Patrimoine en péril, sauveteurs à la rescousse : personne n’irait critiquer la tendance du moment. Tout le monde va bientôt en Corée pour sauver la splendeur des ruines comoriennes, en valorisant ce qui reste des biens du sultanat, à défaut de discuter du bâti colonial que l’on réhabilite ou du monde des invisibles que l’on efface du paysage, d’un trait de crayon.
La question du patrimoine soulève des vagues. Les délégations se succèdent, d’un lieu à un autre. Ils viennent de Paris, s’en vont à Busan en Corée. La promesse d’une labellisation de la question au niveau de l’Unesco fait miroiter un horizon de billets verts dans la majeure partie des têtes qui décident aux Comores . Tout le monde ne jure que par cette prophétie, qui encourage à faire exister ce qui n’a jamais été fini par les féodaux, faute de moyens et de génie, à l’époque. À l’exception de l’ujumbe de Mutsamudu, dont on connaît le travail du Collectif du Patrimoine depuis des années – et bien qu’on n’ait jamais cherché à discuter des limites de sa bonne fée, en termes de capitalisation du chantier, une fois terminé -, les autres chantiers sont en ruine ou n’ont jamais été achevés. Si l’on prend le cas du dhwahira à Moroni, c’était la demeure d’un sultan connu pour son arrogance, qui s’en servait notamment pour emprisonner ses ennemis. Aujourd’hui écroulé, on voudrait le reconstruire sur la base de ce que le sultan Saïd Ali n’est jamais parvenu à finir. Vaste ambition ! Des questions vont certainement se poser. Mais comme disent les voisins, na mɓahwue ngeramɓe sho uliha.
En attendant, tout le monde prend la photo, en évitant les questions qui dérangent. À commencer par celles qui consistent à réhabiliter un patrimoine issu des anciennes seigneuries. Dans quel but ? À l’époque coloniale, le dominant avait réussi à plier le pays à sa merci, mais ne s’avisait jamais de toucher au patrimoine des sultans et de leur famille. Ce qui fait que les concernés ont pu garder leurs biens, pendant qu’on saignait l’arrière-pays pour le compte des Humblot et autres Sunley. Aujourd’hui que la France s’est saisie de la question par opportunisme de dernière main, elle en profite pour réhabiliter le bâti colonial également. À Nyumbadju, une équipe de la fondation SADEV, soutenue par l’AFD, est venue de la France métropolitaine pour y réhabiliter les murs de cet endroit où les esclavisés devaient se répéter, tel awraɗi, cette phrase échappée d’un autre domaine colonial : « Unu nɗo mtsenga wa ɓoɓoni / Yasanayi hadjishishia ». À chaque fois que l’on y déplaçait les billots de bois, sous la menace du coup de fouet, les ouvriers risquaient d’y perdre leur vie. Il y a encore quelques années, un article signé d’un éditorialiste du journal Al-Watwan – Ahmed Ali Amir – avait crié au scandale, lorsque le ministre Mohamed Said Mchangama avait cherché à soutenir l’idée exprimée par un fils Delapeyre de redonner vie à ce site lié au destin colonial de l’archipel. Mais tout ceci se réhabilite dans quel but ? Dans le but de remettre le bâti des seigneurs d’hier en place ? Avec de l’argent en partie prêté à l’État comorien ? Contre quoi en retour ?




La fondation de la SADEV, qui ne se pose pas de question éthique, travaille avec l’assentiment des locaux, qui sont persuadent d’avoir de l’emploi et d’apprendre un savoir-faire. Quand l’ancien ministre, Mchangama, en avait parlé, il y a quelques années, de soutenir le projet d’un fils Delapeyre pour la réhabilitation d’un tel site, il avait été honni, y compris par un éditorialiste du journal Al-Watwan, Ahmed Ali Amir. Aujourd’hui, le projet se réalise, sans que personne n’en discute le bien-fondé. Autres temps, autres réalités…
On oublie que les familles, héritant de ce legs, auraient pu mettre leur argent à contribution, ne serait-ce que parce qu’elles vont continuer à en profiter. Grâce à l’IA, certains se sont amusés à re-fabriquer les médinas historiques, avec des détails qui n’ont jamais existé par le passé, en vendant l’idée que ceci allait ramener du touriste, et donc cette histoire (à nouveau) de tapis de billets verts. Etienne Chapon, l’ambassadeur français qui ne manque pas une occasion de « diplômer » son influence sur la tête du comorien abruti par les promesses de mieux-être a sauté sur la signature d’une convention dont on ne sait pas vraiment à qui elle va profiter. Patrimoine et tourisme ne sont pas vraiment aussi potes qu’on l’imagine. À Moroni, il y a un exemple qui aurait pu interpeller. Saïd Ali Sultan, homme d’affaires rusé de la capitale, amateur de bonnes histoires, a remis au goût du passé la demeure familiale, qu’il utilise pour sa représentation, tout en la louant à différents partenaires (banque, agence de voyage) ou société (son agence de sécurité), sans qu’il n’y ait eu besoin d’une labellisation Unesco. En somme, la mairie de la capitale pense réussir un doublé, avec cette idée de remettre en valeur un patrimoine susceptible de ramener des sous, sans y mettre de sous elle-même.
Personne ne prend exemple sur Saïd Ali Sultan, et pourtant son geste rappelle que les familles, à qui appartiennent les maisons de cette médina, pour le cas de Moroni, avaient la possibilité de redessiner leur monde, sans avoir à tendre la sébile aux partenaires étrangers. À commencer par ceux et celles qui ont bien vécu des boutres, des kwasa et des rez-de-chaussée transformés en frigos à poisson, à Badjanani notamment, par les pêcheurs du Kalawe. Ces familles sont aujourd’hui persuadées que le ou les partenaires vont payer à leur place. Il y a juste besoin d’une caution de l’Unesco, d’où le grand déballage du jeu des sept familles à ré-introniser. Comme ce pays a l’esprit toujours à l’affût des grands moment de ratage collectif, discuter des bienfaits de cette patrimonialisation à la mode a semblé nécessaire. Il a été dit que Zanzibar, le top of the top du genre, a connu pareille destinée. Faux ! On oublie parfois de refaire un peu d’histoire. En 1960, lorsque Karume a fait sa révolution, il a viré ce qu’il appelait les « arabes », à qui appartenait la médina. Zanzibar devait alors appartenir aux natifs de plusieurs générations dans l’île. Il y a quelque longues années à présent, des organisations dont on ne connaît pas toujours les tenants et les aboutissants sur leur intérêt pour les médinas, se sont positionnées pour réhabiliter ces anciennes maisons. Certaines de ses organisations ont reçu de l’argent de certaine familles anciennement virées, un oubli dont la plupart ne se soucie plus de nos jours.
Ce qui est sûr, c’est qu’une fois que le quartier de Stone Town a été requinqué, les fameux natifs dits de plusieurs génération ont dû bouger. Le site est devenu tellement cher pour pouvoir y vivre. En langage urbanistique, ce phénomène se rapproche de la « gentrification ». Il faut bien sûr un dictionnaire, un diplôme d’archi et de gestion économique parfois pour comprendre certaines lois liées à cette notion, mais l’idée-phare est que les biens mobilisés vont désormais profiter à des investisseurs privés, dévolus au grand business. Il faut croire que les propriétaires des murs en train de s’écrouler dans la médina moronienne, par exemple, n’en tiraient pas assez profit. La métaphore veut donnent en présent accès aux banques pour transformer les biens en question en moyens d’arracher de l’argent aux touristes. À Stone Town, à Zanzibar, on ne parle plus de « natifs, natifs », on parle de domestiques, d’emplois subalternes et de business touristique. Et voilà pourquoi il sera question ici de fausse amitié entre le patrimoine et le tourisme. On vire les gens de chez eux, on transforme les autres en domestiques, on remet un récit du sultanat d’équerre, alors qu’il était déchu du trône depuis des lustres. Mais à quels profits et pour qui ? D’autant qu’au même moment, on privatise le littoral, obligeant les Comoriens à demander la permission d’accéder à leurs plages. Bientôt, les damnés de la capitale (comme on disait jadis des damnés de la terre) devront payer pour aller chier sur le bord de mer _ une vieille pratique.




Officiels et notables sur la place Badjanani lors de la signature de la convention entre la Mairie de Moroni et la fondation ALIPH pour la sauvegarde et la valorisation des sultanats historiques des médinas des Comores.
Donc on récapitule : on réquisitionne les médinas, qui sont programmés pour devenir des musées vivants où la police devra veiller nuit et jour, on privatise le littoral pour des hôtels de marque étrangère (Mercure et autre chaîne consacrée), on réhabilite les bâtis coloniaux, et tout ceci avec le concours du Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS), dont le directeur, Toiwilou Mze Hamadi est féru de patrimonialisation, et de Mohamed Badjrafil, ambassadeur des Comores à l’Unesco, dont on ne peut nier la bonne volonté, étant donné le travail qu’il a abattu. « Comoriens, c’est quoi votre problème ? » entend-on murmurer. On gentrifie, on privatise, on se laisse gagner par le rêve jadis défait (fantasme et nostalgie) des sultanats historiques. Après tout, le Comorien ne songe dans son sommeil qu’à une seule chose, paraître avec une toque de sultan sur la tête, un soir de mariage. Histoire de se sentir mfaume parmi les wafawume. Et tant pis si l’on dépossède ce qui reste du legs, en acculant le citoyen à raser les murs. Il n’a qu’a aller vivre sur les hauteurs, qui, en passant, ne l’ont pas attendu pour être privatisé. Ce qui n’appartenait à personne, il y a encore quarante ans (mahuu, domaine public), a déjà été partagé par de petits malins qui arrivent à y faire fuir même les djinns.
En parlant de djinns, justement, sait-on que le patrimoine le plus populaire de cet archipel était lié à leur existence ? Il n’y avait pas un seul village qui n’avait pas de lieux sacrés, qui leur était consacré. Essayons d’éviter le débat sans fin des nouveaux barbus, qui voient du bidiã partout, y compris dans ce qui préexistait à l’islam dans l’archipel, mais il est à remarquer que ces lieux jadis dédiés dans les cités comoriennes sont désormais menacés, alors que près de 80% de la population y négocie encore sa survie. À Moroni, non loin de la place de Mtsangani, en rentrant à l’intérieur de la médina, il y avait un lieu où l’on allait faire des offrandes, juste derrière les murs du dhwahira où trônait le sultan. Pour un mariage, pour un voyage à la Mecque, pour une réconciliation de mariage, pour un diplôme à arracher au destin, il y avait toujours un parent qui interpellait les mânes et les djinns dans ce ziarani, afin de leur demander d’intercéder en sa faveur. Ce n’était pas si différent de ceux qui vont au zawiani solliciter le soutien de Maãruf en personne, mais faire soufi fait moins barbare aux yeux du citadin de la capitale _ autre débat, autres histoires. Revenons à ce qui occupe l’actualité. Le patrimoine immatériel, célébré par la majorité de la population (ntrima dans le Nyumakele, Mwadjio à Niumashiwa ou encore mna msiru wa mna mbani à Mwandzazambwani), est sciemment ignoré de nos jours. Réveiller des djinns n’a jamais été un process capitalisable. Spéculer sur le bâti des sultanats, même si personne n’a réellement réfléchi à la question de l’écosystème qui en sortirait, paraît plus prometteur. À quelques jours du rendez-vous de Busan, il serait malvenu de dire non à ses promoteurs. Haya na layele…
Houss B.
L’image à la Une représente deux des signataires, lors de la convention entre la mairie de Moroni et ALIPH. Mohamed Badjrafil, ambassadeur des Comores à l’Unesco, et Etienne Chapon, ambassadeur de France aux Comores.