Si depuis 2023, Azhar de Youssouf manie la plume à foison, son dernier roman, lui, laisse perplexe. Loin du premier écrit autobiographique[1], Fleur d’Ylang-Ylang (éditions Coelacanthe) plonge cette fois le lecteur dans les années 1930. Dans un archipel en pleine colonisation. Aux prémices d’une révolte…
Azhar de Youssouf est un écrivain pour le moins prolifique. Dès son premier recueil de nouvelles, La femme litigieuse, paru en avril 2023, il dépeint en cinq récits une société comorienne prise en étau entre tradition et transformation. Il poursuit cet élan en août 2024 avec Singani : histoire, société et famille, ainsi qu’un manifeste : «Quand je serai président». Il publie en novembre de la même année Les subtilités d’un mariage épanoui, dont la trame conforte la nécessité pour l’auteur d’une mutation sociétale.
Son deuxième recueil, Mémoire d’un exil, publié en septembre 2025, met en miroir la quête d’un horizon clément et les espoirs et désillusions d’une migration subie. Un mois plus tôt, il signait L’éducation du fouet, un premier roman court et intime, qui exhorte le système éducatif comorien à délaisser les brimades et la terreur comme méthode d’enseignement. On peut parler d’une œuvre éclectique, dont la frénésie tisse en fil d’or Singani, sa ville natale, et érige les Comores en précieux étendard.
Fleur d’Ylang-Ylang parait en janvier 2026. C’est un second roman plus ambitieux par son récit dense, ancré dans le passé colonial de l’archipel. L’auteur y détonne par l’« exotisation » des personnages, une nature omniprésente et une mise en récit singulière. Dèsl’incipit, le lecteur est sur le versant sud-occidental de Ngazidja, à Buwuni, peu après l’aube. Le bleu du ciel, le rayonnement intense du soleil, le murmure « hypnotique » des vagues et l’océan cristallin magnifient une plage au sable blanc qu’embaument les senteurs d’une flore alentour. Ce paysage paradisiaque, « presque irréel » selon le narrateur, est le lieu de la rencontre tout aussi onirique et inattendue de Fleur et Parfum.
Oui, Fleur et Parfum ! Fleur est jeune et sublime. Personnage-clé du récit, elle subjugue par sa « peau dorée », une chevelure longue couleur ébène, une silhouette gracile et une prestance naturelle. Une « déesse de la mer » à l’image de la « beauté brute » du paysage qui l’entoure. Par elle commence l’exotisation de la femme comorienne. Parfum, lui, a quitté « la métropole » pour les îles indo-océaniques. Il supervise les récoltes de la plantation de Copve, ainsi que la distillation de l’ylang-ylang. Sa soif d’aventure n’est pas l’unique raison de sa venue à Singani. Le lecteur l’aurait volontiers érigé en galant homme, voire en Roméo de Montaigu, si ce n’est que sa fascination pour Fleur sonne faux et enferme la jeune femme dans un exotisme inconvenant. Il pose un regard occidental et d’extase sur elle et son archipel. À la fois racisée et colonisée, Fleur est réduite à un cliché et à un objet de désir lié à la conquête coloniale de son territoire.
« À travers cette rencontre fortuite, il avait découvert un nouveau monde, où la beauté sauvage de la plantation d’ylang-ylang semblait trouver son écho dans la beauté toute aussi sauvage et authentique de Fleur. » p.13


Le Love at first sight est posé par l’auteur, mais ne convainc pas. Le récit creuse une idylle censée déjouer les préjugés. L’union magique et transcendante de deux mondes que tout oppose. Sauf qu’elle drive un romanesque surfait, vu le contexte. Parfum conforte la figure du colon conquérant. Ildemeure dans le récit un acteur majeur de la colonie d’exploitation et le maillon fort, puis contesté du système de domination français. Qu’il soit baptisé Parfum,, en dépit de son origine hexagonale peut surprendre. Mais les noms des trois amies de Fleur sont à peine plus sensés. Mélodie Harmonieuse, Symphonie Olfactive et Berceuse Hypnotique ! Là, si de l’exotisation, on refuse tout, que l’on convoque alors le hale[2]. Le conte oral comorien a la facétie de nommer ses personnages par leur fonction sociale (mdru mdazeze, mdru mbaba, mkolo,…) ou par quolibets (Mna shifwishifwi, Daba[3]…)
Les personnages de Youssouf portent tous des noms plus alambiqués les uns que les autres. Ils fonctionnent par trio ou par paire ou encore par unité pour mieux signifier leur trajectoire parallèle, leur rivalité ou une dynamique sociale commune. Ainsi Ylang-Ylang, chef de Singani, est le père de Fleur, qui elle-même, sera la compagne de Parfum. On saisit évidemment la symbolique qui les lie. Et tout événement que Fleur va vivre impactera l’un ou l’autre ou les deux simultanément. Comme pour river la métaphore de l’essence florale, l’enfant qu’engendre le couple portera le nom de Pétale. Si la musique unit Mélodie, Symphonie et Berceuse, elles sont aussi liées à Fleur par une amitié de longue date. Toutes les quatre cueillent l’ylang-ylang sur la plantation et éprouvent une même attirance pour la figure du colon. Fleur apparaît plus déterminée. Selon elle, le mariage avec un colon est le meilleur moyen d’apaiser les tensions entre les deux peuples. Elle assure qu’il favorisera aussi la cause comorienne. Le récit révélera une ambition plus personnelle. Le refus de son père ne réprimera en rien son désir. Et qu’un garde du fort de Salimani, d’origine comorienne, crushe sur elle et Fleur vire à l’invective violente…
« Casse-toi. Tu n’es pas le genre d’homme que je suis venue chercher ici, espèce de sentinelle malhabile » p.82
Elle défiera une tradition qu’elle arborait pourtant en bandoulière. Pour le trio mélomane, le colon est aussi un ticket d’or pour une vie meilleure. Une issue pour fuir non pas leur terre ou leur dignité, mais leur dure existence. Fleur réussit là où échoue l’espoir des trois jeunes femmes. Supposons que Youssouf emploie la métaphore musicale en référence au violon, l’oud et le msondro des orchestres comoriens. Le lecteur tiendra difficilement le récit jusqu’au bout sans se persuader que l’auteur cligne le ngoma ou tout autre référentiel de la culture comorienne. Le texte lie les noms des personnages comoriens à cette culture, mais aussi à leur identité, leur environnement, leur histoire. Ainsi, on appréciera peu ou prou « Canne à Sucre », « Gousse de Vanille », « Coco Sec », « Basilic », entre autres coquetteries nominatives des personnages. Du hale, rien d’autre ne traduit l’atmosphère spécifique du conte. Hormis peut-être le gungu du marabout du village, répondant à ce doux nom : « Un Seul Œil ».
Alors, quels sens donner aux noms des colons ? Il y a d’abord le « Résident Français ». Youssouf le nomme « Trésor Insulaire », en référence sans doute à son statut social et à son importance. Dans le récit, il est le plus haut dignitaire représentant l’administration coloniale française. Il symbolise l’emprise, le mépris et la mégalomanie de la France coloniale. Puis voilà le binôme « Extra S » et « Extra », deux colons fraîchement débarqués de « métropole ». Deux jeunes hommes, qui secondent Parfum sur la plantation. Le récit évoque le désir de possession du corps féminin dans lequel ils s’engluent. La raison de leur nom reste peu pénétrable. Sauf à présumer qu’ils sont le pendant extrême et sombre de l’entité coloniale. Contrairement à ce que projette le récit, l’arrivisme dont ils font preuve drague bien plus la réalité historique de la colonisation que l’image d’une femme comorienne vénale et traîtresse à ses traditions. Et en effet, la rigueur du roman a aussi ses facéties. Sa dynamique historique réussit peu à ancrer le récit dans la brutalité du colonialisme, tel que vécu par la population comorienne. Leurs réalités sont si amoindries que le canevas propre au roman ne peut seul expliquer cette faille.

Alors, IA ou pas ? La question fâche mais la structure et le manque d’envergure du récit la motivent. À mesure que la lecture progresse, la crédibilité du roman se délite. Il pâtit de ses incohérences d’une péripétie à l’autre, d’un espace à l’autre et d’une temporalité à l’autre. Le roman tient sur un schéma narratif qui se répète. Chaque événement suit et précède un descriptif redondant et peu étoffé des espaces. Le soleil, les étoiles, la flore, les vagues ou la nature sont le sel de longues et abstraites paraphrases qui s’étalent inutilement. Le récit sert jusqu’à l’excipit une sémantique peu variée. Il emploie à foison les mêmes vocables et images, quelques fois en une unique phrase, mais souvent dans un même ensemble. « Parfum enivrant », « parfum envoûtant », « « subtil », « empreint », « symphonie » etc… Le récit déroule aussi de trop nombreuses phrases surfaites, d’une platitude déconcertante ou alors fautives par leur tournure et l’orthographe. Il souffre surtout de l’incohérence de ses événements. L’épisode du cochon a ainsi quelque chose d’incommode dans sa description. Bien qu’embroché façon méchoui…
« Un long morceau de bois avait été soigneusement inséré à travers son ventre, de part en part » p.34
… l’animal pousse tout de même des grognements.
« Le silence s’installa d’abord, rompu seulement, par les grognements de l’animal » p.37
Que dire de la description de la scierie de Nioumbadjou ? Elle énumère uniquement des arbres de l’hémisphère nord.
« Le chêne », « Le hêtre », « Le pin », « l’épicéa », « Le sapin » ; « Le cèdre » p.144
Une forêt typique du climat tropical des Comores fournirait-il ces grumes-là ? Quid des arbres endémiques ? Du baobab au badamier, il y a pourtant matière à écrire plus vraisemblable. Enfin, la temporalité est mal structurée. Le roman avale les événements et le temps. La temporalité demeure en effet si vague que le récit défile vitesse grand V. Difficile par exemple de croire qu’une chapelle, avec vitraux et clocher, ait pu être construite en une journée seulement (p.107 à 115). Ce que le récit laisse pourtant entendre.
Azhar de Youssouf peut à loisir être graphomane. Après tout, pléthore d’écrivains hyperactifs rencontrent l’adhésion des lecteurs et un succès éditorial. Et, une publication compulsive ne tue, a priori, rien des qualités littéraires d’un écrivain. Fleur d’Ylang-Ylang étonne cependant par sa construction singulière, variant peu son vocabulaire, ses images, ses idées. Il se contredit ou s’appesantit par ses formulations imprécises et abstraites. Si la littérature anime ses écrivains, débourser 16 sous pour un livre qui sonne IA par son incomplétude laisse ses lecteurs perplexes. L’écrivain Ryoki Inoué fut un temps dans le Guiness avec ses 1100 titres publiés. Cet ancien chirurgien déclarait :
« Je me suis lassé de la médecine. Mais j’écris mes romans avec toute la passion que j’avais pour la chirurgie. »
Combien un lecteur, lassé du monde ou en quête d’imaginaires, peut-il souffrir un prompt[4] né du désamour ou du mépris d’un auteur à son égard ?
Abouharia Daouda Rafion
Fleur d’Ylang-Ylang, Azhar de Youssouf, éditions Coelacanthe, 2026, 207 pp.
Les images du livre exposé sont signées @skohelll.
[1] L’éducation du fouet, Éditions Muse, août 2025.
[2] Hale : conte emblématique de la culture comorienne. Récit oral et imaginaire porteur d’une morale sociale. Il est traditionnellement déclamé le soir, à la belle étoile.
[3] Daba : personnage principal de Daba, l’enfant qui n’aimait pas l’école de Salim Hatubou.
[4] Prompt : consigne ou question soumise à une IA pour qu’elle produise un texte, une image, ou une musique.