Du 26 au 31 octobre s’est tenu à Moroni la seconde édition du Pica Festival, rendez-vous des arts visuels. Une occasion rare d’avancer sur des chantiers oubliés tels que l’idée d’un musée pour les images ou d’un débat autour du droit d’auteur et des ayants-droits ou encore de l’encadrement des écritures émergeantes dans le pays.
L’ouverture s’est faite sur la Place Badjanani, une manière sans doute de marquer le coup, en impliquant la vieille ville dans l’aventure. Il est question avant tout d’opérer un développement dans le regain d’intérêt des Comoriens pour les arts visuels. Badjanani, Mtsangani, Madjenini, Djumwamdji. Des noms de quartiers historiques pour poser les bagages de ce Pica Festival. Sept sites ont été transformés en espaces d’expo. Cela fait deux ans que le projet existe. Les organisateurs ont d’abord fait sensation, en parlant de valoriser – fait rare – l’image. « C’est toujours impressionnant de voir naître un nouvel objet. Les Comoriens savent ce qu’est une photo, mais n’en savent pas plus sur le métier qu’elle représente, d’autant plus que les gens ont tendance à s’imaginer photographe avec leur mobile, par les temps qui courent » déclare un convive, parmi les amateurs rassemblés, politiciens, notables, artistes. Avec son koffia posé de travers et son sourire large ouvert, il semble conscient des enjeux à venir du festival.
Le Pica festival n’ambitionne pas de fixer des rendez-vous de biennale dans son calendrier, uniquement. Ateliers, conférences, expositions, projections, sont organisés autour de l’image dans une perspective plus en -phase avec le temps. Pour cette année, ils ont voulu éclater les murs, sortir les exhibitions des salles fermées, les mettre en partage, sur des places publiques. Le festival profite de l’engouement récent pour le patrimoine de la ville et promeut un projet de musée de la photo. Mahamoud Ali Ahmed, co organisateur, parle d’un lieu où l’on pourra préserver « les images qui témoignent de l’histoire du pays et de ses réalités sociales », tout en envisageant la possibilité d’une création contemporaine. Préserver la mémoire correspond cependant au projet d’un autre citoyen de cette ville – Ahmed Ouledi, pour ne pas le nommer – aujourd’hui décrié pour ses méthodes de collecte.
Ahmed Ouledi s’invite dans les foyers, demande à recueillir les vieilles photos plus ou moins conservées, en album-photo ou en portait exposé au salon, afin de les préserver de la poussière. Un travail ingrat à la base, qui donne de fausses idées aux gens (va-t-il s’enrichir avec nos souvenirs ?), mais sur lequel il a fini par s’autoriser un faux-pas, en affichant ses photos comme faisant partie de son fonds. Sans avoir discuté au préalable, ni du droit d’exploitation, ni du droit de propriété avec les ayants-droits _ ceux qui figurent sur les photos ou ceux qui les ont pris. Ce débat reste ouvert. Mais d’aucuns se souviennent du mini scandale, provoqué en juin 2016 par Mamaye Idriss, chercheure en anthropologie, suite à la publication d’un ouvrage sur Abdou Bacar Boina, aux éditions Komedit. Elle avait commis une lettre ouverte où elle s’étonnait de ne pas voir mentionné son nom par Ahmed Ouledi – l’auteur – alors qu’elle lui avait fourni certaines des images utilisées. Ce dernier prétendait avoir consulté des archives contemporaines. Ce que Mamaye Idriss, qui les avait consultées, remettait en question.




Le public du Pica Festival.
Pis ! « Il met en annexe des photos des photos d’archives que j’ai prises en photo, sans citer à aucun moment mon nom. Ouled ne respecte ici à aucun niveau la déontologie des chercheurs, qui consiste à citer les auteurs (des photos en annexe) et demander l’autorisation d’exploiter les sources obtenues (qui ne lui était pas destinées d’ailleurs) ». En 2012, Ahmed Ouled lui avait parlé de son idée de créer une maison du patrimoine où l’on accueillerait les archives du pays. « J’ai trouvé l’idée bonne et lui avais remis mes archives, dans l’intention de les partager aux étudiants comoriens, ne pouvant accéder aux archives en France et non pas pour son utilisation personnelle » poursuivait Mamaye Idriss. Concernant sa réaction, elle insistait sur les faits : « Il s’agit d’une alerte au regard de ses publications à venir. Car je sais qu’avec 20 Go d’archives que je lui ai remises, il sera tenté d’écrire d’autres livres, qu’il revendiquera scientifiques, alors que sa démarche n’en intègre pas du tout les codes. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un chercheur en histoire, mais d’un biologiste. Je partage en ce sens l’avis d’autres chercheurs en sciences humaines qui considère qu’une formation en recherche en sciences humaines lui ferait le plus grand bien ».
La lettre avait été adressée à l’éditeur Mohamed Ahmed-Chamanga, avec copie à des auteurs comme Sast ou Mohamed Nabhane, à des chercheurs comme Abdallah Nourdine, ancien directeur du CNDRS, des journalistes comme feu Ben Abdou Soilih, de l’ORTC, à des aînés du domaine des sciences humaines tels que Sultan Chouzour ou Damir Ben Ali. Mais le fait est que tout le monde s’est refusé à faire écho à l’indignation de la jeune chercheure. Une vieille habitude, celle de l’évitement, qui permet de ne pas avoir à son mot à dire, lorsqu’il y a un souci. « Jusqu’alors, je n’avais jamais exprimé ma désapprobation à son égard, à la vue par exemple de son exposition sur l’indépendance des Comores, où il avait référencé les photographies exposées, comme étant ses propres archives personnelles, alors qu’il s’agissait d’archives du CNDRS. Et j’en passe. Mais voilà qui est trop (…) Je ne peux tolérer qu’un de mes aînés profite de mon travail de consultation d’archives éhontément, sans mon autorisation, ni remerciement. Ma seule arme est de vous informer de ces procédés indignes de ce personnage (…) Je vous remercie de votre lecture et des soutiens que vous pourrez m’apporter dans le combat pour le développement de la recherche aux Comores dans le respect et avec éthique » concluait Mamaye Idriss.




Au Muzdalifa House, hommage à Mbaraka Sidi, lors d’une édition du FACC en 2013. En haut à gauche, Mbaraka Sidi, à droite sa photo du général De Gaulle en 1958. En bas, la rencontre sur Mbaraka Sidi au Muzdalifa House avec notamment Damir Ben Ali et Ali El-Mihdhoiri Saïd Abdalla.
Le Pica Festival s’est-il positionné sur ce type de questionnements ou va-t-il lui aussi adopter la politique de l’autruche ? L’un des photographes sur lequel s’est focalisé le festival est Mbaraka Sidi, dont une partie des archives est aujourd’hui entre les mains d’un de ses neveux, Elamine Housseine, par ailleurs considéré comme l’un des meilleurs photographes de sa génération. Le caractère excessif, lui aussi décrié (il plaiderait la folie), de ce « conservateur improvisé » impose une marche à suivre, qui serait de ne pas mettre cet héritage en partage. On dit même qu’il aurait enfermé une partie du matériel de Mbaraka Sidi dans un container, situé sur les hauts de Moroni. Un musée ? Oui, mais pour préserver quelles images ? Mbaraka Sidi était un pionnier. D’autres photographes ont existé, dont le photographe Boina, entre Madjenini, où se tient une de leur expo, et Djumwandji. Le Pica Festival parviendra-t-il à remuer à cette mémoire aujourd’hui enfouie. Et les femmes photographes ? Felana Rajoanarivelo, artiste malgache, sur les femmes et l’objectif. Et les photoreporters ? De quelle façon rendre hommages à toutes ces figures oubliées de l’image ? Les preneurs d’images de la presse quotidienne aux Comores n’ont même pas leurs photos créditées la publication. Et la question du droit, justement ? Qu’en est-il ?
Le chantier de l’image est vierge. Nombreuses sont les questions à poser. Il y a bien sûr l’incontournable débat, lié à la formation. Cette année, Pica Festival, au-delà d’être un lieu d’émergence de nouvelles écritures, a sollicité des contributions étrangères pour animer des workshops. Une bonne idée qui détonne, puisqu’elle vient rappeler que le Festival des Arts Contemporains des Comores – pour ne citer que celui-là – n’a jamais pu encadrer genre d’ateliers, d’une manière pérenne, débouchant sur de vraies promesses. Faute de moyens, sans doute. Mais qu’est-ce qui va distinguer ces organisateurs du Pica Festival de leurs prédécesseurs. Il est vrai qu’ils envisagent de créer un module de formation (le soutien des autorités de la culture est à espérer) à l’Université des Comores, avec l’aide de partenaires réunionnais (l’Iconothèque Historique de l’Océan indien). Nombre de praticiens, amateurs ou pros, espèrent que ce festival va être l’occasion aussi de multiplier les contacts avec la scène internationale et surtout continentale, afin de contribuer à la circulation des œuvres. Tellement peu de noms en provenance des Comores, lorsqu’on parcourt le programme des grands rendez-vous de la photo à l’étranger que la question demeure de l’ordre d’un non-dit.
Dernière affaire en date ! Les organisateurs se plaignaient de n’avoir obtenu aucun soutien de la part des autorités culturelles nationales. Ce à quoi le ministre de la culture, Saïd Mohamed Ali Saïd, a répondu dans les pages « culture » du journal Al-Watwan. Il cite les festivals accompagnés par l’État comorien, parce que programmé dans le PTA (Plan de Travail Annuel) : le Daradja festival de Cheikh Mc a reçu 52 millions de francs de l’État selon le ministre de tutelle, le Médina festival 30 millions et le Gombessa festival 10 millions. Le ministre prévoit d’être aux côtés du FACC, du Gamdji Festival et du festival Mbae Trambwe. Au sujet du Pica Festival, le ministre s’est expliqué : ces organisateurs « nous ont effectivement sollicités, il y a un peu plus d’un mois. Leur événement ne figurait pas au PTA et, dans le cadre des procédures actuelles, nous n’avons pas pu donner suite favorablement à leur demande ». A. acteur culturel, réclamant l’anonymat, a rebondi : « Les artistes comoriens apprécient de critiquer, à tel point que l’Ambassade de France passe à présent pour le seul bailleur de la culture comorienne. Ce que dit le ministre nous permet de penser que la culture est soutenue, mais que l’argent va dans les poches de certains, surtout quand ils sont proches des cercles du pouvoir. On peut peut-être se poser la question de savoir à quoi ont servi ces millions accordés ? En même temps, les artistes vont se rendre compte que les histoires de subvention de la coopération française ne correspondent en rien au prix de revient du silence d’un artiste du pays, vu que l’État comorien est prêt à accorder autant de crédits à la création, bien que ce secret soit bien gardé par ceux qui sont déjà soutenus ».
Amin M.