Mohamed Nabhane publie un recueil de ses textes aux éditions Quatre Étoiles avec comme sous-titre : fikira, opinion, ra’y. Il y ramasse ses années de lutte, avec un point de vue articulé autour de l’archipel. L’impression que l’auteur range sa bibliothèque des souvenirs par peur de l’épuisement.
L’histoire est seule juge. Mais personne ne meurt d’avoir sondé le fond de sa pensée ! Du moins, aux Comores. Un pays où l’on cultive l’entre-soi, mais où la promiscuité finit par transformer vos pires ennemis en amis proches. D’aucuns vous suggèrent de laisser vos opinions irascibles au dehors, en entrant dans les maisons ou sur le shilindro. Un peu comme les chaussures qu’on laisse à l’entrée d’une mosquée. Tout y est question de mesure ou de kinyume, cette langue parfois noyée dans l’opacité _ rapport au shinduantsi, un langage qui sourd du conflit et du non-dit. Craignant de sombrer à son tour dans ce piège tendu, Mohamed Nabhane se réclame, lui, d’un Tahar Djaout, journaliste algérien sacrifié par les islamistes pour l’avoir trop ramené, durant les années de plomb. Ce dernier déclarait avec un panache certain : « Si tu parles tu meurs, si tu te tais tu meurs, alors parle et meurs ». Une injonction derrière laquelle se positionne l’auteur pour nourrir sa détestation profonde d’une désinformation qui court à Maore. Des mendiants du monde universitaire, vus depuis les Comores. De l’instrumentalisation du discours au service de la propagande française. De l’effacement d’un combattant dans les traces de l’histoire…
Nabhane milite aussi pour l’émergence d’un autre récit d’archipel ! Parle ! Ce mot, il l’assène, dès la quatrième de couverture, tel un cri qu’on ne peut évidemment pas comprendre, si l’on ne revient pas à son parcours d’écriture. À la publication de Mtsamdu Kashkazi Kusi Misri[1] _ le premier roman écrit en langue comorienne aux éditions Komedit. Un récit sur un périple d’enfance, qui le mena jadis de Ndzuani (Comores) à Misri (Égypte) aux côtés de son père, lui-même engagé politique. Puis à la parution du premier imagier des Comores – Masanamwana ya Baco Nabuhani[2] – pour la promotion du shiKomori auprès des plus petits. Le dernier opus, sorti chez Quatre Étoiles, s’intitule, lui, J’assume. Il y aligne différents textes, déjà parus dans des médias ou livres. Fikira, opinion, ra’y en est le sous-titre ! Autement dit, le crédo d’un militant, qui a vécu les grandes heures de l’ASEC (Association des Stagiaires et Étudiants des Comores) en France (1973-75), qui s’est engagé ensuite dans des luttes panafricanistes, avant de s’engouffrer dans le combat pour une Palestine libre et dans l’éternelle revendication du retour de Maore dans son giron naturel. À 73 ans et des poussières, Mohamed Nabhane n’oublie pas de monter sur les scènes pour clamer haut et fort son obsession d’humanité et son aversion du colon. Car les Comores, malgré tout ce qui s’écrit depuis 1975, date de l’indépendance, souffre d’être encore sous la tutelle d’une puissance étrangère. Chose qu’il rappelait, il y a encore peu, dans Mayotte, île sous domination, le film co-réalisé par Carol Sibony, Pauline Le Liard et Mathilde Detrez avec le collectif d’action judiciaire (Révolution permanente).
Parle et assume, scande-t-il, à l’heure où nombre de ses pairs s’épuisent à réécrire leur propre légende, afin de se maintenir encore debout. Le temps n’est plus aux utopies. On comptabilise plutôt les défaites et les redditions. Eux se battent pour qu’on ne les oublie pas. Lui s’insurge. Assume ! se répète-t-il. Le recueil s’ouvre sur une chronique publiée sur ce site, consacrée au malentendu généré par la publication d’un ouvrage de Mahmoud Azihary (Mayotte en sous-France)[3]. Azihary, dont le parcours dans le militantisme anti colonial se retrouve à extraire Maore de son cocon naturel et à exiger plus d’équité de la part de l’État français, en dépit de l’histoire de l’ensemble archipélique historiquement constitué. Mayotte en sous-France est une « attaque en règle de la politique française à Mayotte, et nullement une remise en cause de la présence de la France sur l’ile comorienne. Et comme le titre l’indique, ce qui est revendiqué, c’est que Mayotte ne soit pas en sous-France – au-delà du jeu de mots (Mayotte en souffrance) – mais en France. En « vraie » France ». C’était en 2021, bien avant la parution de Mayotte Département colonie de Rémi Carayol aux éditions de La Fabrique. On pouvait se poser néanmoins des questions sur l’ex-militant mahorais, reniant sa part d’histoire comorienne, soudain brusqué par les autorités françaises et ses affidés. Mais Nabhane conclut simplement : « tous ceux qui ont voulu voir dans ce livre un point de vue en sont pour leurs frais ». Maore n’a pas encore trouvé son nouveau défenseur pour retrouver le chemin du retour dans l’archipel, selon les liens séculaires jadis tracés. Sur « Mayotte française », Nabhane revient plus d’une fois.
Sur la manière notamment dont la violence coloniale s’est infiltrée dans les esprits. De l’instrumentalisation du transfert du chef-lieu en 1958 aux premières « chatouilles » labellisées, en passant par l’autoritarisme agacé du président Saïd Mohamed Cheikh, la création du MPM et les chants d’appel des premiers soroda. Nabhane évoque les injures accumulées, les saccages des biens, les interdictions d’exister. Ce sont les autorités françaises, qui, de fait, ont permis de banaliser la montée de la violence dans l’île. « Entre 1973 et 1976, le nombre d’agressions contre les « Serrer-la-main » redouble encore d’intensité. Les milices paramilitaires nommés Fada Mpango voient le jour. D’après plusieurs témoignages, ces milices ont été créées par la Légion étrangère qui les entraînait, les encadrait et leur fournissait les tenues et les gourdins. Elles avaient aussi le soutien de la gendarmerie ». Le visage de la lutte contre l’indépendance comorienne n’a donc rien d’un feu de joie. « La complicité des autorités françaises ne fait aucun doute. C’est elle qui est responsable du climat d’impunité qui règne à Mayotte, notamment s’agissant des ressortissants des autres îles à nos jours ». De la violence coloniale à la violence légalisée, l’État colonial veillait. Il aura suffi d’un seul pas aux autorités en place pour élaborer les bases de l’opération Wuambushu. Les autres textes se suivent sur ce même ton. Ils questionnent le processus de désinformation et de propagande instauré dans l’île occupée, et pointent les mensonges organisés autour de la langue par Foued Laroussi, universitaire français parlant du shiMaore, du doigt. Ils s’attaquent également au faux débat, sciemment entretenu, de l’acquisition de la nationalité française par les Comoriens et du rapport qu’ils ont à leur engagement pour la souveraineté de l’archipel.
Nabhane s’en prend aux risques de contrôle de l’université française sur la recherche aux Comores ou sur les Comores, à partir du livre Mamaye Idriss sur les « Chatouilleuses »[4]. Il rappelle les limites d’une littérature qui ne sait que faire de la morale et de la belle langue (« Au point que l’on se demande s’il y avait véritablement un projet d’écriture »), avec Les berceuses assassines, un recueil de nouvelles urbaines signé Sast[5]. Il défie la voix du chasseur qui tonne contre ses victimes chez Natachah Appanah, auteur mauricienne consacrée pour le Goncourt avec Tropiques de la violence (Gallimard). Quelques moments d’accalmie arrivent vers la fin, bien que portés, toujours, par une colère certaine. Lorsqu’il s’est agi pour l’auteur d’évoquer la mémoire de son défunt père (Saïd Nabhane Saïd Halidi), indépendantiste qu’un rapport des Renseignements français notait comme un « anti français » notoire, à la création du PSD (Parti Social-Démocrate des Comores) en 1963. Nabhane semble vouloir aussi s’apaiser, lorsqu’il est question du premier roman d’Ali Zamir : Anguille sous roche (éditions du Tripode ». La langue y est « belle, riche, travaillée, parfois trop à [son] goût – [lui] rappelant certains écrivains algériens des années 1980 qui, ayant besoin de prouver leur maîtrise de la langue française, écrivaient à coup de dictionnaire ». Et il termine son point de vue par ses mots : « Avec Ali Zamir (et Touhfat Mouhtare) la relève des romanciers comoriens de langue française semble assurée ». Et enfin, il se montre encore plus empathique, lorsqu’il dresse le récit d’une vie, celui d’Ali Yachourouty Bourhane, un ancien militant du Pasoco, qui a fini énarque, administrateur à la Banque Mondiale. Il fait partie, écrit-il « de ces personnalités qui marquent de leur empreinte l’histoire de leur pays ». Une tendresse certaine pour celui qu’on accusait de tous les maux, parce qu’esprit brillant et bosseur. Ali Bourhane n’était pas toujours en accord avec son époque. Il est mort un 03 juin de l’année 2008 d’un accident cardiovasculaire. Paix à son âme ! Mais il n’en reste pas moins que Nabhane, à l’instar de nombre de ses pairs, cherche ici à ranger sa bibliothèque de souvenirs, afin de remettre son esprit d’équerre. Un peu de rectitude ne fait de mal à personne après des années de bataille, d’autant que le dossier des Comores – le plus important à ses yeux – n’est toujours pas prêt de s’alléger…
Amin Saïd
[1] Komedit, 2012.
[2] Komedit, 2015.
[3] L’Harmattan, 2016
[4] Le combat pour Mayotte française (1958-1976), Karthala, 2018.
[5] Said Ahmed Said Tourqui, Komedit, 2007.