les Comoriens, il nous faut replacer ce fait dans son contexte historique. Et ce travail ne pourra être fait sans démarche scientifique. Quand je parle de démarche scientifique, il nous faut montrer ce qui s’est passé ce jour-là, dire qu’il y avait des forces de l’ordre régaliennes, et non une milice. Des forces de l’ordre, sous drapeau français, qui étaient là pour encadrer la foule qui manifestait. C’est déjà un premier élément historique. Ce sont des officiers français qui ont donné l’ordre de tirer. Les armes utilisées à ce moment-là étaient-elles les mêmes qu’à Paris pour contenir les manif ou étaient-ce des armes différentes ? Il faudrait faire ce parallèle-là pour savoir s’il y a eu une exception à Maore ou s’il s’agissait des mêmes armes que la république française utilisait partout sur son territoire. Que cela soit à Paris ou sur le territoire les Comores. L’ordre a été donné comment ? Est-ce que le tir a été intentionnel ? Est-ce que le tir avait une intention létale ou pas ? Ce sont les recherches scientifiques qui pourront nous établir ça. Parce qu’on a eu le cas des manifestations contre la vie chère à Maore en 2011, où un jeune, Elanzize de Mtsapere, est tombé sous le tir d’un CRS, un tir de flash-ball, au niveau de la cage thoracique, qui lui a causé un arrêt cardiaque. Elanzize est mort. Est-ce qu’on va dire pour autant qu’Elanzize est un martyr, qu’il a été sacrifié par la république française, je ne pense pas. Il y avait un contexte historique. Il y avait une foule surexcitée, dans une lutte sociale – la grève contre la vie chère -, les CRS, pour repousser les manifestants surexcités, ont tiré. Je ne pense pas que ça a été été une volonté de tuer Elanzize, mais ce tir de flash-Ball a provoqué l’arrêt cardiaque, qui a conduit au décès. Je ne peux pas dire qu’il y a eu une volonté de la République d’assassiner un jeune Mahorais. Il faut replacer les choses dans leur contexte. C’est ce même exercice qu’on doit faire pour Zakia Madi ou d’autres faits. Un héritage plus apaisé ne pourra se faire que si on fait cet exercice en amont.
R. Jr AS : Un dernier mot ?
AS : Ce que je pourrais dire, c’est qu’il faut tordre le coup à pas mal de fantasmes et de choses racontées ici et là, de part et d’autre. Et surtout par rapport à une génération qui n’a pas vécu ces événements. Il y a tellement de choses qui sont dites, des extrapolations. Il y avait un pays indépendant, qui s’appelait les Comores, venu envahir Mayotte, et qui a commis des exactions comme l’Allemagne nazie est venue envahir la France. Pour beaucoup de jeunes, c’est comme ça qu’ils se représentent cette histoire. Leur colère est inimaginable. Ils n’arrivent pas à comprendre que c’était un même territoire, sous le même drapeau, et qu’à un moment donné de l’histoire, il y a eu l’autonomie interne, durant lequel on a donné un peu plus de pouvoir décisionnel aux locaux sur un certains nombres de choses bien limitées. Ce n’est pas toute la vie sociétale qui était concernée, mais seulement certains éléments. Nous étions en pleine période coloniale. Peut-être que ça fera l’objet d’un autre sujet, mais on n’en parle pas à Maore. Beaucoup pensent que durant la colonisation à Maore, tout était beau, tout était rose. Certains affirment même qu’on n’a jamais eu de soucis durant la colonisation, que c’est pendant l’autonomie interne qu’on a eu des soucis, qu’on a été malmenés. Ça voudrait dire que les Mahorais vivaient très bien durant la colonisation. Est-ce que les gens savent réellement ce que c’était la colonisation ? À un moment, il faut qu’on puisse aborder cette partie de l’histoire. Ce n’est pas parce que la majorité des Mahorais a choisi d’être français, de s’ancrer dans la France, qu’il faut oublier ou qu’il faut éviter de parler de cette période. C’est une des périodes les plus sombres de notre histoire, même si certains ne veulent pas en parler, pour ne pas remettre en question l’appartenance à la France. Il est question de maturité historique. Nous ne l’avons pas encore atteinte. D’autres départements d’Outre-mer, la Martinique, la Guadeloupe, Guyane et autres, ont peut-être atteint cette maturité. Eux sont toujours français, mais ils sont capables de parler de colonisation, aussi douloureuse qu’elle fût. Chez nous, on n’en est pas capable. Tant qu’on sera dans cet âge d’immaturité, d’adolescence politique, on ne pourra pas parler de ce passé, de façon apaisée, décomplexée. On ne pourra pas avancer. Qu’on le veuille ou non, la colonisation fait partie intégrante de notre histoire. Il n’y a pas que les 15 ans d’autonomie interne passée aux côtés des autres îles de l’archipel. Avant même l’annexion ou la mise sous protectorat des autres îles, Maore a eu un passé. L’effacer, c’est nous couper de nos racines. Il faut que les Mahorais et les jeunes générations comprennent que Maore n’a pas commencé à exister en 1841, avec l’arrivée de la France. Moi, j’ai des aïeux qui sont enterrés à Mayotte avant 1841. Avant que la France ne vienne nous mettre ces lois, ses pas géométriques, ceci, cela, on a eu des aïeux. Leurs tombes sont encore là. Donc à un moment donné, il faut qu’on parle de ce passé, parce que tant qu’on n’en parlera pas, on ne saura pas qui nous sommes. Et si on ne sait pas qui nous sommes, on ne pourra pas savoir quel avenir nous voulons dans cette même nation ou dans l’autonomie comme on le souhaite. En tout cas, arrivera un moment où il faudra que nous nous réconcilions avec ce passé.
Propos recueillis par Raboubah Jr Al Shashahani
Image à la Une, extraite de Spirales de Kamal’Eddine Saindou.