À l’occasion de la fête du livre à Wani – les 31 octobre et 1er novembre 2026 – éditeurs, auteurs et autres citoyens ont célébré le livre et sa fragilité, à l’invitation de Mohamed Ahmed-Chamanga. Auteur d’un livre – Nisisu’ali Intsi Ceci n’est pas une réponse – paru aux éditions Bilk & Soul, Anissi Chamsidine, l’ancien gouverneur de Ndzuani, a cherché à élargir le débat sur les conditions de médiation autour du livre. Nous diffusons ci-après son intervention.
« On m’a demandé de venir vous parler de l’écrivain.
Je me demande si je suis la bonne personne pour ce genre de questionnement.
C’est un sujet complexe, qui m’intéresse bien évidemment, mais qui n’est pas sans susciter des interrogations de ma part. Être écrivain en tous cas est une marque de distinction que les autres te confèrent. Je remarque souvent que les auteurs ici se considèrent comme tels, sans avoir besoin que les autres le signifient. Moi, j’ai tendance à croire que ce n’est pas à moi de décider qu’en tant qu’auteur, je mérite cette distinction ou ce statut.
J’ai écrit un livre – Nisi su’ali Intsi ceci n’est pas une réponse – qui reste un espace où j’ai essayé de partager mes interrogations sur la question de la souveraineté. Je ne sais pas si vous l’avez lu ou si vous en avez entendu parler, mais je me disais que le monde politique auquel j’appartiens aurait dû être le premier à se saisir de mes interrogations, ne serait-ce que pour orienter le débat sur la question. Je passe sur le fait que j’ai été le premier à parler d’un tel sujet d’une manière aussi ouverte. Dans le livre, je rappelle l’histoire qui a été la nôtre avec la France. Je pose la question de notre monnaie, qui n’est pas souveraine, de notre armée, qui est sous influence, de notre projet archipélique, qui est en panne.

Anissi Chamsidine, Sittou-Raghadat Mohamed, Mohamed Moussa Moindjie.
Je croyais sincèrement que les gens allaient s’en saisir et trouver le moyen d’en développer le propos, de manière à préciser ce que j’ai essayé d’avancer dans le livre. Au lieu de cela, ils ont fait comme si je n’avais rien écrit. Et le livre – ce livre – est passé sous une trappe. Ce que je trouve fort dommage pour l’avenir du pays. Car un livre sans lecteurs n’est pas un objet qui aide à avancer. C’est parce qu’on le lira, qu’on en débattra, qu’on aura mieux à dire que ce qui a été écrit, que les choses vont peut-être changer. Je n’ai pas écrit pour qu’on dise de moi que je suis écrivain. J’ai écrit un livre pour contribuer à changer le cours des événements. J’ai grandi dans une forme d’humilité. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais me sentir plus fundi que mes fundis, parce que j’ai commis un livre. Non ! Mais j’aurais aimé qu’on en parle…
J’en profite ici pour dire que je ne suis pas le seul à le penser, ni à l’espérer. Sanduk, organisme que vous connaissez bien, a accepté de soutenir cette action, parce qu’elle la trouvait salutaire pour nous tous. Ils ont voulu accompagner ce travail, ont donné les moyens d’offrir le livre à sa sortie. Mais Sanduk, je le rappelle, a ses limites. Ces agents sont des artisans de la micro finance, pas des promoteurs du livre. Il aurait fallu qu’il y ait des médiateurs, comme ceux qui ont organisé ce rendez-vous à Wani, aujourd’hui. Il aurait fallu qu’il y ait une politique de médiation pour les choses du livre dans nos écoles, sur les places publiques, dans nos foyers. Ce sont des métiers, qui, malheureusement, n’existent pas chez nous. Ce qui fait qu’un auteur comme moi reste et restera juste un auteur que personne ne lira.

Anissi Chamsidine dans les stands de livre.
Car vous imaginez bien que si mes camarades en politique n’ont pas été capables d’apprécier mon questionnement sur la souveraineté, ce ne sont pas mes autres concitoyens qui vont se précipiter sur le livre qui en parle. L’année dernière, j’ai essayé d’aller parler de mes interrogations à l’université de Mpatse. Certains y ont vu une forme de dissidence politique. On a tout fait pour m’interdire à l’université. Ce que je n’ai pas compris, dans la mesure où mon livre parle de l’avenir de ce pays, et non de mes partisans ou de mon parti. La bonne nouvelle est qu’hier, nous l’avons tous entendu, le recteur de l’Université, Ibouroi Toibibou, est venu nous dire que chaque auteur aura désormais la possibilité d’aller défendre son ouvrage dans cette université, désormais. Il y a du changement dans l’air, on dirait.
Je me souviens que nous avons essayé d’organiser des rencontres au début. Dans le Nyumakele, à Domoni, à Mutsamudu, à Moroni. Mais il faut certainement beaucoup de temps et de travail pour que le message parvienne à son public. Je me pose d’ailleurs une question. Dans ce travail de médiation autour du livre, il y a un poste essentiel, celui du libraire. J’ai vu qu’à ce rendez-vous sont venus des gens qui ont de la culture, qui ont écrit des livres, qui en savent beaucoup plus que le citoyen sur cette question, mais je ne vois pas celui ou celle qui permet au livre d’exister sur le marché. Et sans doute que les organisateurs ont essayé de lui trouver un représentant. Mais je m’étonne de ne pas voir la Bouquinerie d’Anjouan, à cet endroit, par exemple. La Bouquinerie d’Anjouan, qui, non seulement a défendu le livre comorien dans ses rayons, mais s’est toujours rapprochée de toute action, allant dans ce sens. Je suppose que si elle n’est pas là, c’est parce qu’elle traverse une période de crise. Mais combien de personnes ici pourraient venir disserter de cette crise ? Est-ce que ça veut dire que ça ne nous intéresse pas ?

L’ancien et le nouveau gouverneur de Ndzuani à la fête du livre à Wani.
Quand l’équipe de cette librairie a voulu se lancer sur ce marché, qui reste difficile à entreprendre, j’ai été un des premiers à les soutenir. Car on a besoin de ces espaces. J’ai donc été l’un de leurs premiers clients. Mais j’avoue que mon travail en politique m’a pris plus de temps que prévu. Je n’ai pas été en mesure de continuer à défendre la Bouquinerie d’Anjouan, tout le temps. Je me souviens qu’ils ont eu un problème avec un imprimeur ici, qui s’est fini devant les tribunaux. J’aurais aimé être parmi ceux qui les ont soutenus. Mais combien d’écrivains de ce pays les ont accompagnés dans ce combat ? Je ne saurais pas le dire. Ce que je pourrais par contre vous dire, c’est que si la Bouquinerie d’Anjouan venait à fermer, les écrivains déclarés de ce pays auraient un gros souci à régler, parce que le travail d’Isabelle Mohamed – pour ne pas la nommer – n’est pas très enviable, dans la mesure où elle accepte parfois de perdre de l’argent dans son activité pour maintenir le livre comorien dans ses rayons.
Si on fait l’économie d’une telle réflexion sur l’intérêt du livre, on pourra continuer à parler longtemps de l’écriture… inutilement. À quoi serviraient toutes nos discussions sur la question, si nous ne sommes pas capables d’œuvrer au changement ? C’est vrai que dans « écrivain », il y a écri… et vain… on écrit en vain. Soit ! Mais nous gagnerions tous à nous atteler à définir un programme commun de promotion, non pas des livres, mais des contenus qu’il y a dans ces livres. Ce qui donnerait envie ou pas de les lire, envie ou pas d’en discuter le prix, envie ou pas de les défendre ! Il y a une chose que les gens oublient d’ailleurs. C’est qu’il faut qu’ils se reconnaissent ou pas dans ce qui est interrogé pour ressentir le besoin de lire ce qui est dit dans les écrits. J’ai parlé de mon cas, j’ai parlé de Sanduk qui m’a soutenu, j’ai parlé des politiques qui n’y ont pas trouvé un moyen de revendiquer la souveraineté du pays, alors que l’Afrique dans son ensemble est en train de repenser cette question, de nos jours. Paradoxalement, ça n’intéresse pas nos hommes politiques, d’où le désintérêt manifesté par le public, à qui personne n’a voulu parler de ce livre.

Anissi Chamsidine avec Ibouroi Toibibou, recteur de l’Université des Comores, à la fête du livre de Wani.
Mais permettez-moi de parler d’autre chose. Nous sommes à Wani. Nous savons ce que cette ville doit à feu Afraitani, qui a été parmi les premiers à défendre l’école dans cette cité, qui a été fundi lui-même, qui a dirigé l’école de Wani, avant d’aller défendre les intérêts des gens de Wani, de l’île et du pays devant les hautes instances. La génération de feu Afraitani n’a pas laissé beaucoup de traces. Mais je m’étonne que son fils, Abdulhamid Afraitani, avec qui j’ai travaillé, qui a cherché à raconter l’histoire de son père dans un livre, qui est sorti il y a bientôt un mois, ne soit pas à cette table, alors que ce rendez-vous se passe dans sa ville. Je sais qu’il y a eu des échanges entamés dans ce sens, mais qu’est-ce qui fait que ce premier rendez-vous du livre à Wani n’a pas été capable de faire une place à cette histoire racontée par un enfant de la ville ? Je n’incrimine personne. J’en parle juste parce que ça prouve qu’on a beaucoup à apprendre pour faire avancer la cause du livre dans le pays.
J’imagine que dans le livre écrit en hommage à feu Afraitani, beaucoup de gens s’y retrouveraient. Il y a toute un monde qui a été formé dans cette cité grâce à M. Afraitani. Que ne feraient-ils pas l’effort de défendre cette parole auprès de leurs enfants ? A-t-on pensé à les associer à un tel travail ? Cela aussi fait partie du projet, qui permettrait, un jour, que l’on vienne se gausser ou se vanter ici d’être ou pas… un écrivain. Je n’ai pas de recette-miracle par rapport à ces questions. Mais je me dis qu’on ne peut éviter d’en parler, d’autant que Abdulhamid Afraitane est une personne-ressource dans le domaine de l’éducation de nos enfants. Deux fois ministre, quand même ! Le temps est peut-être venu pour que chacun d’entre nous participe d’une manière autrement plus investie dans ce débat. Narisomane ! Risomane namna ya ukamba ishio shipare wana ! Wana waushisoma ! Si on veut bien sûr que nos efforts aboutissent à une certaine vérité par rapport à ce que nous sommes. Bi maana… le livre reste le meilleur moyen de se regarder dans un miroir. Le meilleur moyen, aujourd’hui, de faire société. Que l’on soit écrivain ou pas, on peut y contribuer. »
Anissi Chamsidine