Historien et anthropologue, Damir Ben Ali s’implique dans les questions de vivre-ensemble relatives à sa communauté d’origine, ainsi qu‘à Ngazidja. Une prise de parole publique de l’ancien maire et député Abdoulfatah Said a généré une crise, perturbant la cohésion de la ville. Membre du Collège des sages, fundi Damir, actuellement à Paris, en appelle à une réflexion collective autour du shungu, sur lequel se fondent la plupart des pratiques coutumières connues, afin d’éviter la tragédie qui, de fait, s’annonce. Moroni étant un chef-lieu souvent pris pour modèle, un pas regrettable pourrait avoir été franchi. Revenir aux sources pour mieux faire face à cette crise est une solution rendue désormais nécessaire. Nous publions son appel…
De l’étranger où je me trouve en ce moment, les réactions des Comoriens me parviennent. Ils découvrent avec horreur l’état de déchéance morale et sociale dans laquelle nous sommes emportés. Une digne mère de famille, qui a été parmi les trois premières jeunes à entrer dans une salle d’accouchement à l’hôpital El Maarouf. Aux côtés d’une parturiente, laissant devant la porte des femmes de tout âge, n’interprétant pas la « « geste » du hwimɓia ikoza, mais priant Dieu à voix basse. Dans son travail, la sage-femme, elle aussi, priait, en attendant de recevoir de Dieu la mission glorieuse d’ouvrir la porte et de crier dans sa langue ye mwana hapvono – et non en malgache, ni en français – et de présenter le bébé…
Cette sage-femme a servi ses concitoyennes avec dévouement et abnégation durant toute sa longue carrière. Elle a élevé ses propres enfants, notamment ses filles, dans la dignité, le savoir et le savoir-être. Deux de ses garçons ont eu à un moment crucial un comportement social indigne. La ville les a sanctionnés. Un des garçons a aujourd’hui trouvé opportun de juger l’un de ses beaux-frères – une occasion de montrer à sa belle-famille et à la ville de Moroni, qu’il a élu deux fois députés et une fois maire – l’homme qu’il est, et ce qu’il est capable de dire, de faire et jusqu’où il peut aller. Il a pris sa belle-mère et sa propre femme pour principales cibles et les a qualifiées des turpitudes les plus ignobles. L’élite des cinq arrondissements de Moroni ancrés dans le mila pluriséculaire est restée abasourdie face à ces agissements.
Comment empêcher que de tels actes et langages ne passent dans la mémoire collective de la jeune génération comme une marque indélébile et historique typique de notre société ?
À Moroni, la rupture de la chaine des générations a produit ces dernières années une élite de culture et de civilisation prétendument arabe ou française. Elle ignore l’histoire de Moroni même la plus récente. Elle ignore comment agissaient les aînés pour promouvoir le progrès social de la ville et sa réputation de capitale culturelle. Les familles, comme celle de Riama Aɓouɗou, mère de Sedi Abdou Petit et belle-mère de l’ancien député et ancien maire de Moroni, ne s’occupaient pas seulement de choisir un mari pour leur fille, mais lui assurait une formation _ la plus utile et la plus noble pour servir leur concitoyen.



Images de Jean-Marc de Coninck du mariage coutumier de l’ancien maire notamment, qui se réclamait alors de la loi du shungu...
Un évènement, remontant aux années 1930, caractéristique du fonctionnement social de Moroni, leur est malheureusement inconnu. Cheikh Salim Wadaane était la plus haute autorité, en matière d’enseignement, de vie religieuse et sociale dans cette ville. Il devait souvent se rendre à l’étranger pour son commerce. De Madagascar où il se trouvait, il informa ses pairs de l’arrivée prochaine de Said Mohamed Abdourahman, le futur Moufti, qui arrivait de Zanzibar. Toute l’élite sociale et religieuse s’est mobilisée et l’a accueilli dans la plus grande dignité. Quand il reprit la charge de son ami à la satisfaction de tous, Said Chakira, le cadi de Moroni, décida de s’éclipser. Il demanda au prince Said Ibrahim de lui obtenir un poste hors de Moroni pour que Said Mohamed Abdourahman puisse résider en permanence dans cette cité. À l’époque, il n’y avait pas de taxis. Il fallait trouver un porteur de valise et se rendre à Mbadjini à pied. Il a préféré cette situation. De sa part, c’était une preuve d’amour pour la ville et un respect profond pour la diffusion des connaissances.
La seule manifestation qui réunit toutes les générations dans la ville, nous l’appelons « anda », « harusi » ou encore « grand-mariage ». Ce sont des termes ou arabisés ou francisés. Nos ancêtres l’appelaient en réalité « shungu ». Nombre de personnes au sein de la nouvelle génération ne savent plus à quoi cela correspond. Or, il s’agit bien du socle sur lequel se fonde notre société. Est-il possible de rassembler toutes les générations de cette ville au cours d’un séminaire, tel que le docteur Issulahi n’a cessé de le suggérer, afin d’interroger cette notion de shungu, aux fins de re-déconstruire le legs, de redécouvrir notre identité par la même occasion et de reconstruire un mieux-être en lien avec notre histoire multiséculaire ? Peut-être que si l’on comprend la nécessité du shungu, nous ne serions pas livrés à ce genre de situation, diffamant une maman respectable de cette ville. L’histoire de ce pays est à priori matrilocale, ne l’oublions surtout pas.
Moroni a été fondée par une femme (Mwazema), née à Fumbudzivuni dans le Dimani. Son époux est un érudit, issu de la première dynastie du Washili à Kwamɓani. La première prière de la première mosquée du vendredi de Moroni date du 13 rwabbi’il akhiri 830 de l’Hégire, correspondant au 11 février 1427 après J.-C. et pour l’année solaire (nowruzi, cycle de sept ans) une année de vendredi. Cette histoire ne nous fait pas oublier que Mwazema incarne le mɓa, sans lequel Moroni n’aurait pu exister. Peut-être que nous avons besoin de re expliquer les concepts fondateurs de cette espérance pour que les gens saisissent leur responsabilité face à la cohésion sociale. Moroni est donc assis sur un patrimoine pluriséculaire que ses habitants doivent préserver pour le salut de toute la nation. Nous faisons face ici à une impasse. Mais nous avons deux solutions possibles pour en sortir. Soit, nous nous occupons de condamner le geste du beau-frère s’en prenant au frère, à la sœur et à la mère, la solution la plus simple à mon sens ; soit, nous nous livrons à une véritable introspection collective, qui nous permettra de gérer toutes situations similaires à l’avenir. D’où l’intérêt de tenir compte de la proposition du Dr Issulahi. Ailleurs, on dit qu’il y a péril en la demeure. Nous, on risque d’être amené à dire qu’otrangani pvwafu mndru, si on ne règle pas ce qui s’annonce comme une tragédie collective.
Damir Ben Ali, 24 septembre 2026