L’introspection espérée

Le scandale lié à Abdulfatah Saïd, l’ancien député-maire, continue d’éclabousser Moroni. Suite aux décisions d’une congrégation de « notables » que la ville n’a apparemment pas mandaté, l’historien et anthropologue Damir Ben Ali, membre du Collège des sages, insiste pour signifier le désaccord, en se fondant sur le passé commun.

L’ampleur du cataclysme qui menace d’engloutir notre socle social se découvre brutalement. Des hommes qui ont administré la ville, l’ont représentée dans les instances nationales, voire internationales, sont tombés dans l’abîme d’une ignominie inimaginable dans cette cité six fois séculaire (Cf. le récit de Mwazema). Ils ont insulté et humilié les femmes, leurs belles-mères, les mères de leurs enfants. Aujourd’hui, ils proclament publiquement que ce sont ces mêmes paroles, ces mêmes faits et gestes que l’on entend et que l’on voit dans tous les foyers. Néanmoins, ils sont venus, disent-ils, demander pardon. Leurs victimes et la cité de Moroni — nous affirment-ils — ont accepté leur pardon. On ne sait pas quand ni comment.

Nous sommes à la merci d’un groupe de lettrés « déculturés », décidés à entrer en démocratie en passant par la porte de l’Occident, où l’individualisme prime. Dans la prise de décisions, il impose à notre société les choix de la majorité et marginalise les minorités. Car il peut composer cette majorité avant de prendre les décisions qui leur conviennent, comme dans le champ politique où il peut utiliser l’appareil de l’État pour faire avancer ses intérêts. En Occident, l’unité économique et sociale de base est l’individu. L’Européen dit : « je pense donc je suis », alors que le Comorien, comme l’Africain, dit « je suis parce que nous sommes ». Le « nous » désigne la famille élargie ou la communauté. Dans notre culture du consensus, c’est la force de la communauté qui prime. L’unité économique et sociale de base n’est pas l’individu, mais le groupe. Cette formule présente l’avantage de prendre en compte toutes les positions minoritaires.

Le Comorien, ancré dans le mila, adhère à une ou plusieurs communautés. Ces communautés se jouent sur la compréhension de la gestion sociale. Le droit traditionnel comorien repose sur les groupes et non sur les individus. L’individu se fond dans la communauté et ne peut s’affirmer qu’à travers les mécanismes imposés par elle. Le droit coutumier est une manière de penser, de percevoir le monde et de concevoir les modes de régulation. Il n’est pas une élaboration d’experts, mais la production d’une collectivité. Il est transmis par la voie orale, mais surtout par l’observation et l’imitation. Il s’acquiert, de l’enfance à l’âge adulte, par imprégnation, à travers les comportements répétés et les habitudes acquises.

« Dès lors, l’enfant, l’adolescent ou l’adulte apprend le droit sur le tas, pourrait-on dire, vit le droit bien plus qu’il ne l’apprend (…). L’initiation, puis la formation au droit sont indissociables de la culture. » L’enfant accepte les traditions librement et avec plus de force, et non par persuasion, parce que son esprit est une « table rase, quand les règles y entrent. L’imitation et la formation n’ont pas à confirmer ni à contredire des idées déjà établies. Aussi faut-il, de toute urgence, pour sauver notre jeunesse, nous livrer à une véritable introspection collective, qui nous permettra de redécouvrir notre identité, de reconstruire le legs et, par la même occasion, de reconstruire un mieux-être en lien avec notre histoire.

DAMIR Ben Ali, 27 septembre 2026