Moroni, mɓa, djuɓa et shungu

Une réflexion de Naïlat Oumar, anthropologue, sur les récents événements, survenus à Moroni, la capitale de l’Union des Comores. Son texte fait suite aux prises de paroles notamment de l’historien et anthropologue Damir Ben Ali. Elle réinterroge le legs et l’histoire de la fondation de cette ville, en lien avec le legs du shungu.

L’archipel (Masiwa) fonde son enracinement sur le mɓa, le ventre de la mère. Le mɓa est transposé sur la configuration spatiale, avec le djanɗo qui désigne un empilement de pierres, constituant le soubassement d’une construction. Le terme djanɗo se réfère également au hinya, la lignée maternelle. Une expression rappelle cet ancrage: « ngaredjewiho pvo djanɗodju » _ je retourne au djanɗodjuu. Elle évoque le mɓa, la maison familiale, liée à la mère, là où tout a commencé. Le djanɗo fait également allusion au ilinɗi, la maison de l’ancêtre fondateur de la communauté villageoise. Les habitants s’y réunissaient pour effectuer des prières.  Ainsi, on constate que ces mots contiennent un système de pensée que l’on retrouve dans nos mythes de fondations.

Dans un texte (Séisme social à Moroni), Damir Ben Ali fait référence à l’ancêtre fondatrice de la cité à Moroni. Il est important de s’arrêter sur ce récit. En effet, lorsque Mwazena quitte sa cité (Fumbudzipvuni), avec ces enfants, elle s’adresse au mwalimu. Celui-ci lui suggère de se diriger vers le levant, en compagnie d’un coq et de s’installer à l’endroit où le gallinacé chanterait. La famille prend la direction de la mer et arrive sur le lit d’un ruisseau appelé Ironi. En suivant le ruisseau, le coq chante à trois reprises. Le premier chant indiquait l’endroit où la maison de la première fille Sangaza serait construite. Le second chant annonçait la future construction de Mwazema et enfin le troisième chant signalait l’emplacement de la maison de Djipviza, la seconde fille. Ces trois femmes sont à l’origine du nom de Moroni. Effectivement, lorsque la mère rendait visite à ses filles, l’une d’elles avaient l’habitude de lui demander des nouvelles de sa sœur, selon cette célèbre formule que les archives orales ont retenue : « owalo mroni wadjuha ? ».

Undroni Blues (2014), une chanson qui reprend la geste d’espérance de « Mwazema la douce », selon son compositeur Soeuf Elbadawi, artiste et auteur de Moroni Blues Chap. II (Bilk & Soul). Ce clip est signé Ahmed Djaffar.

Je ne m’attarderais pas sur leur installation, qui donnera naissance au hinya hatuɓu à Moroni. Toutefois, un personnage est également central dans ce récit. Guziɗ ou Bingudziɗu, le mari de Mwazema. De retour d’un voyage à l’étranger, celui-ci apprend que sa femme a quitté Fumbudzipvuni, en compagnie de ces enfants. Il décide de parcourir l’île afin de retrouver sa famille. Il finit par apprendre leur installation aux abords de l’ironi, près du Kalawe. Il essaie de convaincre sa femme de retourner dans le Dimani, mais cette dernière refuse. Il décide alors de tout mettre en œuvre pour installer sa famille, dans de meilleures conditions, au sein de la nouvelle cité. C’est lui qui est à l’origine de l’installation de la lignée à Mangani, en périphérie du centre de Moroni. En prévision d’une éventuelle augmentation de la population, probablement.

Dans ce récit de fondation de la cité, la mère a un rôle essentiel. Tout d’abord, c’est Mwazema qui décide de s’installer aux abords du ruisseau, en se référant aux astres et à la nature, par le biais du coq et des conseils du mwalimu. Effectivement, on ne construit pas m’importe où et n’importe comment. Ensuite, les premières constructions de la cité sont celles de la mère et des deux filles. Ce qui nous indique l’importance du ɗaho dans cette société. La maison est également l’extension du mɓa. Toutefois, ils restent affiliés à leur hinya matricielle et joue le rôle de l’oncle maternel, mdjomba. Celui-ci est le représentant de la lignée à l’extérieur du ɗaho. On remarquera également que le manyahuli repose sur ce principe. Enfin, un aspect qui n’est pas assez évoqué, c’est l’attitude de Bingudziɗu envers sa femme. Nous sommes à une période où l’islam cohabite avec d’autres pratiques au caractère sacré certain. Ce dernier, issu d’une famille influente aurait pu rompre son mariage avec Mwazema et prendre une autre femme. Par amour pour Mwazema, il décide de parcourir l’île à sa recherche. Ce récit traduit la conception comorienne de la famille, qui repose sur l’unité. En effet, Mwazema fonde la cité et Bingudziɗu l’aide à la consolider. 

Nous faisons face ici à la manifestation pleine du matriarcat. Comme l’indique Cheick Anta Diop, ce système n’est pas « le triomphe absolu et cynique de la femme sur l’homme ; c’est un dualisme harmonieux, une association acceptée par les deux sexes pour mieux bâtir une société sédentaire où chacun s’épanouit pleinement à l’activité la plus conforme à sa nature physiologique. Un régime matriarcal, loin d’être imposé à l’homme par des circonstances indépendantes de sa volonté, est accepté et défendu par lui ». L’histoire de Mazema et Bingudzidu est similaire à d’autres récits fondateurs en Afrique. Les célèbres Isis et Osiris sont la manifestation de cette unité homme-femme. Le droit matrilinéaire et la matrilocalité que l’on retrouve dans l’archipel sont des dynamiques de ce matriarcat.

Les habitants de l’archipel ont conscience de l’importance de la femme dans la préservation de l’humanité. La femme est garante de cette humanité. L’homme participe également, mais c’est elle qui porte le fœtus neuf mois durant. Elle supporte l’épreuve de l’accouchement. Elle est en permanence liée à l’enfant, nécessaire à son épanouissement. Cette prise de conscience est à l’origine de ce que nous avons décrit plus haut avec le mɓa, la djanɗo et le ɗaho. Même les hinya Fwambaya et Matswa Pirusa, se revendiquant d’ancêtres princesses perses, ont dû se plier à cette règle d’affiliation à la mère pour légitimer leur pouvoir.  L’islam, même le plus fondamentaliste, n’a pu abolir ce système. Dans l’archipel, le pouvoir se transmet par le biais des lignées maternelles. Les hommes dirigent et les femmes également, même durant le régime des sultanats. Saïd Ali Mfaume a voulu déroger à cette règle avec l’aide des Français. Les autres autorités de l’île s’y sont opposés virulemment. Les colons ont dû fabriquer une élite de « notables » pour démolir cet écosystème. Ce moment incarne en partie le début du démembrement de l’archipel et de ces habitants.  

Ainsi, à propos du séisme à Moroni, car il s’agit bien d’un séisme. Les Cieux n’ont certes pas réservé à la ville le même sort qu’à Pompei. Toutefois, l’état de démembrement est tel qu’on assiste depuis un certain nombre de temps à une auto-désintégration. Cette affaire n’est pas du ressort des wandrwadzima de Moroni uniquement. On a vu comment certains d’entre eux se sont cachés derrière leurs djuɓa, légitimant la honte, suscitant le courroux de certaines femmes de la cité. Un congrès national à mon sens est nécessaire, car les déclarations de cet ancien édile de la capitale (Abdulfatah Saïd) sont la manifestation d’une société courant à sa propre perte. C’est la porte ouverte et la légitimation de la violence envers la femme de l’archipel et une atteinte évidente à l’humanité prônée par le shungu. Car sans femme, il n’est pas d’homme et sans homme il n’est pas de femme dans ce récit. Néanmoins, la femme est la gardienne de l’espèce humaine. C’est elle qui symboliquement annonce le début de la relation complexifiée à travers le concept même de shungu.

Naïlat Oumar

L’image à la Une est de Aboudou Jacques.