Tous à Chevilly Larue était la consigne de samedi dernier pour quiconque voulait découvrir les Comores ou les apprécier sous un angle méconnu par les Comoriens eux-mêmes : celui de la littérature. Avec des histoires qui vont des plus petits aux plus grands, ramenées dans le Val de Marne par une rêveuse – Halima Issa Soilih – qui a toujours misé plus haut, selon ses amis et proches, dès lors qu’il s’agit de raconter le pays d’origine.
Une journée dédiée à la découverte d’un pays tiers n’est probablement pas une chose inhabituelle en France. D’autres y ont pensé depuis le temps que le monde s’amuse à ouvrir et à fermer ses frontières. Associer la communauté comorienne au sein d’une commune qui s’interroge sur les cultures de ceux et celles qui l’habitent n’est pas non plus un pari irréalisable. Choisir de parler de la littérature comorienne par contre est assez rare pour ne pas s’en rendre compte.
La Médiathèque Boris Vian à Chevilly Larue a invité le 26 spetembre 2026 Sans-Fil Solidarité, une association de gens originaires de l’archipel, qui a convié à son tour fidèles et proches, et choisi également de faire venir d’ailleurs, tous et toutes celles qui pouvaient lui faire l’honneur de jouer dans cette cour improvisée, à quelques encablures de la capitale.




Le public présent, Touhfat Mouhtare, Naïlat Oumar, le groupe Sambe.
L’enjeu paraissait flou au départ. Mais Halima Issa Soilihi, ex championne de tennis à Sans-Fil (Moroni), aime relever les challenges. Elle est connue par exemple pour avoir joué un rôle de pionnière dans l’émergence d’un nouveau théâtre à la fin des années 1980. Elle évoluait alors au sein de la troupe des Enfants du Théâtre, une référence pour nombre de compagnies de l’archipel. De l’eau a coulé sous les ponts depuis. Mais Il semble qu’elle sourit, lorsqu’on lui pose la question.
Des études, un départ, le grand saut vers la France et des histoires de vie en migration : tous autant d’événements qui font oublier jusqu’aux utopies du pays quitté. En 2003, elle a pris part une aventure sur la scène du Théâtre de l’Opprimé, histoire de retrouver des sensations, aux côtés d’un ancien camarade de jeu. Pas pour jouer, mais pour l’assister à la mise en scène. Puis la vie l’a rattrapée avec ses hauts et ses bas. En France, la vie du migrant ne laisse pas toujours le temps de se livrer à ses passions.
Néanmoins, Halima a su garder un pied dans le monde associatif. Histoire de ne pas perdre tous ses repères. Puis il y eut Sans-Fil Solidarité et l’envie de renouer des liens avec le pays, à défaut de pouvoir s’y rendre. Des projets de soutien humanitaire et aussi quelques déceptions. C’est qu’elle aime son archipel et rêve toujours à de grands projets, exigeant du collectif et de l’abnégation. De nos jours, les gens préfèrent s’occuper de leurs petites vies. En attendant, Halima, elle, a pris mot avec ceux et celles qui l’entourent, cherchant le moyen de leur murmurer une petite histoire des Comores à l’oreille.
Un extrait de la rencontre avec Touhfat Mouhtare, avec Naïlat Oumar (images NED).
De fil en aiguille, elle s’est retrouvée à la Médiathèque Boris Vian, avec la promesse de faire entendre les lettres comoriennes dans cet espace, à défaut d’inventer son espace culturel sur la place de Sans-fil, son quartier de la capitale comorienne. L’équipe de la médiathèque, dirigée par Thierry Vandennieuwembrouck, étant curieuse, ouverte aux propositions, Halima n’a pas hésité un seul instant, reprenant son bâton de pèlerin et imaginant cette journée à la découverte du pays d’origine.
« C’était beau de voir toutes ces histoires célébrées en ce lieu. Notre pays est tellement loin d’ici que l’on soigne le blues, en le partageant avec d’autres, confie une jeune femme, habillée en leso, le visage barbouillé de santal. Je dis bravo aux organisateurs. Ils nous ont rendu fiers ». Avec l’aide de la médiathèque, s’est mis en place une matinée de contes (les grillotines) avec un spécial « chants et comptines » pour les tous petits. De Santamina à Kirihiri Nyangwe, en passant par un chant consacré de Zaïnaba Ahmed (Miandi), une diva comorienne, qui parle de l’avènement d’un enfant en ce monde.
Un succès, pour ainsi dire ! Cette matinale fut suivie d’un atelier créatif, l’après-midi, animé par une jeune autrice au nom de fleur (Baouwa), poète, artiste et performer. Les enfants et leurs parents ont appris à ses côtés à dessiner à partir d’un tissu issu du patrimoine archipélique : le shiromani. Voir ces ombres prendre forme sur le papier. Se rendre ensuite compte qu’il suffit d’un coup de crayon pour voir apparaître ce paysage lointain que les couleurs rouges, bleues, jaunes, vertes et noires symbolisent. Bel exercice…
Extrait de l’intervention de Soeuf Elbadawi (images NED).
Outre l’exposition consacrée à la littérature comorienne, une intervention de Soeuf Elbadawi, auteur et artiste, a permis de remettre un peu de contexte dans le façonnement d’un imaginaire, qui apprécie aujourd’hui de se vivre en français dans le texte. Il a été question de shinduantsi, une pratique fondée sur l’opacité et qui permet de régénérer la langue d’écriture, y compris étrangère. Où comment transposer un imaginaire insulaire, quelque peu menacé sur ses bases, dans un vaste monde où se confrontent les littératures de tous les pays.
L’intervenant a parlé de l’absence d’intérêt de la part des siens pour l’objet-livre dans cette société à tradition orale, où la parole répond à des nécessités impérieuses. Il a rappelé que le livre coûtait cher (1/10ème du salaire moyen dans l’Union des Comores, la plupart du temps), et aussi raconté que le livre pouvait être le garant d’un récit en train de s’écrire sur l’archipel, avec l’ambition d’être servi à un public autrement plus large et d’être à l’encontre des récits parcellaires dressés par les coloniaux.
La rencontre qui suivit permit au public de Chevilly Larue et surtout à la communauté des franco comoriens présents de découvrir une plume émergente, si l’on peut dire. Touhfat Mouhtare, prix Alain Spiess (2022) pour Le feu du milieu (Le bruit du Monde) son précédent livre, prix de la Renaissance française pour Choses qui arrivent (2025), sorti l’an dernier chez Bayard Éditions. Un récit qui rend compte de la manière dont l’esprit survit en migration. À pas forcément inquiets, quel que soit le monde d’où il se réclame. C’est du moins ce que Touhfate Mouhtare à Naïlat Oumar, anthropologue, ce jour-là. Être étranger en France n’est pas de tout repos, surtout lorsqu’il s’agit de se lever aux aurores pour re-pointer à la préfecture.




Le public, la table des livres, le public à la fin de la journée, Ziad Daroueche et Fabrice Thompson.
Touhfat Mouhtare s’est retrouvée embarquée dans cette marmelade durant ses années d’études dans cet Hexagone, où le cerveau n’a de cesse de prouver que l’humain a sa place partout en cette terre. Cette histoire de comorienne-sans-papiers détricote à sa manière les peurs d’une déclassée, n’oubliant pas que la culture qu’elle épouse n’est pas si nouvelle, étant fille de colonisés. Elle y fait référence à un diplomate de père qui, après avoir parlé de souveraineté, a vu certains de ses enfants s’arracher à la terre-mère, après avoir été trimballés d’une terre à l’autre sur le Continent noir. Dans le livre, Touhfat Mouhtare parle beaucoup d’elle et s’éloigne quelque peu de sa passion pour la fiction.
Mais les Comoriens peuvent-ils parler littérature et oublier d’y mêler un peu de musique ? Sans doute que non ! Dans son intervention, Soeuf Elbadawi a rappelé l’histoire d’un dandy comorien, qui faillit publier aux éditions Albin Michel durant les années 1960. Il devint un grand chansonnier à succès dans propre pays, prenant sa compagne pour muse. Cet homme, à défaut de publier des livres, a inspiré son fils, qui est devenu un auteur en vue de l’archipel, Saïd Ahmed Saïd Tourqui (SAST) _ Entre sirènes et dauphins – son prochain livre sort bientôt aux éditions Cœlacanthe. Pour Soeuf Elbadawi, littérature et musique vont un même chemin aux Comores.
La journée ne pouvait donc s’achever sans un pas de danse, négocié avec une double proposition : un concert de Ziad Daroueche et une troupe de danses folkloriques. Ziad Daroueche est une pépite de la scène comorienne actuelle, qui rêve d’envolées diasporiques, avec un rythme que d’aucuns situent entre afrobeat et afropunk. Il était accompagné par Fabrice Thompson à la percussion, un guyznais qui s’est épris de musique et qu’on a déjà aperçu aux côtés de Mikidache et de Mwezi WaQ. Pour Ziad, ce fut la première rencontre avec sa communauté en France, semblait-il. Le groupe Sambe, qui l’a succédé en fin de soirée, par contre, défend bec et ongle les traditions avec une génération qui a l’air de se chercher des repères, loin du pays. Il fallait entendre les cris du public.
Extrait du concert de Ziad Daroueche et Fabrice Thompson (images NED).
Autant de surprises pour une journée si courte où le banquet final, faits de petites gâteries et de feuilles de manioc au coco, n’a été qu’une occasion de pouvoir regretter ce que les Comoriens auraient pu encore partager ce soir-là. Les histoires de communauté demandent parfois du temps, avant de s’établir dans l’ailleurs.
Halima Issa Soilih, elle, compte d’ailleurs se remettre à cogiter pour un nouveau challenge, où il s’agira cette fois-ci d’ouvrir la boîte à histoire pour le public des petits, sachant que l’imaginaire de cet archipel oublié de la mer indianocéane attend d’être réveillé par les maîtres du temps et du vent, qui sont seuls à pouvoir se saisir des mots, afin de réveiller les oreilles qui s’endorment.
Chevilly Larue est connue en France pour sa maison dédiée au conte. Hale halele _ la formule du récit aux Comores. Hala halele / il était une fois / hale ndraɓo / le conte est mensonge / ne udjo shinɗana mndru wa mroni / quiconque s’y refuse finit en enfer / ɓadi eudjo nekeza / sauf celui qui me corrige dit le conteur. Halima Issa Soilih ariivera-t-il à ramener les ombres et les ogres qui se cachent de l’autre côté des rives, afin de contribuer à corriger les manquements relevés au niveau du récit sur les Comores dans cette bonne ville de Chevilly Larue ? Seul l’histoire pourra nous le dire…
Fahad Saïd