6 juillet et souveraineté : les comptes ne sont pas bien ronds

Cinquante et un ans. Le temps d’un changement de paradigme. En 1975, le Comorien croyait en la fable d’une indépendance autoproclamée, parce qu’il se voulait confiant en ses dirigeants. Aujourd’hui, les réalités sont différentes. Trop de larmes versées, trop de déceptions. Les sensibilités ne sont plus au diapason.

Que feu Ahmed Abdallah ait servi durant un temps sous l’œil du monstre (il fut sénateur sous les ordres de Billmapuzi)[1] n’a jamais perturbé. Il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’obédience. On pouvait même s’expliquer son excès de zèle en 1975 avec des mots qui apaisent. Les querelles politiques l’opposant au reste de sa communauté n’avaient rien de simple, à commencer par les élucubrations de Mouzawar Abdallah _ l’outsider. Après tout, l’élite aux affaires était entièrement dévouée au pouvoir colonial, qu’elle se réclama du Blanc ou du Vert[2], partis évoluant alors selon le bon vouloir du maître.

On n’a pas le droit de le crier sur les toits, mais les seuls méritants à l’époque se trouvaient dans les rangs du Molinaco, venu de Zanzibar, ou du Pasoco, fondé à sa suite. Ahmed Abdallah écarté, le réveil fut brutal pour ses concitoyens. L’avènement de la révolution, moins d’un an plus tard, n’a pas manqué de braquer les regards, du côté des féodaux. Ali Soilihi se persuadait en son for intérieur qu’il ne pouvait servir d’omelette, sans casser des œufs en cuisine. Les Comoriens, ne l’ayant pas compris, ont cherché à réduire son projet à une volonté de revanche sociale, au sein de laquelle les classes populaires, méprisées d’ordinaire, allaient ébranler l’ordre social et couper des têtes. N’y aurait-il pas une part de vérité dans ce point de vue ? Et pourquoi pas ? Les enfants issus des masses laborieuses exultaient – un peu trop – à l’idée de défaire le cordon les asservissant depuis des siècles. Mais l’utopie d’Ali Soilihi ne pouvait s’arrêter à ces pitreries…

Ali Soilihi mis aux fers, Azali Assoumani avec Emmanuel Macron, Nkarobwe, le « va-nu-pieds » qui interpellait sur les enjeux de la France dans la région, il y a encore trois ans. Ici à Ntsudjini…

Elle transpirait de sa volonté de reconstruire le pays, en énonçant les débuts d’une réalité souveraine. Elle espérait que l’histoire finirait par lui donner raison, malgré l’ignorance rance du semblable. Le Mongozi avait de la hauteur dansa vision. On aura beau relire les limites de son plan quinquennal, personne ne se risquerait à comparer les échecs des dirigeants qui l’ont succédé à l’intelligence troublante de son régime. Au final, ses détracteurs ont dû le représenter en sheitwani pour parvenir à le nuire. De Gaulle, poète inspirant étrangement la plupart des dirigeants comoriens, se serait contenté de traiter son peuple de « veaux »[3] en 1940, à la signature de l’armistice, et pour moins que ça. Cinquante et une années, c’est autant de mensonges entassés dans ce foyer archipélique. La « restauration », annoncée un matin de 13 mai 1978, autorisait le pillage des chantiers de celui, qui, malgré les crises (Majunga, Singani) et les tensions sciemment entretenues (Billmapuzi, toujours), rêvait de crever les yeux au passé commun, afin d’instaurer une ère nouvelle. Elle s’est finie dans le carnage.

Plus tard, on a vu mourir Abdallah de ce même feu qui a brisé l’élan des révolutionnaires. La suite s’est poursuivie sans aucune pitié pour le peuple de ces îles. Denard est revenu libérer les enfants du tyran déchu, qu’il s’est attribué en tutelle (voir son dernier putsch dans ces îles), et sans que le peuple ne puisse souligner l’incompétence de ses dirigeants. De Saïd Mohamed Djohar au colonel Azali, formaté par l’École de guerre à Paris, le pays est allé de désastre en désastre. À l’arrivée, les fameux « veaux » de De Gaulle n’ont rien à envier à leurs contemporains comoriens. Tous voués à l’autel du sacrifice. L’histoire, si tant est qu’elle s’écrive un jour, ne retiendra que les privilèges d’une bande de prétentieux, sans autre projet que celui de participer à la démolition de ce qui fonde leur existence _ cette terre jaillie du volcan. De déboires en déboires, le citoyen s’est figé en marionnette de foire, perdant en cinquante années de lâcher-prise sa faculté de discernement. Entre la main qui tient le prompteur et le visage de celui qui y lit sa déchéance, il y a comme un décalage certain. Nul n’arrive à décrypter le lien (en shikomori facile) qui s’articule entre la main qui règne depuis Beït-Salam et celle qui l’installe sur le trône. On peut parler de tout, sauf de la tutelle étrangère, qui empapaoute les citoyens de cet archipel.

Bob Denard, aux côtés du président Ahmed Abdallah et de son vice-président Mohamed Ahmed, sur la place de l’indépendance à Moroni en 1978. L’ambassadeur de France Etienne Chapon dans les arrières-cuisines du pays. Le même aux côtés de la diaspora…

Les intellectuels assermentés sont les premiers à taper sur l’oiseau bleu augure de Mbuɗadju, sans critiquer la force des armées qui le soutiennent, alors même qu’ils savent l’identité de celui qui entretient le feu depuis la place de Strasbourg, en plein Moroni. Il rentre dans les arrière-cuisines de l’archipel pour mener son job à bon port, accompagné par les « renégats de service ». L’ancien treillis qui se trimballe désormais en bleu costard n’est plus qu’un numéro de cirque parmi d’autres. Le pays perd avec lui comme avec les autres la chance de combattre ses ennemis. Dans les joutes qui se jouent en coulisses, le perdant se tait comme jamais, personne ne parvenant à relever la nuisance des coups qui lui sont portés dans l’ombre. Dans une bataille au grand jour, il n’est pas dit que cela se passerait ainsi. La communauté internationale agirait, certes, comme d’habitude, mais les enfants de l’archipel cesseraient d’être naïfs, s’agissant du rôle joué par la France. Car ici se situe le véritable problème. La jeunesse, tenue dans l’ignorance de ce qui se trame, à l’ombre du réseau françafricain, est en train de plier au sous le poids du démembrement. L’actuel ambassadeur de France effectue son marché de dupes au sein des forces vives de cette nation. Il ne se contente pas de berner les politiques. Il achète la conscience d’un pays, avec quelques largesses, lâchées ici ou là.

Sa démarche porte un nom : soft power, et il est offensif celui-là, à un moment où le pays devrait avoir le droit de se choisir un autre destin. Owazungu wadja est-il écrit en gros sur l’affiche. Traduction : les colons sont revenus. Sans doute pour satisfaire à des ambitions débordant les frontières de l’archipel, bien qu’ils se fondent sur les mêmes artifices qu’au siècle dernier. Ils s’emparent des éléments ambitieux du pays, qui, contre quelques privilèges, admettent de participer au démembrement de leur propre patrie. Avec une différence certaine. Au siècle passé, il fallait être un homme d’État pour prendre part au process de nuisance, être proche de Saïd Ibrahim ou de Saïd Mohamed Cheikh. De nos jours, même le petit photographe du coin, annoncé comme un excellent community manager, travaille à dissoudre son pays, pour le compte de la tutelle. Contre quelques menues monnaies, et des promesses d’envieux. Artistes, poètes, chercheurs et intellectuels comme journaliste, acteur associatif, membre de la société civile, cadre d’une institution publique ou privée, tout le monde se met au garde à vous. Récemment, un universitaire s’est vu trahir par l’IA de son smartphone, qui s’est mise à brailler en pleine rencontre sur les méfaits d’un poison inoculé (le séparatisme) dans l’archipel[4] : « Comment enregistrer discrètement une conférence à l’insu de de ceux qui parlent ? » Enregistrer pour en faire quoi ? « L’idiot de service » aurait pu obtenir ce droit des organisateurs, sans condition. Il a dû s’excuser dans la confusion _ et les rires qui ont suivi. Voilà où en est réduit le pays ! Il faut bien partager la manne offerte par les autorités françaises à Moroni, qui exigent en retour de paraître sur la photo. Une condition sine qua none. Car la honte a changé de camp.  C’est le colonisé qui s’excuse d’exister, désormais…

Lors de la célébration de la fête nationale à Nantes par la CCLA, le 11 juillet dernier. Avec les présences notamment de l’artiste Eliasse, de l’anthropologue Nailat Oumar et du poète dramaturge Soeuf Elbadawi.

En parallèle, il faut noter ce travail mené depuis des lustres, signalé en Afrique de l’Est avec les cas du Kenya et de la Tanzanie, dans le seul but de mettre la COI au pas. La tutelle ne dort jamais. Elle essaie, encore et encore. Après avoir essuyé un échec dans sa tentative d’imposer ses attentes en avril 2025, lors du 39ème Conseil des ministres de l’organisation régionale à Tana, la France a retenté le coup à Moroni, le 8 juin dernier, en demandant aux États membres de cette organisation d’intégrer « Mayotte française » dans le game[5]. Sa volonté reste toujours claire. Elle veut, à n’importe quel prix, continuer à démanteler ce pays, quitte à commettre le pire[6], tout comme elle joue à manipuler les intérêts en jeu dans la zone[7]. Pour une fois, le président Azali Assoumani a semblé ne pas accepter la partition, même sous la contrainte et les moyens déployés. Une lettre adressée par des organisations de la société civile, dont le CSUM et Comité Maore, l’interpellait sur les manœuvres de la tutelle, re-mentionnant notamment la volonté de faire de Maore « une position avancée de la politique française, avec pour objectif de contrôler toute la zone du Canal de Mozambique ». L’élargissement des membres de la COI doit emporter le consensus de tous les États associés, d’après les textes consacrés. « Elle ne peut s’envisager pour le cas de Maore que si le gouvernement comorien accepte une telle démarche. Le destin de l’archipel est donc entre les mains du gouvernement [comorien], qui doit faire preuve d’une fermeté absolue, afin de rejeter les pressions de la France et les conséquences qui peuvent en découler ». La France, le pied gaillard, a l’air de savoir où elle va, alors que l’État comorien, lui, non.

D’où ce postulat ! Il y a cinquante ans, l’archipel, malgré la mainmise française, avait des raisons de croire en son émancipation. Toute une jeunesse était mobilisée, certains politiques dont le leader du Molinaco, Abdou Bacar Boina. Mais tout le monde donne l’impression de baisser la culotte devant cette adversité, aujourd’hui. N’y a-t-il pas le risque de s’oublier, en effaçant d’un trait les morts du visa Balladur, les déplacements de population, les assassinats de président, les promesses jamais tenues de développement, en faisant mine surtout de ne rien comprendre au soft power engagé ces derniers jours ? « Comment fait-on pour résister quand tout le monde donne l’impression d’avoir été acheté » ? C’est une des questions que se pose la diaspora, toujours en quête de sa dignité écorchée. Il s’en pose une autre en son sein, factuelle, celle-là. Peut-on célébrer la patrie, en se trompant de date ? En France, on célèbre, comme tous les ans, ce rendez-vous en décalé. Pour des raisons de planning, personne n’arrive jamais à être d’accord pour honorer la fête, le jour prévu. Cette année, elle est tombée un lundi. Mais si le calendrier grégorien reste une chose figée dans le temps, rien n’empêchait les patriotes de prendre leur journée ou de se faire mettre malade auprès de leur employeur, histoire d’être raccord avec l’idée même de la souveraineté. À titre d’exemple, les fêtes musulmanes de l’aïd sont célébrées selon un calendrier lunaire qu’on arrive à respecter, malgré les vicissitudes et la vie d’immigré. L’idée ne viendrait à personne de célébrer l’aïd, dix jours plus tard.

Lors de la célébration de la fête nationale à Nanterre par l’association Mvukisho ye Masiwa, le 11 juillet dernier. Avec notamment le journaliste « Isma » Ismael Mohamed.

Pour l’indépendance comorienne, les organisations de la société civile en France confondent sciemment deux choses : « indépendance » et « fête communautaire ». Pour honorer des retrouvailles où l’on répète les mêmes antiennes, chaque année, sur l’échec collectif, sans chercher à innover. Signe des temps, aucun des organisateurs n’a trouvé, cette année encore, le moyen de respecter la date indue. Comme si fêter le jour prévu était un non-sens pour une indépendance qui n’a jamais été acté dans sa totalité. Les prochains 6 juillet devront pourtant, à Paris comme à Moroni, répondre aux questions de la souveraineté absente, et ce, quel que soit la date affichée. Car, à force d’attendre une alternative de la part de l’État (l’ambassade des Comores en France est comme inexistante sur ce plan), l’essentiel du discours est repassé sous la cage, avec le concours de toute une flopée de « renégats », qui trompent leur monde, en faisant croire que l’on perd du temps à deviser sans cesse sur un pays éclaté, au lieu de profiter des opportunités offertes par l’adversité. La diaspora est d’ailleurs l’arme désormais utilisée par la tutelle pour endormir durablement le colonisé. On ne compte plus le nombre de projets annoncés au programme. Pourvu que ses nouveaux acteurs en prennent la mesure. Au sein de cette diaspora, comme à Moroni, il faudra rivaliser d’intelligence pour remettre du sens dans ces rendez-vous du pays démembré. Comment ? L’avenir nous le dira. À moins que l’on mise sur un pays qu’on laisse s’éteindre, la question de la libération de l’archipel se pose plus que jamais. Aux générations actuelles – pour paraphraser Fanon – de découvrir dans une relative opacité leur mission, de manière à la trahir ou à la remplir. Aucun colonisé ne souhaite le rester ad vitam…

Med


L’image à la Une : Mohamadi Nabuhane, auteur comorien, lisant un poème sur la souveraineté, lors de la célébration de la fête nationale par la diaspora de Nantes, le 11 juillet dernier.

[1] Le nom que feu Ali Soilihi avait forgé pour nommer l’adversité coloniale, à laquelle il faisait face.

[2] Des couleurs de bulletin imposées par le colon que l’on a fini par assimiler aux partisans de Saïd Mohamed Cheikh et de Saïd Ibrahim.

[3] « Les Français sont des veaux, ils sont bons pour le massacre, ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

[4] Conférence organisée au CASM à Moroni autour de « Spirales », le livre Kamal’Eddine Saindou, le lundi 29 juin 2026.

[5] Comment plier toute une région du monde pour satisfaire à une volonté de puissance ?

[6] « L’Anjouanais », qui ne veut plus voir le « Grand-comorien », qui ne supporte plus le « Mohélien », qui ne souhaite plus échanger avec le « Mahorais » – des indentités fabriquées par le colon – , sachant que ce genre de phrase se lit dans tous les sens possibles, histoire d’ajouter de la confusion à ce qui l’est déjà.

[7] Les accords avec les pays de l’Afrique de l’Est dont parle le livre « Spirales » de Kamal’Eddine Saindou (Bilk & Soul) en font partie. La signature récente d’un accord entre les forces françaises et malgaches y participe. L’accord de libre-échange, prévu ce 10 juin, entre l’Union européenne, les Comores, Maurice, Madagascar et les Seychelles, qui déstabilise la Réunion, également.