Chroniques d’une littérature comorienne naissante. C’était pour le n° 1215 (septembre-octobre 1998) que Salim Hatubou, alors écrivain en début de carrière, a écrit ce texte sur l’émergence de la comorienne des lettres _ article écrit pour la revue Hommes et Migrations. Salim Hatubou venait à 26 ans de bénéficier d’une bourse d’encouragement 1996 du Centre national du livre et d’obtenir la Mission Stendhal du ministère des Affaires étrangères en 1997 en France.
En 1985, alors âgé de treize ans, je découvris un livre qui allait faire naître ma vocation d’écrivain : La République des imberbes de Mohamed Toihiri. L’auteur y raconte l’histoire d’un régime révolutionnaire à la dérive. C’était le premier roman écrit par un Comorien. Je me souviens encore de cette fierté, qui s’était emparé de moi, de tous mes camarades de jeux fatigués de m’entendre parler de cet « écrivain-comorien-je-vous-le-jure » et de mes professeurs contraints de lire ce « formidable roman » ! Ainsi donc, les Comoriens écrivaient ! Tout le monde devait le savoir ! Depuis ce jour, à chaque fois que je me trouvais dans une librairie, je ne pouvais m’empêcher de chercher d’autres titres signés par un Comorien. En vain ! Las, je fus convaincu que la littérature comorienne était mort-née.
Premier et dernier roman en 1985, quelle tristesse ! Mon cœur d’enfant des quartiers nord de Marseille se mit à saigner. Lorsque mes amis non-Comoriens me demandaient des nouvelles de cette littérature pour laquelle je bombais le torse, je devenais sourd et muet. Tout simplement ! Il fallut attendre les années 1990 pour voir la littérature comorienne prendre son envol avec Brûlante est ma terre, un roman autobiographique de Abdou S. Baco, publié en 1991, dans lequel il décrit les relations entre Mahorais, les habitants de l’île de Mayotte, et Blancs. Notre premier romancier, Mohamed Toihiri, nous offre, en 1992, Le Kafir du Karthala, dont le héros refuse la soumission aux mercenaires. Cette même année, Attoumani Nassur publie une pièce de théâtre intitulée La fille du polygame, et Abdou S. Baco récidive en 1993 avec Dans un cri silencieux, où il garde l’enfance comme thème majeur.
En 1993 toujours, Mohamed Soilih, sous le pseudonyme de Hamza Soilhaboud, signe Un coin de voile sur les Comores, un roman qui donne la parole à la jeunesse comorienne. Ce fut l’année suivante que mon rêve se concrétisa : mon premier livre, Contes de ma grand-mère, se trouvait en librairie. En 1995, un autre recueil de contes comoriens, Contes des Iles de la lune, était disponible sous la signature d’Abdallah Saïd. En 1996, je signais mon second contrat d’édition pour Le Sang de l’obéissance, un roman qui dénonce les mariages forcés aux Comores, le anda (mariage traditionnel), et prend position pour l’émancipation de la femme comorienne. L’histoire de Fatma, jeune fille de seize ans, contrainte d’épouser Toufik, un homme d’une cinquantaine d’années, venu de France, a suscité beaucoup de passions.





Certains – ceux qui croient que le anda est encore plus sacré que la religion – m’ont gentiment offert une petite corbeille d’insultes et de haine. D’autres -une grande majorité, contrairement à ce que l’on pourrait croire – ont soutenu Le sang de l’obéissance et tenté de convaincre que ce roman n’est, finalement, qu’un miroir dans lequel la société comorienne doit se regarder. Il me vient à l’esprit ces témoignages de deux jeunes Comoriens nés en France, après une émission intitulée « Enquête de sens », consacrée à la sortie de mon roman et diffusée sur Canal Marseille. Un jeune garçon m’avait apostrophé à la bibliothèque municipale : « Je vous ai vu à la télé avec mes parents. Je partage votre point de vue sur le mariage traditionnel. Cela m’a permis de discuter de ce sujet avec mon père. C’était la première fois ».
Une fille comorienne m’avait confié : « Mes parents veulent me marier avec un homme que je ne connais pas. Votre livre m’a donné la force de dire non et d’ouvrir le dialogue avec mes parents ». La littérature peut donc être un support de réflexion pour la diaspora, à l’heure où la nouvelle génération, née à l’étranger et riche de deux cultures, cherche ses racines et ses repères. Alors que les essais sur les Comores – très souvent des travaux universitaires – affluent, le roman hésite et avance timidement. Mais cette littérature est fragilisée par trois facteurs : d’une part, tous les écrivains comoriens restent groupés chez un seul éditeur, ce qui restreint considérablement la diffusion de leurs ouvrages. Il est important qu’ils proposent leurs productions à d’autres éditeurs, tout en sachant qu’aux Comores, il n’existe aucune maison d’édition. D’autre part, le prix d’un livre (au minimum soixante-cinq francs français) est tellement élevé que la lecture, aux Comores, devient un luxe réservé à un public bien précis.
Doit-on laisser le commercial l’emporter sur le culturel ? La question reste posée à nous tous. Enfin, si l’archipel des Comores a donné naissance à une littérature prometteuse, l’enfant est borgne : la femme trouve sa place dans le roman comorien en tant que personnage, et non en tant qu’auteur. Lorsque paraîtront des romans écrits par des femmes, cette littérature pourra enfin nous offrir un autre regard, une autre vision de la société comorienne. Que ce soit contre le mercenariat, la polygamie, la corruption, le fatalisme ou le fanatisme… force est de constater que les romanciers comoriens placent l’engagement intellectuel au cœur de leurs écrits, une écriture plurielle. Aujourd’hui, lors de mes rencontres avec des lycéens marseillais qui étudient Le sang de l’obéissance, je ne peux que me réjouir de voir enfin la jeunesse française découvrir les Comores par sa littérature et non par ses mille et un coups d’État.
Salim Hatubou