Azhar Ahmed Abdou est une figure de la scène culturelle à Moroni. Le collectif Art 2 La plume, qu’il cofonde en 2012, fait rimer le slam avec le théâtre, la musique et son espace insulaire. Il publie fin juillet 2026, Dans la peau d’une autre, son premier roman aux éditions Cœlacanthe.
Incarnant la voix d’un autre, l’enseignant y livre le journal d’une vie brisée. Il autopsie les déchéances d’une société ambivalente et pervertie. Une myriade d’infamies qui brisent l’enfant, puis l’adulte mis en récit. Qui rétament sa santé mentale et son corps, lustrent aussi les faux-semblants. Cet autre est une femme.
« You’re just another part of me » chantait MJ. Un message pour signifier qu’autrui est un pan de soi, un miroir de nous-mêmes. Cette vérité, à la fois inclusive et salvatrice, ne saurait être ignorée. La part de l’autre que saisit Azhar Ahmed Abdou le glisse dans la peau de Bahati. On la surnomme « Bébé », depuis qu’un « Sugar Daddy », ayant le double de l’âge de son père, s’est payé ses faveurs. 22 ans ou presque à ravaler son inceste et la prostitution. Le sobriquet fait sa renommée au point de frelater l’affection véritable des rares qui la lui ont exprimée. À Madjaya-juu, son village natal, les ordures se branlent sur son corps à défaut de lui offrir une autre planche de salut. Ironie ou présage de mauvaise fortune, le sort ne lui laissera pas d’autre choix. « Je gagne ma vie à la sueur de mon cul. » (p.33), avoue-t-elle.
La société dans laquelle est née la jeune femme draine des vices, qui creusent son tombeau. C’est son beau-père qui lui met le premier pied aux enfers. Un prédateur méthodique, dont la perversion sévit des années durant. Bahati cadenassera sa détresse pour épargner sa mère qu’elle estime bien trop fragile pour supporter la vérité. Celle-ci, qui étire son veuvage au-delà de l’attendu, pensait préserver sa fille, alors enfant, en se remariant tardivement. Bahati n’infléchira pourtant rien de ses multiples absences et pérégrinations à travers le pays. La mère court les noces dont la fille blâmera à contrecoup la démesure. Elle bat aussi les campagnes électorales pour pas grand chose en retour. De ce fatras pompeux, Bahati récolte l’abandon. Et pendant que sa mère « s’est mise à sillonner le pays… » (p.46), Bahati, elle, purge dans sa chair un calvaire pire que celui de la défection maternelle : « …Ce pervers prenait son plaisir à sillonner, de jour comme de nuit, le corps d’une innocente. Le mien. » (p.46).
Aux Comores, exhume le récit d’Ahmed Abdou, l’enfant est le maillon faible d’un engrenage social qui place la « boulimie collective » au-dessus de l’individu. Le viol et la prostitution, pourtant infâmes, vu le poids religieux, sont l’objet d’un assentiment social tacite. La mère, ici, n’aurait rien vu du viol incestueux de sa fille. Quoiqu’il en soit, le résultat est le même. Elle ignore, comme tous les autres, le feu qui consume sa fille. Tout est dans le paraître et les faux-semblants. Bahati n’en veut pourtant pas à sa mère. « Maman n’a rien vu venir. […] Jamais maman n’aurait imaginé qu’il puisse un jour franchir les limites. » (p.46). Elle verbalise en revanche le ressentiment qu’elle éprouve envers son beau-père. Lui qui reste marié à la mère pour juter ses pires vices sur la fille. Un calcul cynique, à la hauteur de la gangrène pédophile qui le ravage et dont il se vante. Un Moloch[1] que Bahati traite de « connard », de « sale porc ». Et à qui elle impute la charge du crime : « Je n’en veux qu’à ce monstre. C’est lui, et lui seul, qui a brisé, détruit, abusé de mon enfance. » (p.46)


Emprunté au mur facebook de l’auteur. Le quartier qui lui a inspiré sa couverture.
La narratrice déplore un pays qui vrille à chaque étage. Un État qui érige la corruption en totem. Une société qui s’enlise dans une misère économique et sociale, nécrosée par sa déchéance morale et le manque d’ambition. Une administration scolaire diplômant la promotion canapé. Une jeunesse oisive qui n’a plus foi en son avenir. Des fundi dont la leur est plus viciée encore. Bahati livre un regard lucide sur un quotidien fait de bric et de tôle. Le respect, elle le gagne à sa mise. Changer de tenue trois fois par jour n’est pas un t.o.c pour elle, mais la garantie d’être unique. Dans une société défaillante et en déconfiture, l’illusion a un prix : « Paraître est d’une importance capitale ». (p.51)
Le récit décrit un mille-feuille sociétal dont chaque strate est aussi infâme que l’autre. À Madjaya-juu, le bas de l’échelle est ainsi perçu comme un paillasson plus gueux que celui d’une classe monnayant, elle, son arrivisme politique. Chacun a ses travers, tous se paient sur la misère ou l’infamie de l’autre ou sévissent même sur l’entrejambe d’une enfant ou d’une « fille facile ». Pointée du doigt ou jalousée, Bahati gagne son cul de pain, en vendant le sien. Fichue pour fichue, elle décompense ses viols, en s’affranchissant à son tour de la morale. Puis surtout, elle n’a pas d’autre choix et elle n’est pas la seule. Elle assume sa nymphomanie, son coup de foudre inopiné pour une femme autant que sa prostitution. Vénale pour un sou qui la met à l’abri du dénuement, elle s’estime mieux lotie que d’autres. « À force de vivre ici, on apprend que la honte est une affaire publique et la survie, une affaire privée. Alors, chacun fait comme il peut, avec ce qu’il a, pour avoir l’air de ce qu’il n’est pas. […] Moi, je prends ce qu’on me donne. Et je m’en sers pour vivre mieux. » (p.125)
Bahati se confesse. Le récit tient lieu de journal intime et le lecteur de confident. Sa structure alterne entre des notifications de faits-divers, provenant des réseaux ou médias comoriens, et les pensées de la jeune femme. Si l’agencement des unités narratives est perfectible par un découpage mieux organisé et uniforme, l’intrigue suit avec cohérence l’enchâssement psychique de la narratrice. Le bâton de parole dont elle s’empare lui sert d’exutoire. Le ton n’est pas toujours égal. On passe de descriptions presque péremptoires et parfois essentialisantes sur l’état du pays et de son peuple à une parole plus affectée lorsqu’elle évoque ce qu’elle a vécu enfant. Le texte est aussi fortement marqué par son impudicité.
Le récit se fait d’un bout à l’autre confessionnal, bien que Bahati tienne à sa solitude comme à une seconde peau. Le texte est marqué par l’oraliture. La narratrice livre par à-coups et crescendo son vécu. Le roman réussit en cela à rendre compte de l’amnésie traumatique propre aux victimes de violences sexuelles. Bahati se ménage, oublie ou diffère et, se faisant, mène à mesure le lecteur au plus près de son trauma. Elle instaure une proximité, l’interroge, voire le taquine et ironise. Cela équivaut pour elle à engager une discussion. Il s’agit d’expliquer la part d’elle-même qu’elle n’a jamais révélée. Elle libère une parole et témoigne : « Cela permettra à d’autres, comme moi de savoir qu’elles ne sont pas seules dans ce monde. » (p. 36)

Azhar Ahmed Abdou.
La littérature comorienne doit être un support de réflexion, écrivait Salim Hatubou dans les colonnes de ce site web culturel[2]. L’écrivain et conteur estimait qu’elle se doit de questionner ses lecteurs et de susciter une prise de conscience. Écrire est un acte politique. La littérature, en donnant à lire les enjeux de sa société, s’ancre dans une réalité dont le lecteur peut se saisir. Elle lui permet de poser les jalons de son émancipation. Ici, Azhar Ahmed Abdou satisferait à coup sûr le défunt auteur. Son roman déroule un parallèle entre le vécu désastreux de Bahati et l’état calamiteux des Comores. Le périple tragique de la jeune femme est l’écholalie d’un pays qui cautionne la prédation et se défausse sur ses victimes. On saisit parfaitement la mission que Ahmed Abdou investit. Dans la peau d’une femme, c’est l’étau nocif de la société sur elle qu’il dénonce. Il reste encore des hommes dont le vœu pieu est de saisir ce qui la brime, la mure dans le silence ou la mène au pire.
Mais, ici, le résultat manque d’amplitude. On lit une surenchère de maux qui finissent par accabler le lecteur. Noir c’est noir, mais fallait-il lui faire perdre tout espoir ? Puis de façon prévisible, l’auteur file le cliché de la femme victime de viol, qui devient nymphomane et finit lesbienne. On ne sait de quelle contrée masculiniste ce cliché est issu, mais si elle existe bel et bien, l’auteur aurait pu ne pas cantonner le sujet aux écueils de surface. À contrario, il effleure les stigmates résiduels de l’inceste et de la prostitution. Le sentiment poisseux de culpabilité est peu filé. La sensation honteuse d’une saleté que l’on frotte et frotte encore, sans jamais réussir à se sentir propre, n’est pas évoqué. Le vaginisme est un impensé également. Puis qu’en est-il de la peur des MST et de la contraception par exemple ? Ce sont des incontournables de la pensée féminine, pourtant. Plus encore, lorsque la femme a une sexualité tarifée. Si l’on écrit que le vibromasseur est une planche de salut, alors le récit aurait dû s’emparer de tous les pans de la sphère intime féminine. Faut oser jusqu’au bout. Une femme l’aurait écrit.
Enfin, derrière la façade du personnage qui s’émancipe et assume sa boulimie sexuelle, il manque ses larmes, lorsque la pression sociale finit par lui peser. Quel dommage aussi que le dialogue avec la mère soit absent. Vu le sujet, le regard que porte la figure maternelle sur sa fille aurait été une entrée plus pertinente à lire que les envolées politiques de la narratrice. Mansplaining[3] ou pas, admettons que toute vérité est bonne à prendre. Serait-il juste possible, une fois n’est pas coutume, que la littérature comorienne écrive les mécanismes de la gente fautive face au fléau soulevé dans le roman ? Donner à lire la réaction d’un père face au viol et à la prostitution de sa fille, de sa sœur, ou de son épouse : « Je dis ça, je dis rien », comme dit Bahati. La part de l’homme, son intériorité, est aussi matière à réflexion. « Enfin bref ! », comme elle a aussi l’habitude de répéter. La plume a l’avantage d’être agréable à lire. Ce qui laisse présager une suite dont on ne boudera pas la lecture…
Abouharia Daouda Rafion
[1] Moloch : divinité biblique ou figure métaphorique adepte des rites sacrificiels d’enfants par le feu.
[2] https://muzdalifahouse.com/2026/10/19/contre-le-roman-aux-mille-et-un-coup-detat/
[3] Mansplaining : fait qu’un homme, de manière consciente ou non, s’estime compétent ou légitime pour expliquer à une femme ce qu’elle maîtrise parfaitement ou vit déjà. Le ton qu’il emploie est paternaliste, infantilisant voire condescendant.