À Maore, les récits ne disparaissent pas, ils s’enfouissent. Les gestes du quotidien portent la trace d’une mémoire blessée, et les paroles manquantes disent autant que celles qui s’élèvent. Ici est exploré la manière dont la départementalisation a contribué à une politique d’effacement de la mémoire comorienne à Maore, produisant une fragmentation des récits, une rupture des transmissions et une invisibilisation collective.
Saluer ces mémoires, c’est refuser de céder à l’amnésie imposée et ouvrir un espace où les morts, les absents et les oubliés peuvent enfin être nommés, regardés, honorés. Ce texte s’écrit depuis cette tension : comment un geste de salut peut-il résister à l’effacement ? Et si saluer, c’est raviver les ombres, alors Maore est une terre hantée de mémoires non dites et de filiations prohibées. « Mayotte est comorienne et le restera à jamais », ce n’est pas juste une phrase sur ce panneau d’affichage au port de Moroni, ce n’est pas une provocation, et ce n’est pas une plainte non plus…
C’est une affirmation ancrée, une vérité qui est politique et intime, une mémoire collective qui demeure vive. Ce sont des mots qui résonnent comme une insistance, un refus d’oublier, un geste de fidélité. Nommer cette réalité, c’est déjà saluer ce qui a été tu, en refusant la fragmentation imposée par les colons et leurs marionnettes. La nommer, c’est replacer Maore dans ce chapelet d’îles unies par la langue, l’effort, les prières, les blagues, les migrations, bref tout ce qui fait que nous sommes un. C’est aussi un salut lancé aux absents, aux exilés, à celles et ceux que la politique d’exception a tenté de rendre étrangers à leur propre île.
Saluer, ce n’est pas qu’un automatisme social, c’est un geste qui engage. Ça peut être un regard, un mouvement de joue ou de paume, un hochement de tête et pleins d’autres façons de traduire une intention. Saluer, c’est reconnaître une existence, c’est rendre visible. Et dans le contexte de Maore, saluer les mémoires comoriennes, c’est refuser qu’elles soient effacées par un silence institutionnalisé, par la fiction du dominant. Rendre ces présences visibles, c’est les saluer et cela, avec le shungu. Le shungu est une notion fondamentale dans la société Comorienne. Le shungu ne se réduit ni à une simple coutume ni à un rituel figé.





Il était une fois l’archipel, le colon et son casque, les boutres de l’insularité, le business du sucre, les moulins abandonnés, la cocoteraie qui paie…
Il s’agit d’un principe social qui, tout en valorisant la solidarité et l’entraide, interroge la manière dont une communauté se pense et se construit. C’est quand tout un chacun, lorsqu’il arrive, trouve sa place quand on lui ouvre les bras. Et à l’origine, en shikomori, shungu désignait le cratère fumant, source des fragments volcaniques, image fondatrice de la naissance des mondes insulaires. Cette symbolique résonne particulièrement pour certains qui, comme moi, tirent leurs origines de ces territoires. Si l’on considère que devenir humain passe par l’engagement envers le collectif, le shungu invite à dépasser l’individualisme pour s’inscrire dans un tissu de partage. Pourtant, cette dynamique n’est pas exempte de tensions : la logique du don et du contre-don, qui structure le shungu, peut aussi engendrer des obligations, des attentes, voire des exclusions pour ceux qui peinent à y répondre.
Ainsi, le shungu apparaît à la fois comme un espace de fabrication du « nous » et comme un révélateur des fragilités ou des limites de la solidarité. En ce sens, il oblige à penser la communauté, non pas comme une évidence, mais comme un équilibre toujours à négocier entre inclusion, responsabilité partagée et reconnaissance des vulnérabilités individuelles. À Maore, cette mémoire portée par le shungu est entravée. Elle circule en silence, dans les ruelles, dans les mosquées, dans les mangroves. L’État, par la départementalisation, a tenté de substituer à cette mémoire fluide une mémoire administrative. Mais celle-ci ne reconnaît ni les langues, ni les lignées, ni les récits. Elle produit du silence. Et pourtant, le shungu insiste. Il traverse les générations. Il murmure dans les poèmes, les chansons, les fragments de récit. Saluer, ici, c’est répondre à ce murmure.
C’est reconnaître ce qui persiste sous l’effacement. C’est écrire avec les absents, non pas pour les pleurer, mais pour les relier aux vivants. C’est refuser la rupture comme norme, et faire de la mémoire une forme de présence en lutte. Quand Maore devient le 101e département français on parle d’avancée, de progrès, de rattrapage social. Mais derrière ces mots se joue une autre opération : la neutralisation officielle de la mémoire. La départementalisation fonctionne ici comme un acte de refondation idéologique. Elle impose un cadre qui exige l’oubli pour exister. Oublier l’archipel et l’histoire coloniale. Oublier les continuités culturelles et familiales avec les autres îles de l’archipel des Comores dont elle fait et fera toujours partie. Ce que la France propose, ce n’est pas un salut mais une assignation : être français, au prix de l’effacement de soi et des siens.





3+1 de Kassim Kún Mohamed ou encore Maore sur un timbre-poste, sur une carte, en livre colonial, au crépuscule.
La langue, les rituels, les récits deviennent et deviendront petit à petit très suspects. Et cela accroît le fragment et crée un sentiment d’appartenance à l’autre, au bourreau. Cela dit, dans ce fragment, certains cherchent. Ils tendent l’oreille, ils interrogent. Le shungu, quant à lui, devient alors non pas une charge, mais une boussole. Non pas un héritage figé, mais un sentier à emprunter. Dans un territoire où la loi coloniale dicte une réalité, le salut peut, à mon sens, ouvrir un autre espace. Un espace où les récits silencieux prennent le devant de la scène. Un lieu où le shikomori n’est pas relégué au folklore ou à ce qu’il y a de barbare. Créer, ici, c’est saluer. C’est tendre la main à ceux qu’on a privés de voix. C’est dire les champs, dire la mer qui rassemble et sépare. Les écrivain·e·s, les chercheur·euse·s, les musicien·ne·s, les archivistes du quotidien, celle et ceux que ça intéresse, on a un rôle vital.
Il faut documenter les silences, faire entendre ce qui n’a pas été dit. Nos œuvres et nos pas doivent être contre-pouvoir. En exprimant le refus du récit dominant, la dignité et la vérité sont et seront rendues aux mémoires comoriennes. Et si on parlait de non-dignité ? Rappelons-nous quand le cyclone Chido a frappé Maore fin 2024, ce n’est pas seulement la pluie et le vent qui ont balayé l’île ! C’est surtout une vérité brute qui est apparue : la France n’a pas de mots, ni de gestes, ni de secours rapides pour ce qu’elle prétend pourtant administrer comme un département. Alors que l’État se targue d’égalité républicaine, ils ont attendu. Pas de réaction rapide, pas de mobilisation nationale, les tentatives d’aides des îles sœurs ont été méprisées et bafouées. Il reste juste une attente, celle du dominant. Et ce désastre s’inscrit dans la continuité d’une gestion postcoloniale marquée par le désengagement et l’indifférence. Il témoigne d’une nécropolitique : un pouvoir qui ne se contente pas de gouverner les vivants, mais décide aussi qui peut être laissé à la marge, oublié, abandonné dans le silence, choisir qui meurt et quand.
Maore, une fois encore, n’a pas été regardée. Elle a été laissée là. Dans ce contexte, saluer devient un acte d’insistance. Ici encore, saluer devient un geste radical. Saluer les corps trouvés et non retrouvés. Saluer les absents. Saluer les survivants accompagnés de leurs cris ou leurs silences et dans ce salut, créer contre l’oubli. Refuser l’idée qu’une île qu’on frappe de lois n’a pas droit à la protection, c’est tenir la mémoire debout malgré les vents. Et cette réalité appelle une conclusion plus large : Maore ne peut être pensée seule. Fuu dzima kalifusu nɗa[1]. Elle est une île parmi d’autres, une mémoire parmi d’autres. L’eau qui la sépare des autres îles comoriennes n’est pas frontière, mais passage. Réconcilier les mémoires, c’est renouer ces continuités. C’est dire que malgré l’histoire, malgré les assignations, les liens demeurent. Saluer, ici, c’est ouvrir un avenir où les morts ne sont plus oubliés, où les récits refoulés retrouvent leur voix. C’est refuser l’effacement. C’est faire de la mémoire un territoire encore habitable. Et de Maore, non pas un bout de République, mais un lieu d’histoire vraiment partagée, un chapelet qui a toutes ses perles.
Nadjime Mhoudini
L’image à la Une (3+1), reprise en milieu d’article, est de Kassim Kún. Les autres images sont tirées d’archives.
Pour poursuivre : Un dhikri pour nos morts La rage entre les dents, Soeuf Elbadawi, Vents d’Ailleurs, coll. « Ici & ailleurs », 2013. 70 p. « De l’impertinence : s’engager en culture aux Comores ». Shungu concept. Revue Africultures, n° 101-102, 2016. Mayotte. Département colonie, Rémi Carayol, La Fabrique éditions, 2024.
[1] « Un ongle, seul, ne peut écraser un pou ».