La métropolisation de Moroni au prisme de l’espace : mythe de la pierre, mirage technocratique et infrastructure des personnes. Une analyse de Salec Halidi Abderemane, géographe et doctorant en sociologie au Centre Émile Durkheim (Université de Bordeaux).
La ville de Moroni échappe à ceux qui tentent de la saisir par un seul de ses reflets. Historiquement décrite comme une majestueuse cité de pierre tournée vers l’Orient, puis diagnostiquée par les institutions internationales comme une agglomération anarchique en manque d’infrastructures, la capitale comorienne est victime d’un malentendu persistant. Pour comprendre cette fracture, il convient de convoquer la triade spatiale du philosophe et sociologue Henri Lefebvre, formalisée dans La production de l’espace (Lefebvre, 1974) : l’« espace perçu » (la matérialité physique et les flux quotidiens), l’« espace conçu » (les plans, le cadastre et les représentations technocratiques) et l’« espace vécu » (l’expérience intime, symbolique et sociale des habitants).
La tragédie de l’analyse urbaine à Moroni réside précisément dans la confusion systématique de ces trois dimensions. L’observateur étranger, qu’il soit administrateur colonial ou expert de la Banque mondiale, prend l’« espace conçu » de ses schémas directeurs et l’« espace perçu » de la minéralité arabe pour la réalité absolue, oblitérant de fait l’« espace vécu ». En réduisant la ville à son béton, à ses remparts historiques ou à son cadastre défaillant, ces regards extérieurs s’aveuglent volontairement sur l’infrastructure invisible qui fait véritablement tenir la cité : les réseaux de solidarité, la puissance de la diaspora et les impératifs du anda na mila. Confondre le contenant architectural avec le contenu social ne produit pas seulement une mauvaise lecture de Moroni ; cela permet d’en invisibiliser les luttes de légitimité identitaire et la démission spectaculaire de l’appareil d’État.
Dans cette organisation urbaine et sociale, l’accession au statut de notable à l’issue du anda nkuu ouvre l’accès aux instances coutumières, au sein des sous-quartiers (ou quartiers) de la médina, et favorise l’intégration des réseaux de solidarité, qui organisent la vie collective. Ces quartiers historiques et coutumiers ne constituent pas de simples découpages territoriaux hérités des origines de la cité. Ils représentent de véritables espaces de régulation sociale au sein desquels les familles assurent la gestion des conflits, la transmission des normes et la reproduction des hiérarchies locales. En encadrant l’arbitrage du quotidien et en fixant les règles de la sociabilité, ces unités territoriales garantissent la cohésion interne de la cité ancienne tout en perpétuant son ordre politique local.




Moroni et sa périphérie, vue par Salec Halidi Abderemane.
Par ailleurs, cette organisation familiale et coutumière contribue à faire de la médina le centre symbolique incontesté de l’ensemble métropolitain. Comme le souligne Guy Di Méo (2010 : 3), les métropoles se construisent généralement autour d’un « territoire mère », qui concentre les fonctions identitaires et les références historiques de la collectivité. À Moroni, la médina joue précisément ce rôle matriciel. Elle demeure le lieu d’ancrage où se perpétuent les modèles familiaux fondateurs et à partir duquel se diffusent les références sociales, qui structurent encore l’ensemble de l’espace. Ainsi, même lorsque la croissance démographique et l’étalement urbain poussent la population hors du noyau historique, la médina reste le point d’imputation symbolique, à partir duquel s’évalue le prestige social et se définit l’appartenance citadine.
La ville-vitrine : l’« espace perçu » et le mythe de la pierre
Le premier prisme à travers lequel Moroni est saisie est celui de son « espace perçu », une matérialité physique dominée par la pierre et l’héritage arabo-musulman. Pour l’observateur extérieur, la ville se résume d’abord à sa médina. Dès l’époque coloniale, le médecin Nicolas Du Plantier observe Moroni comme une « cité arabe » caractérisée par ses rues étroites, ses mosquées et ses maisons blanches à terrasse (Du Plantier, 1904). Cette perception visuelle fige les hiérarchies sociales dans la matière. Comme le démontre Sophie Blanchy, à travers les photographies d’Henri Pobéguin (Blanchy, 2007), la maison en pierre est la marque matérielle de l’aristocratie, traçant une frontière étanche entre l’urbanité orientale et la brousse environnante.
La littérature et le cinéma occidentaux n’ont cessé de reproduire et de renforcer cet espace perçu. Dans Le Tournis (Dufour, 1984), la médina est sacralisée comme le lieu exclusif des riches et des personnes bien nées venues d’Inde ou d’Arabie. Sous l’objectif de David Irving dans le film Night of the Cyclone (Irving, 1990), cette frontière matérielle prend une violence symbolique inouïe : la caméra oppose la modernité intemporelle de la ville de pierre (ses portes sculptées, son esthétique picturale) à la précarité absolue de la périphérie, où les habitats végétaux et en tôle sont balayés par les éléments. Fascination et occultation vont de pair : hypnotisé par cette imagerie aristocratique, l’œil extérieur ne perçoit la cité que comme un îlot de civilisation, menacé par son propre environnement.
L’« espace conçu » : mirage technocratique et failles du Grand Moroni
Face à cette ville perçue comme figée ou menacée, les institutions de développement cherchent à imposer un tout autre prisme : celui de l’« espace conçu ». Dans les rapports de la Banque mondiale ou d’ONU-Habitat, l’urbain n’est envisagé qu’à travers le prisme du manque matériel et du risque naturel (Banque mondiale, 2020 ; Banque mondiale, 2025). L’urbanisation y est réduite à une problématique purement technique de bétonnage, de normes paracycloniques et de planification spatiale (Banque mondiale, 2020 ; Banque mondiale, 2025). De même, le rapport d’ONU-Habitat de 2023 insiste sur l’urgence de rationaliser le territoire, en établissant un cadastre et en freinant l’extension des quartiers dits informels et inondables (ONU-Habitat, 2023).




Quatre regards portés sur Moroni la belle endormie…
C’est précisément de ce mirage technocratique qu’est née, en 2016, la stratégie d’aménagement du « Grand Moroni » (Banque mondiale, 2020). Pilotée par le gouvernement comorien et ONU-Habitat, cette initiative ambitionnait d’étendre administrativement la capitale sur un axe nord-sud de 36 kilomètres, depuis l’aéroport international de Hahaya jusqu’à Mitsudje (Banque mondiale, 2020). Il s’agissait théoriquement d’absorber la pression démographique et d’aménager une métropole moderne dotée d’équipements mutualisés (Banque mondiale, 2020). Toutefois, ce projet révèle de manière éclatante l’impasse d’un espace conçu étanche à la réalité sociologique. En traçant arbitrairement des lignes sur une carte, les planificateurs se sont heurtés à la résistance des structures foncières locales, ainsi qu’aux revendications d’autonomie des communes et villages environnants (Iconi, Itsandra, Mdé, Mkazi) (Banque mondiale, 2020). L’abstraction cartographique s’est brisée contre les frontières invisibles, mais bien réelles, des lignages et des solidarités villageoises.
Ce découplage débouche en outre sur de profondes contradictions institutionnelles. Tout en déplorant la faiblesse administrative et l’incapacité fiscale des communes comoriennes (Ministère de l’Aménagement du Territoire, 2015), les bailleurs internationaux saluent paradoxalement le rôle palliatif des associations villageoises et de la diaspora dans le financement des routes, des écoles ou des mosquées (Banque mondiale, 2020). Or, en célébrant cette résilience communautaire, les experts légitiment en creux le désengagement de l’État. Ils condamnent d’un côté le anda perçu comme une dépense ostentatoire et irrationnelle, freinant l’investissement productif (Banque mondiale, 2020), sans comprendre de l’autre que c’est l’absence d’action publique, qui contraint la population à renforcer ses propres dispositifs coutumiers de solidarité.
L’infrastructure des personnes : L’« espace vécu », recompositions familiales et métropolisation
Pour appréhender la véritable mécanique urbaine de Moroni, il s’avère indispensable de dépasser les schémas directeurs et de prêter attention à l’« espace vécu » par les habitants eux-mêmes. Éloignée des clichés de la cité pittoresque, la littérature comorienne décrit une médina parfois asphyxiante. Pour le poète Saindoune Ben Ali (Testaments de transhumance, 1996), la ville de pierre incarne un espace d’oppression historique, une « arabie-putasse constipée », où la superbe des minarets dissimule la souffrance des dominés et des « makuwa chevauchés ». Dans la même veine, le chanteur Salim Ali Amir (Moroni, 1989) dénonce le huis clos de la cité ancienne où l’ascension sociale attise les rivalités et où les parvenus cherchent à capter le prestige citadin. De son côté, Soeuf Elbadawi (Moroni Blues Chap. II, 2007) met en récit la mélancolie engendrée par cette dégradation bâtie autrefois, notée par Du Plantier (1904), vécue plus particulièrement par l’enfant née du voyage (usafari) que la ville de pierre marginalise en permanence.
C’est à l’intersection de ces tensions socioculturelles que la notion d’« infrastructure des personnes » (Simone, 2004) prend toute sa mesure, trouvant une démonstration rigoureuse dans les travaux d’Imani Younoussa. Loin de représenter une anomalie économique, le anda agit comme le moteur essentiel du fonctionnement économique de la ville et de l’archipel. Younoussa établit en effet que les transferts financiers de la diaspora s’élèvent à 24 % du PIB comorien (dépassant largement les 10 % attribués à l’aide publique au développement) (Younoussa, 2011). Cette circulation de capital s’inscrit dans un « contrat implicite » scellé entre le migrant et sa communauté, dont l’horizon ultime est l’obtention du titre valorisé de notable (Younoussa, 2011).
Le son de Moroni, extrait de Ngoma, album de Salim ali Amir.
Dès lors, sans l’attractivité statutaire offerte par le anda nkuu, les incitations au rapatriement des fonds s’effondreraient. Les analyses statistiques montrent que ces flux redistributifs d’origine coutumière réduisent l’incidence de la pauvreté de 3,5 % et garantissent la subsistance des ménages les plus vulnérables (chômeurs, inactifs, agriculteurs) (Younoussa, 2011). Par ailleurs, 13 % de ces capitaux sont directement investis dans le secteur de la construction, afin de satisfaire aux engagements matrimoniaux (Younoussa, 2011). Ainsi, le développement matériel de la cité n’obéit pas aux préconisations d’urbanisme, mais bien aux dynamiques coutumières : face aux défaillances de l’État, une « diaspora-providence » s’est constituée en véritable armature urbaine (Younoussa, 2011).
La métropolisation de Moroni apparaît ainsi comme le produit d’une coexistence entre continuités coutumières et innovations de personnes. Loin d’opposer tradition et modernité, elle résulte de leur articulation permanente dans l’espace urbain. Néanmoins, si le mariage demeure une institution centrale et si les solidarités traditionnelles perdurent, l’observation des situations matrimoniales à Moroni atteste d’une pluralité croissante des trajectoires de vie. Les données démographiques indiquent que 73,4 % des adultes sont monogames et 5,4 % polygames, tandis que les veufs, divorcés et célibataires regroupent près d’un cinquième de la population adulte (RGPH, 2017-2018). Dans cette perspective, l’urbanité rapide dans les nouveaux quartiers de Moroni renforce ses marges, formant ainsi une métropolisation avec Itsandra et Iconi, conjuguée à l’évolution des conditions socio-économiques, et engendrant de profondes recompositions des territoires.
C’est pourquoi entre 1982 et 2007, la superficie urbanisée est ainsi passée de 185 à plus de 1.000 hectares (Gérard, 2009 : 515). Cette croissance spatiale soutenue est tirée par un apport migratoire continu, en provenance de Ndzuani, de Mwali, des zones rurales de Ngazidja, ainsi que de Madagascar et d’Afrique orientale. Cet afflux alimente l’émergence et la consolidation de quartiers périphériques au sein desquels s’épanouissent des structures familiales plus autonomes : foyers isolés, ménages monoparentaux, jeunes célibataires ou couples récemment installés. Loin d’être des ensembles homogènes en rupture avec le centre historique, les quartiers précaires de la périphérie traduisent les adaptations de populations confrontées aux contraintes croissantes du marché foncier, du logement et de l’emploi. Les solidarités de voisinage, les formes de cohabitation et les pratiques d’entraide qui s’y déploient relèvent ainsi de véritables stratégies d’adaptation et de survie, plutôt que de la simple reproduction d’une « culture du bidonville ».
Cette dynamique d’autonomisation résidentielle et économique est particulièrement visible dans des quartiers périphériques tels que Madjadju, Garaji Mrikau ou Kavukaïvo. Émergés en marge de la cité historique, ces territoires se sont progressivement affirmés comme de nouvelles polarités économiques et résidentielles. Ils rassemblent des catégories socio-professionnelles diverses : pêcheurs, chauffeurs, maçons, artisans, commerçants informels, étudiants, fonctionnaires et travailleurs précaires. Bien que leurs habitants participent pleinement au fonctionnement quotidien et à l’économie de la métropole, ils demeurent souvent perçus comme extérieurs aux réseaux de légitimité sociale dominés par les familles aristocratiques de la médina. Contrairement au modèle traditionnel fondé sur la cohabitation élargie et la proximité spatiale des lignages, les nouvelles formes d’habitat privilégient l’autonomie du ménage. Ce choix ne relève pas d’une rupture culturelle délibérée, mais s’impose sous la pression des contraintes financières, de la rareté du foncier abordable et de la nécessité d’auto-construire son logement au moyen de ressources limitées.




Moroni et sa nostalgie dans la médina, ses antennes paraboliques, son papayer la médina et une oeuvre de Kouka sur un mur de Mtsangani qui s’écroule…
L’élan métropolitain s’appuie parallèlement sur les infrastructures structurantes situées aux principales portes d’entrée nord et sud de la capitale. Les axes routiers, boulevards, réseaux techniques et équipements publics hérités de la période coloniale constituent aujourd’hui les armatures majeures le long desquelles se redistribuent les fonctions urbaines. C’est le long de ces corridors de transport que se développent de nouvelles centralités accueillant succursales bancaires, services administratifs déconcentrés, établissements d’enseignement, commerces modernes et activités de service de proximité. Ces structures formelles s’entremêlent aux marchés informels, aux ateliers artisanaux et aux petits commerces familiaux, portés par la diversité des ménages de la périphérie. En saisissant les opportunités offertes par l’accessibilité accrue de ces territoires, les habitants développent des activités génératrices de revenus et répondent aux besoins de la vie quotidienne.
Finalement, cette dynamique d’étalement franchit désormais les limites administratives strictes de la capitale pour intégrer les agglomérations voisines au sein d’un même système urbain fonctionnel. Les communes limitrophes d’Iconi et d’Itsandra se trouvent pleinement engagées dans ce processus d’intégration. Leurs noyaux historiques et leurs zones d’extension récente jouxtent directement les fronts d’urbanisation de Moroni, dans un contexte où la délimitation des compétences et des frontières territoriales demeure parfois source de frictions intercommunales. Néanmoins, la densification des flux quotidiens, la mobilité des travailleurs, les échanges commerciaux et l’interdépendance des services finissent par sceller la continuité spatiale et sociale de cet espace métropolitain en pleine mutation.
En dernière analyse, la ville de Moroni ne saurait se planifier à travers le seul prisme du béton et de l’acier ; elle s’édifie au quotidien par les liens du sang, les appartenances lignagères, la recherche du prestige coutumier et les flux financiers transnationaux issus de sa diaspora. Si les interventions des bailleurs et institutions internationales échouent régulièrement à accompagner les mutations de la capitale, c’est parce qu’elles s’obstinent à plaquer un « espace conçu » abstrait, imperméable aux dynamiques sociologiques locales. En appréhendant le anda na mila comme une simple aberration économique, plutôt que comme l’armature même de l’« infrastructure des personnes », la planification technocratique passe à côté des ressorts réels de la cité. Tant que la réflexion urbaine ne parviendra pas à articuler l’ « espace perçu » du patrimoine minéral, l’« espace conçu » de la décision publique et l’« espace vécu » pluriel, populaire et coutumier de ses habitants, Moroni demeurera une énigme irréductible pour les acteurs qui prétendent la gouverner de l’extérieur.
Salec Halidi Abderemane
Salec Halidi AbderemaneQuelques références : Testaments de transhumance de Saindoune Ben Ali (réédition Komedit, 2015), Le tournis de Hortense Dufour (Grasset, 1984), Moroni Blues Chap. II (Bilk & Soul, 2007), Moroni de Salim Ali Amir, in album Ngoma (Studio 1, 1989), Night of the Cyclone de D. Irving (1990).