Une fête du livre à Wani et des tas de questions

À la fête du livre à Wani, il a été plus question du devenir du livre que de sa célébration. Les nombreux titres présents dans les différents stands signalent une passion croissante pour l’écriture qui tranche avec l’absence d’un public pour les lire.

Difficile de fuir nos petites réalités insulaires. Un retour aux sources de Chamanga et de Coralie Frei, deux figures de la littérature, devait naturellement attirer le public, particulièrement à Wani, consacrée comme étant « la ville des intellectuels ». « On aurait pu remplir le gymnase dédié à l’évènement, si la sensibilisation était mieux orchestrée » regrette un des participants. Ce n’est pas la seule particularité, qui a échappé à ce rendez-vous. Il y a aussi la question des moyens, qui n’a pas été évidente à mobiliser. Les initiateurs de Uonezi na tarehi, nom donné à cette communion autour du livre, ont admis qu’il aurait fallu une autre forme d’organisation. Il ne suffit pas de retrousser les manches pour réaliser son rêve. L’année prochaine promet d’être différente, d’autant que le ministre de la culture, Mohamed Ali Saïd, vient d’annoncer à Al-Watwan, vendredi dernier, que l’État disposait de moyens pour soutenir ce genre d’événement, mais qu’il fallait s’y prendre plus tôt. Ce qui a fait défaut à Wani…

Mohamed Ahmed Chamanga, directeur de Komedit, s’est néanmoins félicité de cette « belle expérience » qui a permis « un contact direct avec le public et permis à celui-ci d’approcher la réalité de l’édition ». Également co-initiateur, Patrice Ahmed Abdallah est encore plus explicite sur les enjeux qui l’ont conduit à faire le déplacement de Wani. « Il devenait impératif de rencontrer le lecteur, sinon c’est l’édition qui risque de disparaitre ». Le directeur de Kalamu des Îles y aurait même trouvé une raison de continuer ses missions. « J’ai rencontré durant ces deux jours à Wani, une jeunesse intéressée avec une envie de raconter des histoires ». Plus enthousiaste, Coralie Frei, la doyenne des romancières comoriennes, originaire de la cité ouanienne, arrivée exceptionnellement pour promouvoir l’intérêt du livre, s’est proposée d’éditer les jeunes qui ont des histoires à raconter. « Moi aussi j’ai commencé à écrire dès que je pouvais griffonner sur un cahier ». Le paradoxe de cet archipel réside dans cette capacité de croire à des possibles, sans se donner véritablement les moyens d’y parvenir.

Chamanga, Sittou-Raghadat Mohamed, Coralie Frei, Saindoune Ben Ali Ibouroi Tabibou, Mbae Toyb, des acteurs du livre.

Au-delà de l’émerveillement, le rendez-vous de Wani a eu raison de questionner les causes de la désertion du lecteur. Une réalité plus globale, conséquence d’une révolution technologique, où les plateformes numériques ont dévoré l’attention que l’on prêtait à la chose écrite. Dénicher un lectorat dans ce contexte est en soi problématique. D’ailleurs, le public était plus disposé à écouter les voix de Coralie Frei et Sittou-Raghadat Mohamed, racontant leurs souffrances de jeune fille castrée par le patriarcat, qu’à feuilleter les pages de leurs volumineux ouvrages. Bien sûr, on essaie d’évoquer d’autres motifs. Le coût du livre, par exemple. « Trop cher pour le portefeuille du Comorien ». On ne sait pas ce que sont devenus les accords de Florence, signées par le pays. Autant dire que cela demeurera un obstacle, tant que le pays ne se donnera pas les moyens techniques, incitant à produire localement des ouvrages de qualité équivalente à ce qui se fait ailleurs et à des prix concurrentiels. « À Komedit, nous avons fini par abandonner cette option d’imprimer sur place aux Comores, parce qu’elle revenait finalement plus chère » s’explique Chamanga. En plus de l’absence d’un imprimeur outillé pour cela, c’est souvent le process éditorial qui fait défaut.

Ces éditeurs imaginent chacun des stratégies pour prendre en charge en interne les étapes de fabrication et réduire le recours aux intermédiaires pourtant indispensables. Mais cette surcharge de travail de l’éditeur rencontre une limite au bout de laquelle la qualité de l’ouvrage en pâtit. Avec pour autre conséquence, le risque de se priver d’un public non comorien plus exigeant et indispensable pour sortir notre littérature de l’isolement. Pour assurer la distribution à l’internationale, Komedit a recours, par exemple, à L’Harmattan, le quel éditeur exige de lui prendre avec 40 à 50% de remise. On ne peut pas dire que c’est une solution. La nécessité d’élargir le lectorat au cœur des rencontres de Wani pose aussi la question politique de la place que le pays veut donner à sa littérature. Pour l’écrivain et poète Saïndoune Ben Ali, le risque actuel serait que tout auteur voulant se prendre pour un écrivain sature l’édition, au détriment de la rigueur et de la maturation indispensables à la production d’une littérature digne de ce nom. L’autre stratégie avancée par Anissi Chamsidine, auteur de Nisi suali’Ntsi, ceci n’est pas une réponse, incite les auteurs à défendre leur œuvre d’une manière plus impliquée. Cela suppose des préalables…

Le public, les livres, à la fête du livre de Wani.

Le statut de l’écrivain dans l’archipel impose parfois de prendre position dans l’arène publique. Ce que ne partage pas un auteur comme Saïndoune Ben Ali : « Ce serait une erreur de laisser penser que tout écrivain a une obligation d’engagement social ou politique ». Il estime pour le coup que chacun est « libre de choisir le statut qui lui convient, de s’engager ou pas ». Reste que dans un contexte où la parole est confisquée par le discours colonial et aussi par les régimes en place, il y a une certaine urgence à inventer des stratégies pour défendre le récit développé par les uns et des autres. Surtout lorsqu’il n’existe aucun lieu qui enseigne ou discute librement de la littérature comorienne et de notre venue au monde. Ibouroi Ali Tabibou, recteur de l’Université des Comores, lui-même auteur d’un livre sur l’esclavage dans l’archipel, reconnaît qu’il n’y a aucune véritable politique, introduisant les auteurs comoriens dans les programmes de l’institution. Ceci étant dit, il envisage d’ouvrir les portes de l’université à tous les auteurs ayant travaillé sur le pays, désormais. L’annonce, qu’il a faite à Wani de créer un fonds d’acquisition des ouvrages sur les Comores ou écrits par des Comoriens, n’est certainement pas à la hauteur des enjeux actuels.

Mettre des livres sur les étagères de l’institution ne suffit pas. Il faudrait penser à former des enseignants pour en promouvoir le contenu. L’annonce du recteur rejoint la vacuité des promesses d’une élite qui s’interdit de faire de la place à la seule parole nommant l’existence du pays, celle que colporte la production des imaginaires et le récit des mémoires oubliées. En 2025, l’université de Mvuni a fermé ses portes à une conférence du 12 novembre sur l’occupation de Maore, durant laquelle on devait notamment parler d’un livre _ De la fable française aux Comores. Les dirigeants de l’université avaient-ils compris le sens d’une telle démarche ? En 2026, c’est autour du site de Patsy de décliner la demande d’Anissi Chamsidine d’organiser une conférence avec les étudiants autour de son livre, qui parle, lui, de souveraineté. Il n’y a pourtant pas de miracle. Pour que le livre trouve un intérêt chez le lecteur, on doit en faire la promotion de ses contenus. Une fonction à laquelle pourraient contribuer des libraires : les grands absents de cette fête du livre. Quant aux médias, lieu de la critique littéraire et du débat d’idées, ils y étaient faiblement.

Kamal’Eddine Saindou

Image à la Une : les auteurs (Moussa Moindjie, Sittou-Raghadat Mohamed, Coralie Frei) et leurs livres