Nul n’est prophète en cette terre de nos jours…

Auteur de 50 ans, ouvrage paru aux éditions Quatre Étoiles, Soeuf Elbadawi continue à se nourrir d’une obsession ancienne d’humanité chez les waMasiwa et prône l’espérance revendiquée durant les années 1970 par les artisans du msomo wa nyumeni. Il se désole également de voir le « politique » dévasté par ses contemporains.

On célèbre la culture. Flonflons et faux semblants. Qui, un festival, qui, une signature. Les démonstrations de force sont de mise. Au nom de la culture, on sacrifie à tout. Il n’est pas question d’accuser ici, ni de récuser, qui que ce soit. Il est besoin de retrouver un chemin de pensée. De s’inscrire ensemble dans une ligne continue, afin de ne pas sombrer dans ces discours, qui n’auront produit que de la détestation archipélique, à la longue. Quand l’espérance s’en va, monte un tumulte. On aime à citer les lectures que personne n’a jamais faites. Marx a dit, tel autre a encore dit. On ignore l’essentiel de la marmite qui fonde. C’est que nous avons tout désappris ! Y compris le sens de ces luttes, jadis initiées par les artisans du msomo wa nyumeni. Il en est qui pensent que nous ne savons plus chercher, ni préserver ce qui a été acquis pour nous. Aujourd’hui, nous nous contentons de renoncer _ Tellement simple par un temps aussi gris. Mais qu’avons-nous fait de nos enfances rebelles ? se lamentons-nous.

Où sont passés ces poètes[1], qui, par certains jours de grâce, savaient retisser les utopies ? La culture se finit en veillée mortuaire, désormais. On enterre les valeurs fondatrices. Un enterrement du pauvre. Pis ! Chacun d’entre nous s’est érigé une mosquée aux murs repliés sur elle-même, loin des obsessions de l’en-commun _ je repense à ces cercles de vertu édifiés par nos aïeux, où chaque nouveau venu trouvait matière à renouveler le vivant. À travers le shungu, au sein de la zawia ou encore dans les rites dévolus aux invisibles, ces cercles figuraient notre principal salut. Car ils partaient de l’idée que de l’inconnu adviendrait une geste, non pas de survie, mais de peuple qui manque. Il y a longtemps qu’on a rangé ces poètes-là sous des tapis de fierté et d’auto-satisfecit, allez-vous nous rétorquer. On les renie. On cesse même d’arroser les sentes par où l’on semait la graine de la renaissance. On a même égaré le principe du ulimizi, qui exigeait à chacun de travailler cette terre jusqu’à en tirer le meilleur, au nom d’une obsession d’humanité. Cet effort exige des cerveaux pleins. Or la peur de l’inconnu nous oblige à ployer sous l’appétit vorace d’une adversité rendue comestible par le flux des événements.

L’historien et anthropologue Damir Ben Ali, le poète Saïndoune Ben Ali, l’artiste musicien Baco…

L’absence de vision commune s’est ancrée dans la lave autour. Owahafa nɗo wenɗa hale. Si riɓaki pvo ritsona pvo hwenɗa. Chacun prêche sa mosquée, érigée sans le moindre fidèle. Nul miracle à l’horizon ! Les héros de la franchise Marvel ont cessé de sévir. À la fin du film, on change de séance, mais rien ne bouge. Personne n’écoute le voisin. On a beau écrire, le concitoyen a d’autres chats à fouetter. Qui lit encore Damir Ben Ali ? Qui s’extasie devant les vers de Saindoune Ben Ali ? Qui détricote les paroles de Baco ? À peine s’il s’écoute lui-même, celui-là ! Ils sont pourtant parmi les meilleurs d’entre nous. On s’empresse à la place de vendre du vent, pendant que la tempête s’invite dans nos consciences. On répète, au mieux, une geste de servilité volontaire, qui ne doit rien à La Boetïe dont on n’a jamais lu les pages, mais qui doit tout au concept du ventre défait. Le démembrement – stade ultime du process d’aliénation – a tout ravalé, comme à l’heure de chido _ cette catastrophe, qui, à Maore, autorise la reconstruction d’un morceau d’empire. À la fin du sultanat (début XXème), peu d’entre nous avions compris qu’un temps nouveau allait nous ébouillanter, telle la grenouille remplie de son insouciance. Nous avions désappris l’essentiel. Conquête, protectorat, colonisation, aliénation, dislocation, instabilité et régime de terreur sont des mots qui ont été rendus ensuite inaudibles. Comme si nous ne connaissions rien d’autre, en dehors du fouet.

Il y a comme une odeur nauséabonde dans l’air depuis. Tous ceux qui sont sur le devant de la scène arborent le visage de la défaite. Nous pataugeons de fait dans une atmosphère de collabos. Ufa ɓeani harusi ! nous répète-t-on. Même dans une mort programmée, nous devons jouer au plus fier : ensemble, trépasser. Le premier qui lève la tête, on le tire vers le bas, pour le bien de tous. Pourquoi serait-il seul à exprimer nos limites ? Les élites de ce pays auront menti pour se maintenir debout. À présent, il n’est plus de place pour quiconque se cabre contre l’adversité, qui, lui, se pâme de vérités toutes faites. Qui, une enveloppe, qui, une chicotte, et on n’en cause plus. On ne sait même plus de quel côté arrive le vent mauvais. Les fausses partitions nous projettent dans un avenir qui n’advient pas. « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble… au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : “Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien.” L’important, c’est pas la chute. Mais c’est l’atterrissage. » entend-on au début du film La Haine[2]. Il n’est pas de cinéma à Moroni, ni à Mamoudzou, où l’on peut le voir. Tout comme il n’est pas de salle où l’on projettera Les rayons et les ombres de Xavier Gianolli, où l’on voit la collaboration assaillir la France durant la seconde guerre mondiale, sous l’influence de l’ambassadeur Otto Abetz. La collaboration est un terme qui s’apprend à l’école de celui qui oppresse, et non en dehors. À la fin, on ne peut plus le désigner qu’à demi-mots…

La commémoration du 12 novembre au Palais du peuple, Nkarobwe à Ntsudjini, des notables de Mitsamihuli…

Les deux films sont français. Deux références, racontant comment un projet systémique à un niveau étatique démembre toute une société. Simplement, parce qu’une poignée d’individus aux affaires auront choisi de tourner le dos au réel. Quand les égos et les crises d’identité nous emmêlent le cerveau, d’aucuns prétendent que l’adversité est française et blanche. Des « Français » – d’origine comorienne – nous en avons en nombre incalculable _ rapport à l’histoire. Des blanc.hes – pareil ! – nous en avons dans nos familles, à ne plus savoir quoi en faire. C’est que nous jouons notre survie sur les deux rives, dorénavant. Il ne faut ni se mentir, ni se tromper d’ennemi. L’adversité est ailleurs. Elle se niche dans ce mot – « mzungu » – synonyme de prédation. Ali Soilihi, parlant de ɓilmapuzi, rappelait qu’il pouvait nous ressembler, évoluer à nos côtés, mais au service d’un autre projet. Lequel ? allez-vous nous reprendre ! Le mMasiwa poursuivait un rêve d’humanité que l’on a accepté de transformer en une histoire de notabilité acariâtre. Le mzungu a, quant à lui, adopté ce concept travesti du shungu, afin de poursuivre sa longue conquête. La sage société des wandrwadzima[3] est devenue cette classe de notables mangeurs d’hommes, à qui on arrache le dernier mot à coup d’enveloppes. L’indignité n’est pas loin. Les wazungu, y compris owaɗu, ont choisi de démembrer cette foi que nous avions en l’homme, notre semblable. La France, devrions-nous le savoir, n’a jamais été un problème pour nos Aïeux ! L’État colonial, si ! Et ce dernier est encore là, servi par les nervis locaux, qui sont autant de wazungu en puissance.

Nous nous trouvons face à ce défi : comment rompre les chaînes hier contractées ? Une question se pose. Voilà un État qui a cinquante-un ans d’âge et qui n’a toujours pas trouvé le moyen de s’émanciper. Les enjeux le débordent, ceux de l’adversité en premier lieu. Nous continuons néanmoins à dissocier notre vécu archipélique de la question coloniale. Or, elle est bien là, tapie dans l’ombre. L’effacement des liens séculaires, les fictions qui délitent, nous rendent aveugles face au déploiement de force de l’État colonial, qui écrase ces îles pour tenter de se répandre davantage dans l’océan voisin. Nos élites, noyées dans un numéro tragi-comique de soft power, ont d’abord cru qu’il courrait après notre destruction. Ils n’ont pas vu qu’il en avait après des intérêts à caractère géostratégique et géopolitique certains et pour lesquels il semble avoir plus que jamais besoin de nous _ comme pion, parmi les pions. L’adversaire reste campé dans cette ambition. Nous, nous avons perdu celle que nous avions et qui nous tenait lieu de vie. Cette légende du peuple de démunis qui a su se relever. Car nous avions cette conviction, chevillée au corps : « je » ne pouvait être sans le « nous ». D’où l’importance du shungu dans nos imaginaires. Mais nos élites sont-elles encore capables de deviser sur cette notion, au-delà des egos et du déficit de représentativité qui les rongent ? II y a longtemps qu’on travaille à évacuer le politique de nos réalités. Normal que personne ne comprenne pourquoi « Mayotte » et non « Maore » de nos jours. Quand tous se persuadent que mkaece ye hula ndro hapvo yalo waece, le naufrage devient presque collégial et surréaliste, tandis que l’adversaire batifole dans l’arène. Ye twamaya ngio nɗemevu. En langue shikomori, il est des expressions difficilement traduisibles dans la langue de l’autre. Mais peut-être que si l’on dit qu’on finit par tous nous mettre à l’étroit, les autres comprendront. Un jour, une journaliste, issue de cet espace, a fait lire un de nos textes à un intellectuel de la place. Ce dernier lui a répondu ô tu sais, celui-là, passé la première ligne…

Soeuf Elbadawi


[1] Le poète qui est gardien du temps, qui réconcilie, apaise et fonde le scandale, s’il le faut, au nom des communs.

[2] De Mathieu Kassovitz.

[3] Classe sociale, liée aux « hommes accomplis », qui devaiet contribuer à co construire le projet d’humanité de leurs concitoyens, que le système colonial est venu transformer en une classe politique parasite, faite d’indignité. Ce phénomène s’est beaucoup plus développé à Ngazidja où préexistait une forme avancée du processus d’intégration sociale (V. le phénomène du Undru chez l’anthopologue et historien Damir Ben Ali).