La fin du sultanat à Ngazidja coïncide avec la signature d’un accord commercial avec Humblot, la mise au ban du sultan Saïd Ali par les élites à Ngazidja, et ce, malgré le soutien qui lui a été accordé les Français. L’article, signé Adili, revient sur les principaux événements, qui annoncent ce grand tournant de l’histoire archipélique.
À la fin du XIXᵉ siècle, Ngazidja traverse une profonde crise politique, entraînant le démantèlement progressif du régime féodal. Cette évolution débute avec la signature, en 1885, du traité commercial conclu entre le sultan Saïd Ali et Humblot. Cet accord marque une rupture importante dans l’organisation politique et économique de l’île, en favorisant la monétisation de l’économie et de la fiscalité, tout en modifiant les équilibres traditionnels entre les différents pouvoirs locaux. Cette transformation suscite rapidement une opposition croissante au sein de l’élite comorienne et prépare le terrain à une série de conflits, qui conduisent à la chute du ntibe à Ngazidja.
Le traité signé entre Saïd Ali et Humblot accroît sensiblement le pouvoir économique des Français à Ngazidja. La nouvelle configuration remet en cause les rapports de force établis entre les sultanats et génère une contestation d’une partie des élites politiques de l’île. Parmi les principaux opposants figure Boina Haziri, ministre de Bambao et chef des troupes du sultan Saïd Ali. Désapprouvant la politique menée par ce dernier, il démissionne de ses fonctions civiles et militaires, avant de se réfugier à Fumbuni, où il rejoint le camp du sultan Hachim.
Dans ce contexte de tensions croissantes, la France impose, en 1886, des traités de protectorat aux Comores, prenant progressivement le contrôle des affaires politiques de l’archipel. Elle propose une réorganisation territoriale destinée à réduire de douze à cinq le nombre de sultanats, afin de limiter les conflits entre les différentes entités politiques. Soumis à de fortes pressions diplomatiques, Saïd Ali accepte cette réforme et signe le traité de Bambao le 24 juin 1886. Cette décision accentue toutefois les divisions internes et contribue à radicaliser l’opposition. L’affaiblissement de l’autorité de Saïd Ali devient manifeste dès le début de l’année 1886. L’arrivée de Gerville-Réache à Moroni trouve un pouvoir de plus en plus fragilisé : le sultan a perdu son principal chef militaire, son ancien ministre a rejoint le camp adverse et une grande partie de ses soldats a déserté. Ces circonstances favorisent l’organisation d’une résistance, menée par Boina Haziri, depuis Fumbuni.




Des éléments liés à la fuite du sultan Saïd Ali.
L’opposition au traité de Bambao débouche sur le conflit de Mnadzwanyongo. En 1886, les forces dirigées par Boina Haziri prennent l’avantage sur celles du sultan Saïd Ali. Toutefois, après avoir refusé de poursuivre leur offensive jusqu’à Ikoni, elles se replient finalement vers Chindini. Parallèlement, éclatent la même année les affrontements de Zilimadju, illustrant l’extension du conflit à plusieurs régions de l’île. Ils s’avèrent particulièrement violents. Les forces françaises y perdent notamment le timonier Frédéric Le Moigne, tué par Boina Haziri (l’affaire la Bourdonnais). Trois combattants du camp opposé à Saïd Ali trouvent également la mort. Des événements qui témoignent de l’intensité des combats. Face à la dégradation de la situation, les autorités françaises décident d’intervenir militairement. En janvier 1887, elles organisent une première démonstration de force dans le Mbadjini et occupent temporairement Fumbuni. Toutefois, cette occupation demeure de courte durée, les troupes françaises se retirant plus rapidement que prévu.
Les combats prolongés, conjugués à l’épuisement des ressources agricoles et humaines, entraînent progressivement une crise alimentaire. En 1888, les hostilités connaissent un ralentissement, sous l’effet de cette situation dramatique, qui marque le début de la famine de Mongwanane. Celle-ci affecte durablement la population de Ngazidja et modifie profondément les rapports de force entre les protagonistes. Après une accalmie somme toute relative, les combats reprennent au début de l’année 1889. En février, la marine française approche Fumbuni, afin d’y effectuer un débarquement. Dans le rapport n° 74, daté du 4 avril 1889, le résident intérimaire Pupier relate que près de trois cents hommes armés s’étaient rassemblés sur le rivage pour empêcher toute opération française. Selon lui, Boina Haziri interdit formellement aux Français de débarquer. Malgré plusieurs tentatives de négociation et la présence du pavillon français, l’hostilité de la population demeure intacte. Constatant l’impossibilité d’un débarquement, Pupier ordonne finalement le retour de la frégate d’Estaing à Moroni.
« Du droit de sujétion ».
Cependant, cette période marque également un tournant dans les relations entre Hachim et Boina Haziri, qui apprend que le sultan Hachim a adressé, en mars 1889, une lettre au gouverneur de Mayotte, Papinaud, dans laquelle il reconnaît son autorité et n’accepte d’autre autorité que celle de la France. Interprétée comme une véritable trahison, cette initiative conduit Boina Haziri à rompre. Il entreprend alors de parcourir les villes et villages, afin d’encourager la poursuite de la lutte contre le pouvoir colonial et contre Saïd Ali. Son isolement politique s’accentue à ce moment-là, le contraignant à quitter Fumbuni pour Koimbani, où il rejoint Mdahoma Mfaume wa Madjuwani, également engagé dans ce combat. Les événements s’accélèrent au mois de juin 1889. Le 13 juin, Hachim envoie des émissaires auprès des autorités françaises. Ceux-ci sont cependant arrêtés sur ordre de Papinaud, avant d’être remis à Saïd Ali, qui les fait emprisonner, puis exécuter. Le lendemain, la marine française procède au débarquement de 180 fusils, 10.000 cartouches, destinés à renforcer les forces fidèles à Saïd Ali.
Les autorités françaises coordonnent alors avec le sultan les modalités de l’expédition militaire contre Fumbuni, tandis que plusieurs de ses principaux collaborateurs embarquent à bord du navire. Lorsque le bâtiment atteint les abords de Fumbuni, Hachim tente une démarche diplomatique. Il reconnaît sa responsabilité à l’égard des autorités françaises et propose le versement de mille piastres en guise de réparation. Cette tentative demeure cependant sans effet. Le 18 juin 1889, le sultan Hachim est assassiné le 18 juin 1889, ouvrant une nouvelle phase de recomposition politique à Ngazidja. Humblot est nommé résident de l’île. Dans le même temps, une nouvelle révolte contre Saïd Ali éclate en décembre 1889, illustrant la persistance de l’instabilité politique, malgré la disparition de Hachim. Sa disparition ne met pas fin aux hostilités politiques. Au contraire, elle favorise la constitution d’une coalition, réunissant plusieurs anciens ministres, cadis et notables, déterminés à déchoir Saïd Ali de son trône. La réunion décisive se tient à Koimbani dans le Washili, le 20 octobre 1890 (6 Rabî al-Awwal 1308 de l’Hégire).





Une affaire coloniale.
Elle rassemble le sheihi Hamadi Hachim, Mohamed Sultan, Boina Haziri, Mbechezi et Mdahoma Mfaoume Madjwuani. Ils décident de destituer Saïd Ali et prononcent sa condamnation à mort. Malgré les efforts de Léon Humblot pour préserver l’autorité du sultan Saïd Ali, cette décision marque un tournant irréversible dans l’histoire politique de l’île. La décision prise par la coalition est mise à exécution quelques mois plus tard. Dans la nuit du 25 au 26 février 1891, les insurgés pénètrent dans la capitale et pillent son palais. Grâce à l’aide de plusieurs fidèles, Saïd Ali parvient à s’échapper. Travesti en femme, accompagné de son frère Saïd Ina, il rejoint discrètement le littoral, avant d’embarquer à bord d’une pirogue pour Mwali, qu’il atteint, grâce à un petit capitaine de boutre. Les deux hommes gagnent ensuite Maore, à bord d’un navire de la station navale française. Bien que Humblot lui ait proposé de se réfugier avec sa famille à Nyumbadju, Saïd Ali préfère quitter définitivement Ngazidja. Cette fuite marque l’aboutissement d’une longue crise politique, commencée plusieurs années auparavant.
Les réformes imposées par les Français, les rivalités entre les élites locales, les conflits fonciers et l’opposition croissante d’une partie de la noblesse ont progressivement affaibli l’autorité du sultan. La destitution de Saïd Ali et son départ en 1891 constituent une étape décisive dans la fin du sultanat à Ngazidja. Au cœur de cette séquence historique figure Boina Haziri, dont l’engagement contre Saïd Ali s’inscrit à la fois dans une opposition politique au protectorat et dans un différend relatif aux domaines de Handawa et de Selea. Après la chute du sultan, il est lui-même déporté en Nouvelle-Calédonie, avant de terminer sa vie en exil à Maore, où il meurt en 1919. Après la révolte matée de 1915, les intrigues françaises déboucheront sur une mécanique de dislocation de l’archipel, source de tragédies et d’instabilités, y compris dans l’histoire récente. Il faudra des années, avant que les élites locales ne s’en rendent réellement compte et que de nouvelles résistances n’essaient d’inscrire leurs pas sur les tracés les plus anciens. De 1912 à nos jours, on comprend qu’avant le soft power décuplé, ces derniers mois, l’adversité a su manier dans tous les sens pour qu’aucune voix, à l’instar des déportés et des exilés d’hier, ne l’emporte…
Rafik Adili
Image à la Une, une vieille photo revisitée datant du 14 février 1910 d’une réception offerte au sultan Saïd Ali par le syndicat de la Presse coloniale.
