Juin 2026 a été l’occasion pour Kamal’Eddine Saindou et Soeuf Elbadawi, auteurs respectivement de Spirales (Billk & Soul) et de 50 ans (Quatre Étoiles), d’échanger avec leur public à Ngazidja. Une occasion de faire le bilan d’une tendance aujourd’hui à la hausse : le silence face à l’adversité coloniale. Echanges nourris à la fin d’un premier parcours à Ngazidja.
L’image est belle en soi. Deux professionnels de la parole se retrouvent et font la tournée des popotes, non pour causer de leur popo, mais du pays qui les habite. Kamal’Eddine Saindou et Soeuf Elbadawi. Le premier a longtemps été le mentor du second, le deuxième est désormais l’éditeur du premier. Saindou publie Spirales aux éditions Bilk & Soul, une structure qui milite en faveur du narratif-pays. Soeuf parle encore et toujours de 50 ans (Quatre Étoiles), son projet en construction autour de qui nous sommes ?[1]. Le mois de juin passé, ils se sont essayés tous deux à une sorte de 100 m verbal dans les cités d’Itsandra, de Ntsaweni et de Moroni. En s’appuyant sur un réseau associatif, ils sont partis déployer leur parole, comme on le ferait d’une banderole réclamant un peu de dignité devant l’adversité. Devant un public choisi de citoyens – journalistes, politiques, universitaires, juristes, fundi, notables – ils ont défendu la nécessité de se ré-approprier le récit archipélique et promu le livre comme moyen d’y accéder, pour l’ensemble de leurs concitoyens.



Pvo ziraruni à Itsandra (Images Makini ngasi).
Au cours des différentes rencontres, Il a été question de la difficulté de défendre un discours, mettant l’adversité coloniale en question. Soeuf Elbadawi tisse sa parabole pour parler de ceux et celles qui évitent le duo : « On a ressenti comme une peur au niveau de l’establishment. Tout le monde a peur du discours qui fâche. Le sentiment aussi qu’enfule ihohwa. L’idée de la bête (le pays) abattue, dépecée, grillée au feu. Il ne resterait plus qu’à la manger. Alors que l’adversaire, lui, est toujours là, debout sur ses deux jambes. Les gens nous regardaient un peu comme les agités du bocal ». La métaphore se veut imparable. Kamal’Eddine Saindou, lui, s’interroge : « Est-ce le résultat d’une ignorance ou l’absence d’outils permettant au citoyen de réagir face au récit dominant ? » Les appréhensions des uns et des autres ont ce caractère plombant : « La scène intellectuelle est comme éteinte, indifférente à elle-même, sans vie », d’après Soeuf Elbadawi. Comme s’il y avait eu un appel à ne plus réfléchir sur le destin commun.« À un moment donné, il faudra questionner le sens que nous donnons à l’élite dans notre réalité » avance Kamal’Eddine Saindou, qui dit devoir remonter aux années 1960 « pour retrouver une élite intellectuelle et politique, affirmant ses positions et assumant sa mission historique ».
Le scandale naît du « label France », apposé à tous les projets émergents. « Ce label est une marque de fabrique. Il n’y pas un seul événement de programmé (localement) qui ne s’en réclame, avec l’ambassadeur de France qui s’affiche en mascotte de luxe. Tout le monde cherche à prendre la photo à ses côtés et lui, s’en vante » avance l’un, pendant que l’autre relaie : « la stratégie se poursuit sur le terrain à travers la multiplication de micro-projets financés directement par l’AFD ou l’Union européenne représentée aux Comores par la France. Ce label figure l’emprise de l’Ambassade de France sur le monde associatif et au-delà, sur la jeunesse. Après l’aliénation de la classe politique, incapable de s’opposer à l’adversité, voilà que la société civile est visée pour noyer toute forme de résistance ». Les deux compagnons admettent de prendre le petit monde de la culture en grippe. « Tout le monde y a reçu sa petite enveloppe et apprends à la fermer. On nous a parlé des fameux 150 millions d’euros redistribués ici ou là, officieusement aux nécessiteux, notamment dans le domaine de la culture, mais qu’on a officiellement prêté à l’État comorien contre avantages, privilèges et profits au service d’un régime, qui, lui-même est au service du dominant. Je ne sais plus où on en est avec cette manne, qui profite à bien des gens du pays. Mais comme disent les Anciens : « ɓaɗ’emɓe inu yona dziwa. Elo kalihisa ɗingohi ? » déclare Soeuf Elbadawi.
Au CASM.
Le fait est que la France donne l’impression d’être seule à s’occuper de politique culturelle aux Comores, en se positionnant derrière tout ce qui émerge. « Il n’y a pas de doute, répond Kamal’Eddine Saindou. Objectivement il n’y a plus d’événements autour de la culture qui n’affiche le label tricolore. J’observe que le programme d’inscription à l’Unesco du patrimoine matériel du Sultanat comorien, qui en est à sa dernière phase, est curieusement vampirisé (en un temps record) par cette Ambassade de France. On en arrive à légitimer cette mise sous tutelle par un « pourquoi pas ». La mascotte sur les affiches est criante de vérité. Acteur culturel, Soeuf Elbadawi revient sur l’expérience de la fête de la musique, qu’il a contribué à lancer à la fin des années Abdallah. « Intéressant de voir que Watwaniya Prod, avec le concours de la Mairie de Moroni, des Alliances françaises et le soutien de l’ambassade de France, a pu décider de mettre en valeur les femmes sur les scènes, cette année. On oublie cependant qu’il s’agit d’une célébration de la musique avant tout. Quand j’ai initié la première fête de la musique à la fin des années 1980, c’était depuis les locaux de l’Alliance franco comorienne de Moroni. Il n’était pas question d’aller interdire à qui que ce soit de la fêter chez lui ou dans un espace qui lui est propre. Nous reprenions là le projet de Lang, à un moment où la musique devenait un moyen de gagner de l’argent dans le pays, et non de communion. À un moment surtout où elle devenait une machine à profits, au lieu de servir le commun. J’ai en souvenir la première fête, où j’avais réussi de manière totalement spontanée à rassembler Boul, Maalesh et Salim sur la scène de l’Alliance. On oublie vite, mais le fait est que ça a eu lieu ».
Il ajoute, ensuite : « Quand on a repris l’idée, au début des années 1990, au nom de l’APPA[2], en conviant Studio 1 dans le jeu, on est passé à quelque chose de populaire dans toute la capitale, mais sans avoir à s’inféoder à une quelconque institution. Des acteurs de l’époque sont là et peuvent en témoigner. L’État, les entreprises publiques ou privées, y avaient pris leur part. L’Alliance n’avait fait que nous offrir son espace. Aujourd’hui, c’est le soutien de l’ambassade de France et de son partenaire (YAS), qui, paraît-il, décide de tout. Il y a de quoi s’interroger ». Kamal’Eddine Saindou à son tour : « J’ai été personnellement étonné de voir que la programmation de la fête de la musique (version 2026) a été entièrement placée sous la bannière de l’Alliance française. On m’a expliqué que ça toujours été ainsi. Mais dans le contexte actuel, cette façon de faire prend du relief, d’autant que les trois alliances ont été mise à contribution la mise en boîte de la scène musicale. Cheikh MC a beau essayé de se dédouaner des soupçons de proximité avec la politique culturelle de la France aux Comores, c’est quand même son studio qui a été sollicité pour l’organisation technique ». Cheikh Mc n’est peut-être pas le seul à y contribuer, mais il fait partie désormais du dispositif français de la place, quoi qu’on dise. Le soft power, dont parle Kamal’Eddine Saindou, s’adresse par ailleurs à une « clientèle » qui n’a pas d’engagement politique affirmé ou d’opinion sur la géopolitique ou la géostratégie d’un pays encore sous tutelle. Une « clientèle » qui table aussi sur le fait que les Comoriens confondraient « souveraineté », « discours » et « réussite individuelle ».




Lors des échanges au CASM, autour du séparatisme et de Spirale de Kamal’Eddine Saindou (Images Blue Riser et son équipe).
Mais le pays vit aux « temps des jaloux ». Avoir le sens critique, c’est forcément jalouser le voisin. « Le soft power est tout un art. Il choisit ses victimes parmi les plus faibles, les plus veules de la chaîne, on va dire, pour passer inaperçu. Il n’est pas besoin d’être un géo-stratège ou d’être un patriote pour y succomber. La plupart de ces victimes ont cessé de réfléchir depuis longtemps. Al-Awal, mbahindr’wahula, dirait Maalesh. Le mangement d’abord… » raconte Soeuf Elbadawi, qui cite la fameuse phrase derrière laquelle se réfugient ses compatriotes auteurs et artistes – « Je ne fais pas de politique » – lesquels oublient assez vite de ne pas taper sur leur propre gouvernement. Kamal’Eddine Saindou insiste sur l’impact réel : « Les voix résistant à l’adversité coloniale s’éteignent ou s’égarent dans des explications. Toute la société civile se voit rangée à la marge des enjeux concernant ce pays ». Mais qui irait soutenir le contraire ? Défendre la souveraineté du pays donne parfois l’impression de se liguer contre le groupe, qui, à force de s’aligner, admet de se recueillir dans le silence.
Ce qui est tristement drôle, c’est que si vous dites sus contre Azali, tout le monde est ok, mais si vous dites pourquoi le nom de cette ambassade sur l’affiche, là il n’y a plus personne. Pire ! Tout le monde vous tourne le dos. Soeuf pense effectivement que « l’ennemi public n°1 est celui qui se refuse à la loi du dominant, désormais. Dire non équivaut à se dresser contre le groupe, qui, lui admet toutes les compromissions nées de cette adversité ». Kamal’Eddine parle de « prouesse » de la part de la tutelle : « Sa prouesse est d’avoir réussi à faire douter de la vérité de la situation elle-même ». Il pointe du doigt sur le rôle de « l’université française », qui a pris le récit de l’archipel en charge. Elle a rendu pénible la construction d’une parole de résistance face à cette adversité. « Ceux qui sont restés sur cette ligne sont repoussés à la marge, presqu’accusés d’archaïsme. Une armée de jeunes, souvent issue de la diaspora, complètement décalée des réalités archipéliques, affichant leurs « masters », sont à présent promus pour marginaliser les quelques poches de résistance qui existent ».




Lu sur le profil de l’artiste El Zain, au lendemain de la célébration de la fête nationale française à Moroni, sans commentaire(s).
Les deux compagons de route – Soeuf Elbadawi parle de kumredi – notent le degré de connivence, qui se situe au niveau des autorités locales ?« Je ne citerais pas de nom pour ne pas nourrir de polémiques. Mais le label France est devenu une balançoire de jardin, tournoyant dans tous les sens. Comme dans la chanson d’Abou Chihabi : « susu / mɓelele / tsipashiya ». Pendant que les autres pays travaillent, nous on se fout en leso sur la balançoire, jusqu’au moment du grand réveil, qui ne saurait, à mon avis, tarder » argue à nouveau l’auteur de 50 ans, aussitôt rejoint par son ami journaliste : « La complicité politique est accentuée par le manque de vision de ce pays, où la politique s’aligne de plus en plus sur les intérêts stratégiques et géopolitiques de la tutelle coloniale, qui, elle, n’opère plus à l’ombre ». Ils relèvent des absurdités. Le ministère comorien des Affaires étrangères se refusant à un traitement singulier de Maore au sein de la COI, le 03 juin dernier, pendant que le ministère de l’Éducation nationale scellait un accord le lendemain mettant presque le pays aux fers.
« La bêtise humaine n’a pas d’égale, souligne Soeuf. L’abrutissement du grand nombre se poursuit. Nous sommes dans un de ces pays où les élites aux affaires décident de ce qui est bon ou pas à leurs yeux. Et tant pis, si cela vire au ridicule. Le ridicule ne tue pas, on le sait, y compris parmi nos ministres ». Kamal’Eddine rappelle que « cela participe du démembrement, qui nous a dépossédé de toute forme de dignité. Karitsu djuwa iho ripvehwao… » Les deux compagnons sont atterrés. Car que disent les intellectuels en vogue ? Ils sont les premiers à s’aligner, selon Kamal’Eddine Saindou. Avec des slogans aussi déroutants que « dialogue public-privé » ou « gagnant-gagnant » ou encore « coopération régionale », ils acceptent de « fermer les yeux sur les intérêts économiques visés par la tutelle ». Cf. Maria Galanta et consorts[3]. « Je pense que l’habitant n’a pas vu venir la dislocation amorcée depuis 1975. Pris dans la tourmente des déstabilisations durant ces 50 ans, il se trouve désemparé et dépouillé de toute capacité de nommer la tragédie qu’il subit ».



Lors du passage à la Médiathèque de Ntsaweni, en réponse à l’invitation de l’association Mwana.
Soeuf Elbadawi, soudain pince-sans-rire, tente un joke : « Vous parlez de qui ? Qui nommez-vous « intellectuels » ? Je ne dois pas en fréquenter beaucoup. C’est peut-être pour ça que je suis aussi désemparé ». Il le vit comme une fin de match, sans tirs au but, avec un vainqueur qui serait toujours le conquérant d’hier. « Quelqu’un dans l’ombre est en train de siffler pour la fin de partie. Je ne sais pas si j’ai raison, mais c’est une manière de conclure qui ne sonne pas faux. Je dirais même plus : la vérité s’y trouve ». L’impression d’un piège tendu, qui a bien tenu ? « Nous sommes devenus les maîtres d’œuvre de ce qui nous afflige. On ne devrait s’en plaindre qu’à nous-mêmes. Ils ont l’arme dans une main, et c’est nous qui en usons contre notre propre histoire ». En écho, Kamal’Eddine Saindou lui répond : « Ce n’est plus une impression. Nous y sommes. Toute la difficulté est de construire une alternative, qui n’est pas possible sans les outils que seul un discours fondé sur nos réalités peut nous doter ». Un projet que tous deux poursuivent, chacun à leur manière. En tous cas, les rencontres avec le public sont l’occasion pour eux d’en discuter ouvertement…
Houss B.
L’image à la Une est de Blue Riser, au CASM.
[1] « Je dis toujours en construction. Car il s’agit d’un objet où je questionne ce qui nous fonde, qui est sorti de manière certes inachevée, mais que je continue à le nourrir. Un peu comme lorsqu’on célèbre avec un caractère d’urgence certain le ndola nkuu, mais qu’on s’oblige peu après le départ des invités à finir la toiture ou la citerne. Donc je poursuis les travaux encore et toujours. Ce n’est pas le livre achevé du’n universitaire qui prétend avoir tout saisi de sa société. Mais l’obsession inachevée d’un homme qui interroge les siens, en espérant qu’eux aussi vont y contribuer. J’ai l’impression que c’est à ce seul prix que nous allons reprendre notre narratif en main ».
[2] Agence de promotion et de production artistique, fondée dans les années 1990, par Soeuf Elbadawi et Mohamed Zeine (Papa Kaïs), et qui avaient organisé les premiers Simbo d’argent.
[3] La compagnie maritime qui fait la liaison entre Maore et le reste de l’archipel, sans qu’il n’y ait une obligation de réciprocité, permettant à une compagnie comorienne de refaire le chemin inverse.