Absoir le tailleur de « Mo »

On le présente comme tailleur de vers pour ses mots qu’il cisèle et claque. Une gueule juvénile que récusent ses dix-huit années à écumer la scène, faisant rimer le slam avec le « fonnrozèr»[1] . Il publie un recueil de textes au Lys Bleu.

Là où le soleil toise les rêves est un premier pas tardif en littérature, bien que l’auteur manie la plume depuis plus de deux décennies. Paru fin juin 2026 aux éditions Le Lys Bleu, le recueil perle une poésie hybride et libre, croisement entre une tradition orale comorienne, le fonnkèr[2] et les sonorités de son vécu.

Cela réjouit toujours qu’un livre mise, pour sa couverture, sur une véritable photographie. Loin des images IA dont la littérature comorienne semble désormais friande, là, la cover est belle par son authenticité. Elle esquisse les pas de Mo Absoir cheminant dans une ruelle déserte. Il est reconnaissable à son dread-bun et à son allure. Le flou de part en part rehausse la luminosité diffuse et laiteuse qui l’entoure. Une photographie signée NAJ[3]. Et assurément l’esquisse est ce qui définit le mieux ce livre intimiste. Absoir évoque les chaos de l’abandon, ce que charrie son art, aussi les entrelacs de sa santé mentale.

« Quand les adultes nous plantent, on pousse », mais meurtri et ad vitam écorché. Mo Absoir regrette, dans ce récit, que mère et père l’aient abandonné. Un abandon que d’aucuns relieront à un schéma récurrent de la société comorienne, mais au demeurant peu banal à hauteur d’enfant. Livré à lui-même ou ballotté d’une famille à une énième autre, l’abîme intérieur qui le tenaille ne le quittera jamais. L’abandon maternel le cogne et l’affecte plus cruellement que celui, tardif et épisodique de son père, car il est à la fois délibéré, inopiné et irrévocable. Sa mère devient une étrangère qui ne se morfond en rien de revoir ses fils, moins encore de témoigner à son frère et à lui un quelconque attachement.

« La femme qui fait passer les autres avant elle / Décide de se casser sans se retourner / Presque insouciante » p.22

Comme Georges Simenon[4], Absoir ne se résout pas à l’absence d’amour maternel ni à leurs liens distendus. Le slam dédié à sa mère, qu’il enregistre au studio 974 du Serena Record, accompagné du guitariste Tias, est un reste amer mais paradoxalement indulgent. Mo aurait en effet moult raisons de vomir durant ses 7 minutes le chaos qui le consume. Il préfère rendre une autre monnaie pour la pièce mauvaise que « la vie » lui a jouée. Dans son livre, il se défend de détester sa mère et sa missive orale lui assure que d’autres mains ont su le relever. Qu’envers et contre tout et malgré ses larmes, il tient bon. Il lui pardonne mais sans réussir à la comprendre. Sa résilience présume pourtant que l’insécurité affective qui le tourmente est la mère de ses échecs amoureux.

Et le destin, seul capable des pires ironies, poursuit la tragédie familiale. Absoir pose à son tour, mais contre son gré, un geste d’abandon envers son fils.

«  Les rares attentions m’étouffent / Comme si je ne pouvais me le permettre / Si j’ai pas peur qu’on m’aime, j’ai peur d’aimer / Je me perds, qu’importe, j’ai peur d’demain » p.43

À ses débuts solo, au Muzdalifa House.

« Allons faire péter le slam ». De ses K.O naît un besoin vital d’écriture. Un geste qui flue ce qui le tourmente à travers la poésie, le slam, puis le fonnkèr. Le livre offre une narration hybride qui, d’une page à l’autre, pose en miroir ce triptyque. Le slam et le fonnkèr, en italique dans le texte, suivent ou précèdent une prose poétique. Ils fonctionnent en symétrie comme une déclamation du récit qui leur fait face et dont ils semblent illustrer le sentiment. La prose poétique se décline, elle, principalement en quatrains et tercets. Les vers sont libres et de longueur variable. Ils oscillent entre mots uniques, aphorismes et de longues phrases. Le tout est ponctué seulement lorsqu’une interrogation est posée. La structure narrative est sciemment épurée. Elle se passe de description des espaces et des protagonistes. Les trois formes drainent une percussion et une rythmique propres à une « orale littérature », dont d’ailleurs se revendique le fonnkèr.

Et voilà ce que joue aussi l’art d’Absoir : « Mi fé fonnkèr » p.119

Le fonnkèr est une poésie orale qui s’arroge l’espace créolophone dont il est issu. Originaire spécifiquement de La Réunion et inscrit dans une contestation postcoloniale, il se démarque du slam par son ancrage plus ancien sur l’île Bourbon et par un acte de résistance, voire de défiance culturelle contre la domination coloniale française, aussi par la défense active de sa langue (le créole). Il bine le maloya[5] et les problématiques propres à l’histoire de l’île et, par extension, à celles des peuples dominés des « îles vanilles »[6]. Mo Absoir décrit son pan de vie à La Réunion comme une renaissance. Qu’il s’y soit trouvé le dos au mur a quelque peu façonné son art. De sa licence de lettres, de ses quelques années comme enseignant, de ses origines comoriennes et de sa vie aussi à Paris, il tâte, de texte en texte, un melting-pot culturel qui lui est propre. Il combine langues vernaculaires et langue dominante. Il déclame en créole, en shikomori également, mais sans se refuser au français. 

Son « attentat verbal » revendique la figure du mbandzi mwendedji. Un barde comorien qui déclame son verbe au gré de ses pérégrinations. De là lui vient la conviction de créer un art spécifique : le fonnrozèr. Une poésie qui mélange le fonnkèr au shikomori et à son corollaire culturel comorien : une « ComoRéunion » ! Il s’agit de donner à entendre au public une contestation, une douleur viscérale, un texte qui « accouche ». Une mise à nu cathartique ! Mo écrit ainsi ses indignations, sa révolte, son rapport au féminisme, le racisme qu’il n’a pas subi, mais dont il partage la condamnation. Il s’insurge encore contre l’exploitation de l’Afrique, contre l’homophobie et l’hypocrisie comorienne. Sa rythmique reprend les codes urbains (une parole brute et forte) et s’appuie sur la sonorité des mots. Des assonances et des allitérations qui servent une prose finement ajustée. Elle est espacée sur la page où le mot est posé de façon quasi chirurgicale. Il n’y a ni fioritures ni superflu, pas de phrases artificieuses ni étirées au plus ample. Des mots riches et forts qui anticipent leur déclamation, leur expression par le corps. Ils jouent la percussion sonore ou la confusion auditive. Langue orale et langue écrite : la première tacle ce que l’autre lui intime. Dire et écrire sont ici indissociés. La performance scénique viendra parachever ce que le texte énonce. 

«  En corps et en corps / La piste se languit de nous » p.141

Couverture (@skohelll). Mo Absoir…

Des mots qui appellent au sursaut (« Réveillez-vous »), comme seule alternative possible.  Mais ils servent aussi le parcours de l’auteur et son sentiment d’incomplétude. Il estime ne pas être à la hauteur, ni le fils digne qu’attendaient ses parents.

Vérité de La Palice : Mo Absoir est un homme. Une lapalissade moins évidente serait de convenir que son degré d’hypersensibilité est flagrant. Qui n’a jamais écouté un slam d’Absoir ne devinera pas le café d’angoisses qui le tort et le rend amer. Le livre étale peu ses névroses mais laisse lire sa fragilité et le vide incommensurable qui le mène à la dépression. Mo ne tait pas le désespoir qui l’a traversé. Il le glisse en peu de mots ou le sous-entend par une métaphore ou le dit encore sans détour : « me niquer la santé ». Il expurge sa souffrance.

« Mais les blessures que je colmate débordent / Et quand je pleure / Tout se décolle » p.23

On lit un être éprouvé, sensible aux gifles d’une vie peu indulgente à son égard. Néanmoins, il reste cet homme humble, admiratif et reconnaissant envers ceux-là qui ont nourri ou lustré l’étoffe qui anime sa vie d’artiste. Inzlat Mohadji, lauréate du tout premier concours de slam aux Comores, Eliasse et Elbadawi compris ! Si la vie et la santé mentale lui ont fait perdre quelques pourboires, Mo en tire que l’on gagne tout de même quelque chose en revers.

« Avec ou sans la thune, je frôlerai le bonheur » p.42

C’est un récit que l’on prend plaisir à lire, malgré sa brièveté et sa simplicité narrative.  Le choix de l’esquisse n’enlève rien aux qualités de ce récit intime mais pudique. Une écriture finement mesurée qui s’attache peu aux descriptions pour mieux manier le vers, la musicalité. Une belle façon de découvrir un artiste polymorphe, qui s’affranchit du regard social qu’on lui porte et du trauma de son vécu. Mo Absoir livre son parcours, ses chutes et une utopie comme seul un fonnkézèr saurait le faire. Avec une prosodie marquée, une langue vernaculaire revendiquée, le tout purge ce qui se tapit au fin fond d’un cœur écorché. Rien ne garantit de réussir à contenir une ou deux émotions au gré du spleen qu’il pose ci et là. À moins d’être un fieffé homme… « bann kavèrn ».

Abouharia Daouda Rafion


[1] Fonnrozèr : Mo Absoir le décrit comme un fonnkèr dont il ajuste le terme pour mieux correspondre à son référentiel comorien.

[2] Fonnkèr : poésie orale que l’on déclame en créole et spécifiquement à la Réunion.

[3] NAJ : initiales de l’artiste photographe Neymat Abou Jaffar.

[4] Georges Simenon :  romancier et auteur de « Lettre à ma mère », récit de sa relation douloureuse avec sa mère et du désamour de celle-ci à son égard. D’abord dicté et enregistré en 1974, le récit sera ensuite publié aux éditions Presse de la cité en novembre de la même année. Mo Absoir a écrit un slam ayant le même titre.

[5] Maloya : musique, danse et chant de complainte et de revendication créés par les esclaves des plantations sucrières à La Réunion.  Le maloya désigne aussi des instruments de percussions traditionnels spécifiques (notamment le roulèr (tambour) et le kayamb (hochet plat et rectangulaire contenant des graines séchées). Il est aujourd’hui un vecteur de revendications politiques et d’affirmation de l’identité réunionnaise.

[6] « Îles vanilles » désigne la Réunion, l’île Maurice, les Seychelles, Madagascar, les Comores.