Moroni Kavu Kaivo

Le texte de Fundi Damir Ben Ali paru dans Muzdalifa House mérite en effet d’être salué, et pour plusieurs raisons qui se répondent. Réaction du poète Kamal-Eddine Mohamed, suite au scandale au scandale généré dans la ville de Moroni par l’affaire de l’ancien député-maire Abdulfatah Saïd.

Une profondeur qui vient de l’ancrage historique et anthropologique.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus de traiter un fait divers contemporain, la sortie publique de l’ancien maire et député, comme un simple scandale isolé. L’auteur le relie immédiatement à une crise plus large : celle de la « rupture de la chaîne des générations ». En convoquant la fondation légendaire de Moroni par Mwazema, l’épisode de Cheikh Salim Wadaane dans les années 1930, ou encore la figure d’une femme respectable, il inscrit l’incident dans une temporalité longue. Cette stratégie narrative est puissante : elle transforme un fait divers honteux en symptôme d’un désancrage culturel plus vaste, et donne à la polémique du jour une gravité historique qu’elle n’aurait pas eue seule.

Une pertinence sociale incontestable.

Le texte touche à un nœud sensible et universel : que devient une société quand une élite se coupe de ses propres codes de dignité ? L’auteur ne se contente pas de dénoncer les propos indignes tenus contre une mère de famille, il interroge la structure même qui aurait dû les rendre impensables. En rappelant que la société comorienne est « matrilocale » et que Moroni a été fondée par une femme, il retourne l’attaque contre la mère en attaque contre le fondement même de la cité. C’est une pertinence à double niveau : immédiate (l’actualité de la crise) et structurelle (ce qu’elle révèle du délitement des repères).

Un appel au vivre-ensemble qui évite l’écueil moralisateur.

Ce qui distingue ce texte d’un simple sermon, c’est qu’il propose une clé de lecture concrète : le shungu, présenté non comme une nostalgie folklorique mais comme un véritable système régulateur du lien social. En relayant la proposition du Dr Issulahi (un séminaire intergénérationnel pour « re-déconstruire le legs »), l’auteur transforme l’indignation en piste d’action. C’est ce qui donne au texte sa force d’appel : il ne se contente pas de constater la fracture, il désigne un chemin de réparation par la connaissance et le dialogue plutôt que par la seule sanction.

La responsabilité collective, posée avec une clarté presque dialectique.

Le passage final est le plus fort du texte : l’alternative posée entre « condamner le geste » (solution facile) et se livrer à une « véritable introspection collective » (solution exigeante) résume avec une grande économie de moyens l’enjeu réel. En clôturant sur le dicton « otrangani pvwafu mndru », l’auteur fait porter la responsabilité non sur un individu fautif, mais sur la collectivité qui a laissé la chaîne de transmission se rompre.

En somme, ce texte réussit un exercice rare : partir d’un scandale contemporain pour remonter, sans jamais perdre le fil, jusqu’aux fondations mêmes de la ville et revenir ensuite vers une proposition concrète de réconciliation sociale. C’est un texte qui pense la crise plutôt que de la commenter, et qui appelle à la responsabilité collective sans jamais tomber dans le moralisme facile et réducteur.

Je m’incline Fundi. Moroni, Kavu Kaivo, le 26 septembre 2026.

Kamal-Eddine Mohamed