Me Moudjahidi Abdoulbastoi s’exprime autour du texte de Saindou Kamal’Eddine, paru aux éditions Bilk & Soul, sur la question du séparatisme aux Comores
Trois mois après avoir refermé Spirales, l’essai de Kamal’Eddine Saindou, l’ouvrage continue de hanter le lecteur par la lucidité troublante de son diagnostic. Loin des sentiers battus de la rhétorique politisée convenue ou des déplorations superficielles, ce texte journalistique, juridique et historique en quinze chapitres, jalonné d’archives iconographiques, propose une véritable anatomie politique de la tragédie géopolitique qui frappe l’archipel des Comores depuis le XIXᵉ siècle.
Au-delà du mot : de la « sécession » à la « dislocation »
L’un des apports conceptuels majeurs de l’essai réside dans sa déconstruction rigoureuse du vocabulaire politique imposé. En interrogeant avec acuité l’histoire de Maore (Mayotte) à Ndzuani (Anjouan), en passant par Mwali (Mohéli) et la Ngazidja (Grande Comore), l’auteur bat en brèche la grille de lecture simpliste et biaisée du « séparatisme insulaire ».
Saindou démontre avec une précision chirurgicale que ce que la vulgate médiatique et diplomatique qualifie de « séparatisme », notamment lors des crises anjouanaises ou des revendications mahoraises, ne répond pas aux critères sociologiques et juridiques d’un mouvement d’auto-détermination autonome. Il s’agit en réalité d’un processus d’ingénierie politique et de dislocation externe, méthodiquement alimenté et instrumentalisé. L’ouvrage met en lumière un continuum historique ininterrompu : depuis le traité de cession de Mayotte en 1841 jusqu’à la consultation de 1974 et ses suites au Conseil de sécurité de l’ONU, la tutelle coloniale française a systématiquement exploité la vulnérabilité des micro-insularités pour atomiser l’espace archipélique. La sécession n’est pas une cause endogène, mais le produit dérivé d’une stratégie de morcellement destinée à neutraliser l’émergence d’un État comorien souverain et viable.
Lors d’une présentation de Spirales au CASM à Moroni en juin 2026.
La fabrique de la dépossession et l’intériorisation de la crise
Le cœur le plus saisissant de la réflexion de Spirales touche à la psyché politique comorienne et à la sociologie de ses élites. L’auteur dissèque les mécanismes par lesquels la domination extérieure parvient à s’infiltrer dans les représentations collectives, au point d’amener les colonisés à orchestrer leur propre effacement.
Tout d’abord, il y a la fabrique de l’ignorance et le piège identitaire. Saindou montre comment les mouvements séparatistes et les officines d’influence ont sciemment entretenu la méconnaissance des réalités juridiques, historiques et internationales au sein des populations. En substituant le ressentiment micro-régionaliste à la conscience nationale, ils ont dressé les insulaires contre leur propre destin commun, leur faisant percevoir le frère de l’île voisine comme une menace plus immédiate que la puissance tutélaire.
Il y a ensuite l’aliénation des élites et la figure des « passeurs ». L’essai dresse un réquisitoire sans concession contre la responsabilité des intermédiaires locaux, ces « passeurs », politiciens de carrière et notables en quête de rentes symboliques ou matérielles. Aveuglés par des luttes de clocher ou inféodés aux logiques coloniales, ces acteurs ont troqué la défense intransigeante de la souveraineté territoriale contre des compromis toxiques.


Kamal’Eddine Saindou. Lors d’une manifestation à Maore contre la présence française.
C’est ici que réside tout le drame du « démembrement » décrit par Saindou : l’établissement d’une violence structurelle si profondément intégrée que la puissance dominante n’a plus besoin de faire usage de la force ouverte. La dépendance, la résignation et le renoncement au droit international finissent par être directement pris en charge et exécutés par les institutions et les élites comoriennes elles-mêmes.
Une spirale mémorielle indispensable
Le titre choisi par Kamal’Eddine Saindou, Spirales, prend ici toute sa dimension symbolique et structurelle. Il ne désigne pas un simple mouvement circulaire, mais l’enfermement de l’histoire comorienne dans une trajectoire hélicoïdale répétitive, une boucle dramatique où chaque génération semble condamnée à rejouer les mêmes fautes, à céder aux mêmes naïvetés diplomatiques et à reproduire les mêmes mécanismes de trahison.
Cette spirale est celle de l’amnésie organisée. En revisitant les figures de proue du passé, les rendez-vous manqués de l’indépendance, les complicités tacites lors des coups d’État et l’érosion progressive de la doctrine d’unité nationale, l’auteur réalise un travail d’assainissement mémoriel. Il démontre que tant que l’histoire comorienne sera lue à travers les prismes falsifiés du colonisateur ou les ressentiments locaux, l’archipel demeurera incapable de sortir de sa stagnation politique. Spirales s’impose ainsi non comme un simple inventaire des griefs, mais comme un outil d’éveil critique indispensable pour briser l’engrenage du fatalisme.
Ingénierie coloniale universelle : atavismes et fractures
En poussant la réflexion analytique amorcée par Saindou, la similitude avec le reste du continent africain est frappante. L’exercice de la puissance coloniale a toujours reposé sur la même ingénierie d’assujettissement : identifier les lignes de rupture préexistantes ou latentes d’un territoire pour les amplifier, les institutionnaliser, puis s’en laver les mains en prétendant qu’il s’agirait de « conflits ataviques » ou de « haines ancestrales » intrinsèques aux populations locales.
Aux Comores, le colonisateur s’est appuyé sur la géographie, érigeant la mer en frontière géopolitique insurmontable. Les contours insulaires et l’insularité naturelle ont été instrumentalisés pour transformer des spécificités régionales en antagonismes irréconciliables, dressant les îles les unes contre les autres afin de légitimer le démantèlement de l’archipel.




Andriantsoly, Bamana, Ali Soilihi, Abdallah Ibrahim.
Au Rwanda, c’est sur les lignes de crête de la société que le colonisateur a opéré sa fracture méthodique. Des structures sociales fluides et des catégories socio-économiques partagées ont été arbitrairement réifiées et transformées en castes rigides, puis en identités éthno-raciales antagonistes, posant les jalons idéologiques du drame de 1994.
En République Démocratique du Congo (notamment à l’Est), cette catégorisation arbitraire et cette fixation des identités territoriales coloniales continuent d’alimenter de tragiques conflits interethniques sur fond de rejet de l’autre en raison de son appartenance communautaire, piège mortel où des populations partageant une même terre se déchirent sur l’autel de l’altérité.
Au Cameroun, le tragique aveuglement colonial atteint son paroxysme : le pays se déchire aujourd’hui dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest pour des héritages linguistiques (anglais et français) et des traditions juridiques (common law et droit civil) totalement étrangers au continent. Des fractures importées d’Europe servent désormais de prétexte à une guerre fratricide.
Qu’il s’agisse de tracer des frontières étanches entre les îles d’un même archipel, de classifier racialement les composantes d’un même peuple ou d’imposer des rivalités linguistiques importées, la matrice demeure rigoureusement identique : fabriquer et institutionnaliser la rupture interne, puis accuser l’« atavisme » des victimes pour mieux masquer la responsabilité de l’apprenti sorcier colonial.
Spirales ne se lit pas seulement comme le constat d’un naufrage local ; c’est une invitation fondamentale à déconstruire ces dispositifs d’aliénation pour rompre définitivement le cercle vicieux de la dépendance. Un texte capital pour quiconque refuse de plier l’échine face au fatalisme géopolitique et cherche à repenser, à partir de la mémoire et du droit, les conditions véritables de la souveraineté et de la cohésion des peuples.
Moudjahidi Abdoulbastoi
Image à la Une : un sit-in initié par l’artiste Soeuf Elbadawi avec la participation des militants de Watwania et de Kamal’Eddine Saindou (en kandu noir) sur la Place de France à Moroni (© SE I Fonds W.I).